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Livre II

Liber secundusab

I 1| À la mort de son père, Cnut se dispose à conserver le sceptre du royaume, mais en raison du petit nombre de ses fidèles, il lui fut impossible d’y parvenir. En effet, les Anglais se rappelaient que son père s’était emparé injustement de leur pays, et, profitant de sa jeunesse, ils rassemblèrent toutes les forces du royaume pour le chasser. 2| Ayant eu vent de cela, le roi ordonne qu’une flotte lui soit préparée en secret par des amis fidèles, mesure dictée par son honneur : ce n’était pas pour fuir par crainte d’une issue cruelle du conflit, mais pour aller consulter son frère Harald10, le roi des Danois, sur une telle affaire. 3| C’est pourquoi, quand il eut rappelé la flotte paternelle et reconstitué les rangs de rameurs, il confia les voiles royales aux vents et aux flots, sans ramener cependant avec lui toute l’armée qui avait pénétré dans le pays avec son père et lui. 4| En effet, comme la terre s’était révélée excellente, Thorkell, dont nous avons dit plus haut que c’était le chef d’armée, préféra rester dans un pays si fertile, après avoir fait la paix avec ses habitants, plutôt que revenir dans le sien comme s’il en avait été finalement chassé. 5| Il n’agit pas ainsi, comme le disent certains, au mépris de son seigneur : au contraire, lorsque celui-ci reviendrait pour soumettre le royaume avec des forces renouvelées et le soutien de son frère, par ses incitations, il pousserait les grands du royaume à la soumission, ou bien, s’il n’y était pas parvenu, il prendrait à revers les ennemis sans défiance occupés à se battre contre son seigneur. 6| Ce qui prouve que c’est la vérité, c’est le fait qu’il conserva près de lui la plus grande partie de l’armée, et que le roi n’autorisa pas plus de soixante navires à l’accompagner.

I 1| Mortuo patre, Cnuto regni parat retinere sceptrum, sed ad hoc minime sufficere potuit, deficiente copia fidelium. Angli siquidem, memores quod pater ejus injuste suos invasisset fines, ad expellendum eum, utpote qui juvenis erat, omnesa regni pariter collegerunt vires. 2| Quo comperto, rex clam per fideles amicos, reperto honoris sui consilio, classema sibi praeparari jubet : non quod asperosb eventus belli metuendo fugeret, sed ut fratrem suum Haroldum, regem scilicetc Danorum, super tali negotio consuleret. 3| Paterna itaque classe repetita instauratoque remige, ventis marique regalia commisit carbasa. Sed tamen non omnem militiam secum reduxit quae cum patre suo secumque patriam introivit. 4| Nam Thurkila, quem principem militiae praediximus, terra quod esset optima1 inspecta, maluit conversari in tam fertili patria, cum patriensibus pace confecta, quam velut expulsus demumb redire ad propria. 5| Eta, ut quidam aiunt, hoc non fecit despiciendo dominum, sed uti, cum resumptis viribus2 fratrisqueb auxilio repedaret ad debellandum regnum, isc autd optimates regni consilio suo ad deditionem flecteret, aut, si id parum processisset3, dimicantes contra dominum suum hostes incautos a tergo caederet. 6| Cujus reia patet veritas ex eo quod secum maximam partem militum retinuit quodque rexb non amplius quam sexaginta naves secum abirec permisitd.

II 1| Au terme d’une traversée favorable, le roi débarqua dans| son pays natal. 2| Comme tous, auparavant fidèles à son père, étaient surpris de le voir, lui, un roi, revenir seul, la rumeur volant de bouche en bouche se répandit soudain dans le palais du roi Harald, annonçant que son frère aîné, Cnut, avait atteint le rivage de son royaume. 3| Le roi s’étonne, toute son armée également, et, sans rien savoir encore, ils pressentaient qu’il avait enduré des événements fâcheux. Des guerriers choisis dans l’entourage du roi sont donc dépêchés et des chevaux équipés sont envoyés à sa rencontre : l’amour fraternel incitait en effet Harald à se mettre au service de la gloire de son frère. 4| Lorsqu’enfin, avec les honneurs dus à un roi, Cnut franchit le seuil chez son frère, celui-ci accourt en personne au-devant de lui au moment même où il entre, et, tombant dans les bras l’un de l’autre, ils s’étreignent mutuellement et, à maintes reprises, ils s’embrassent avec effusion. Ils versent des larmes sur l’épaule l’un de l’autre, larmes suscitées en partie par l’affection, en partie par le chagrin de la mort de leur père ; une fois ces larmes difficilement taries, ils se réconfortent mutuellement par leurs paroles. 5| Alors, quand chacun s’est enquis du destin de son frère et a aussi révélé le sien, Cnut, qui était l’aîné, s’adresse ainsi à son frère Harald : 6| « Je suis venu, mon frère, d’une part par affection pour toi, d’autre part pour échapper à la témérité inconsidérée des barbares en fureur, non que je craigne les batailles auxquelles j’aspire pour ma gloire, mais afin de repartir assuré de la victoire, éclairé de tes conseils et soutenu par tes renforts. 7| La première chose à faire – ce que tu feras pour moi, si tu n’es pas jaloux de ma gloire –, c’est partager avec moi le royaume des Danois, c’est-à-dire mon héritage, que tu gouvernes seul, puis le royaume des Anglais, si nous pouvons par une action commune l’ajouter à notre patrimoine : gouverne avec bonheur l’un des deux, quel que soit celui que tu auras choisi, et moi je gouvernerai l’autre de la même manière. 8| Je vais passer l’hiver avec toi à cette intention : te laisser le temps de prendre ta décision et remettre en état, comme il convient, les navires et l’armée, pour que le nécessaire ne fasse pas défaut quand sera venu le moment de se battre. 9| Thorkell, notre compatriote, nous ayant quitté comme il a quitté notre père, réside dans le pays et il a gardé une grande partie de notre flotte ; il sera, je crois, contre nous11, mais il ne l’emportera pas ». 10| Le roi Harald, après avoir entendu ce qu’il ne voulait pas entendre, répondit à son frère en ces termes : « Mon frère, je suis heureux de ta venue et je te sais gré de m’avoir rendu visite, mais ce que tu dis de la division du royaume est difficile à entendre. Je gouverne l’héritage que notre père m’a transmis avec ton assentiment. Si tu en as perdu un plus grand là-bas, je le déplore et, tout disposé que je suis à t’aider, je n’admettrai pas le partage de mon royaume ». 11| Cnut entendit cela et, tout en jugeant intérieurement que son frère avait parlé juste, il dit : « Ne parlons pas de cela pour l’instant. Dieu seul peut-être en décidera, plus justement ». 12| Ils demeurèrent ensemble un certain temps, conversant ainsi de ces choses et de bien d’autres, participant aux banquets de la cour, et, tandis qu’ils remettaient en état les navires, ils reconstituèrent une armée. Ils allèrent ensuite ensemble en pays slave et ramenèrent leur mère, qui y demeurait.

II 1| Prospero itaque cursu rex natales ada fines <…>b. 2| Cum mirarentur omnes solitarium reditum ejus, quantum ad regem, patri antea fideles, Haroldia regis subito complevit volitans fama palatia4 fratrem ejus majorem, Cnutonemb scilicet, sua advenisse litora. 3| Miratura rex omnisque pariterb exercitus, atque adhuc nescii duros ipsius praesagibantc casus. Igitur a latere regis milites diriguntur delectid paratique in occursum transmittuntur equi. Fraternus siquidem amor fratris eum monebat inserviree decori. 4| Cumque tandem honorifice, utpote regem decet, fraterna subintraret limina, frater ipse in primo aditu occurrit, mutuoque brachiorum conexione pressis corporibus, sibi invicem pia quam saepea defiguntb oscula5 ! Collum utriusque partim pro amore partimque pro patris morte fusae madefecere lacrimae ; quibus vix extinctis, mutuo refocillantur affamine. 5| Ubi, dum quisque fortunam fratris inquireret, propriam quoque patefaceret, Cnuto, quia natu major fuerat, sic Haroldum fratrem alloquitur : 6| « Adveni, frater, partim causa tui amoris, partim vero ut declinarem improvisam temeritatem barbarici furoris, non tamen metuens bellorum6, quae meae repetam gloriae, sed ut tuo consultu edoctus praesidioque suffultus redeam certus victoriae. 7| Est autem primum – quod mihi facies, si non gloriae meae invides –, ut dividas mecum regnum Danoruma, meamb scilicet hereditatem, quam solus tenes, deinde regnum Anglorum, si communi opera poterimus, nostrae hereditati adjicere : unum horum, quodcumque elegeris, feliciter teneto, et ego aliud similiter tenebo. 8| Hujus rei gratia tecum hiemabo, ut tempus tuoa sufficiat consilio et, ut expedit, reparentur naves et exercitus, ne deficiant necessaria, dum pugnae ingruerit tempus. 9| Thurkila noster nos relinquendo, ut patrem, in terra resedit, et magnam partem navium nostrarum retinuit, et, ut reor, nobis adversarius erit, sed tamen non praevalebit ». 10| Haroldus rexa, audito quod noluitb, his fratremc verbis excepit : « Gaudeo, frater, de tuo adventu, habeoque gratias tibi quod me visitasti, sed est grave auditu quod loqueris de divisione regni. Hereditatem quam mihi pater, te laudante, tradidit gubernod ; tu vero hac majorem si amisisti, doleo, teque juvare paratus, regnum meum partiri non sustinebo ». 11| Hoc Cnuto audiens fratremque recte loquutum tacitea perpendensb : « Hoc tempore de hoc sileamus, inquit : Deus enim rectiusc fortasse hoc solus ordinabit ». 12| Talibus aliisque diversis sermonibus colloquentes conviviisque regalibus convivantesa aliquanto tempore simulb manserunt, et naves meliorantes exercitum restauraverunt. Pariter vero Sclavoniamc adierunt et matrem suam, quae illicd morabatur, reduxerunt.

III 1| Pendant ce temps, une noble dame anglaise se fit armer un navire et, après avoir emporté la dépouille du roi Svein, enseveli dans son pays, elle l’embauma et l’enveloppa dans des linceuls. Elle prit la mer et elle atteignit le port danois au terme d’un voyage favorable. 2| Envoyant un messager aux deux frères, elle leur fait dire que le corps de leur père est arrivé, pour qu’ils se hâtent de le recevoir et de le placer dans le tombeau qu’il s’était préparé. 3| Tout heureux, ceux-ci viennent, reçoivent le corps avec les honneurs et, avec plus d’honneurs encore, ils le déposent dans l’église construite par le roi Svein en l’honneur de la Sainte Trinité12, dans la sépulture qu’il s’était préparée. 4| Cela accompli, après avoir reconstitué son armée, comme le soleil d’été hâtait sa course, Cnut se dépêche de repartir et de se venger des torts subis. Mais, alors qu’il se promène le long de la côte, quelques voiles lui apparaissent soudain au large. 5| C’était Thorkell : se rappelant ce qu’il avait fait à Svein, et aussi qu’il était resté inconsidérément dans le pays sans l’autorisation de Cnut, son seigneur, il était à la recherche de ce dernier avec neuf navires et leurs contingents de troupes pour lui montrer qu’il n’était pas resté en Angleterre pour agir contre sa sécurité alors que lui repartait. 6| En arrivant, il n’osa pas aller à terre sans permission, mais, après avoir jeté l’ancre, il fit demander par des émissaires l’autorisation de pénétrer dans le port. Quand celle-ci lui fut accordée, il débarqua, fit appel à la clémence de son seigneur et, réconcilié à grand-peine avec lui, s’engagea par un serment sur la foi chrétienne à le servir désormais fidèlement. 7| Il s’attarde plus d’un mois entier avec lui et il l’exhorte à retourner chez les Anglais, disant qu’il peut facilement les vaincre, eux dont ils ont déjà reconnu tous les deux le territoire de long en large. Il affirmait notamment qu’il avait laissé en Angleterre trente navires avec des troupes d’une loyauté à toute épreuve, qui les accueilleraient dignement à leur arrivée et les mèneraient à travers toute l’étendue du pays.

IIIa 1| Interea quaedam matronarum Anglicarum navim sibi fecit parari et, assumpto corpore Sveinia regis sua in patria sepulti illoque aromatibusb condito7 palliisque8 velato, mare adiit, et prospero cursu appulsa ad portus Danorum pervenit. 2| Mittens ergo utrisque fratribus nuntium, mandat corpus adesse paternum, ut hoc maturent suscipere tumuloquea quodb sibi paraveratc locare. 3| Illi hilares adsunta, honorifice corpus suscipiunt honorificentiusque illud in monasterio in honore Sanctae Trinitatis ab eodem rege constructo in sepulchro quod sibi paraverat recondunt. 4| Quo perfecto jamque appropiante sole aestivo, accelerat Cnuto, redintegratoa exercitu, redireb suasque injurias vindicare. At illi circa litora deambulanti subitoc apparescunt carbasad non multa in medio mari9. 5| Nam Thurkila, memor quod Sveino fecerat et quod tunc in terrab absque licentia domini sui Cnutonis inconsulte remanserat, cum novem navibus earumque exercitu dominum suum requisivit, ut ei patefaceret quia non contra ejus salutem, se recedente, remanseritc. 6| Qui veniens non praesumpsit litora injussus subire, sed, ejectis ancoris10 praemissisque nuntiis, poscita seb portus subintrare licere. Quod ubi concessum est, ascendit11, misericordiamque domini sui quaesivit et, illi multo labore conciliatusc, dat fidei sacramentum se illi deinceps fideliter serviturum. 7| Cum quo mense plus integro moratur et ut ad Anglos redeat hortatur, dicens eum leviter illos posse superare, quorum fines longe lateque notificarentur utrisque. Praesertim aiebat se triginta naves in Anglorum patria cum exercitu fidissimo reliquisse, qui venientes susciperent honorifice ducerentque per fines totius patriae.

IV 1| Alors, après avoir fait ses adieux à sa mère et à son frère, le roi regagna les abords de la baie où, magnifique spectacle, il avait déjà rassemblé deux cents navires. 2| De fait, il y avait là une telle quantité d’armes qu’un seul de ces bâtiments aurait fourni des javelots à profusion à tous les autres, s’ils leur avaient fait défaut. 3| Il s’y trouvait en outre une telle variété de boucliers que l’on aurait cru être en présence d’une armée issue de tous les peuples. Il y avait aussi une telle ornementation sur les vaisseaux qu’aux yeux éblouis de ceux qui les observaient à distance, ils paraissaient de feu plus que de bois. Si le soleil parfois y mêlait le feu de ses rayons, ici resplendissait l’éclat des armes, là la flamme des boucliers suspendus. L’or étincelait sur les proues et l’argent flamboyait sur les divers éléments des navires. 4| La magnificence de la flotte était telle que, si son maître avait voulu soumettre un peuple, les navires à eux seuls auraient terrorisé les forces adverses avant que les guerriers qu’ils contenaient eussent engagé quelque combat. En effet, ces lions terribles jetant des éclairs d’or, ces inquiétants personnages de métal masqués d’or, ces dragons resplendissant d’or fin, ces taureaux aux cornes d’or étincelantes, prêts à tuer, qui, parmi des ennemis, les aurait vus sur les vaisseaux sans éprouver aucune crainte devant un roi doté d’une telle richesse ? 5| En outre, dans une si grande expédition, on ne trouvait pas un esclave, pas un affranchi, fils d’esclave, pas un homme de basse naissance, pas un vieillard diminué par l’âge : tous en effet étaient nobles, tous étaient robustes et dans la force de l’âge, tous parfaitement rompus à toutes les formes de combat et tous d’une si grande rapidité qu’ils méprisaient la vitesse des cavaliers.

IV 1| Tunc rex, valedicens matri et fratri, curvi litoris12 repetiit confinia, qua jam adunaverat ducentarum navium speciosa spectacula. 2| Nam hic erat tanta armorum copia ut una earum navium, si omnibus reliquis defecissent, sufficeret abundantissime tela. Erant autema ibi scutorum tanta genera ut crederes adesse omnium populorum agmina. 3| Tantus quoque decor inerat puppibusa ut intuentium hebetatis luminibus flammeae magis quam ligneaeb viderentur a longe aspicientibus. Si quando enim sol illis jubar immiscuit radiorum, hinc resplenduit fulgur armorum, illinc vero flamma dependentium clipeorum. Ardebat aurum in rostris, fulgebat quoque argentum in variis navium figuris. 4| Tantus siquidem classis erat apparatus ut, si quam gentem ejus vellet expugnare dominus, naves tantum adversarios terrerent, priusquam earum bellatores pugnam ullam capesserenta. Nam quis contrariorum leones auri fulgore13 terribiles, quis metallinos homines aureo fronte minaces14, quis dracones obryzo ardentes, quis tauros radiantibus auro16 cornibusb necem intentantes in puppibus aspiceret et nullo metu regem tantae copiae formidaret ? 5| Praeterea in tanta expeditione nullus inveniebatur servus, nullus ex servo libertus, nullus ignobilis, nullus senili aetate debilis : omnes enim erant nobiles, omnes plenae aetatis robore valentes, omnes cuivisa pugnae satis habiles, omnes tantae velocitatis ut despectui eis essent equitantium pernicitates.

V 1| Telle est l’armée qui prend la mer sur les somptueux vaisseaux après avoir détaché du rivage ancres et cordages, et le flot l’emporte avec une telle vigueur qu’on pouvait croire qu’elle volait sur l’eau à bord des navires ailés qui craquaient dans une mer si forte. 2| Le vaisseau royal était la fierté des autres bâtiments et l’objet de leurs égards, parce qu’ils n’avaient pas d’autre choix que de mettre tout leur soin à accroître la puissance de leur roi. 3| Un souffle propice les fait aborder en bon ordre à Sandwich, qui est le plus connu de tous les ports anglais. On jette les ancres, des éclaireurs se rendent à terre en canot, et, après avoir exploré la région environnante, ils reviennent très rapidement vers les navires familiers et ils font savoir au roi qu’il y a sur place des milliers d’hommes prêts à leur résister. En effet, les habitants, désirant très ardemment reprendre la guerre contre le roi et les Danois, avaient réuni des bataillons qui, pensaient-ils, leur suffiraient pour l’affrontement ; rassemblés et unis comme un seul homme, ils se précipitaient, voués à mourir de la main des nobles.

V 1| Talis itaque milities17, fastuosis scansis ratibus, intrat pelagus, solutis a litore ancoris et funibus18, talique verrit impetu fluctus ut alatis puppibus hanc supervolare undas putares vix tanto mari rudentibus. 2| Regalis autem navis reliquis erat honor et intentio, quia nulla aliis inerat optio, nisi tantum ut regisa sui fasces ampliarent toto studio. 3| Exspectabili itaque ordine flatu secundo19 Sandwicha, qui est omnium Anglorum portuum famosissimus, sunt appulsi, ejectisque ancoris, batulis20 exploratores se deduntb litori et citissimec, finitima tellure explorata, ad nota recurrunt navigia regique edicunt adesse resistentium parata milia. Patrienses enim, regi Danisque ferventissime rebellare ardentes, quas sibi ad luctam sufficere credebant adunaverant phalanges, conglobatique etd in unum conspirati advolitabante dextris nobilium morituri.

VI 1| Alors, considérant que le moment était venu où il pouvait démontrer sa loyauté à son seigneur, Thorkell dit : « Je m’efforcerai, moi, avec mes hommes, de remporter cette bataille pour mon seigneur et je ne souffrirai pas que mon roi, très impatient d’en découdre du fait de sa jeunesse, s’engage dans la mêlée. De fait, si je suis vainqueur, c’est au profit du roi lui-même que je triompherai ; si, au contraire, je péris ou je suis mis en déroute, les Anglais n’en tireront pas tant de gloire puisque le roi sera sauf : non seulement il reprendra le combat, mais, étant victorieux, peut-être vengera-t-il l’échec que j’aurai subi ». Comme ce discours parut à tous plein de bon sens, Thorkell, ayant l’accord du roi, débarqua avec ses hommes, dirigeant ses troupes contre les forces anglaises, regroupées dans un endroit nommé Sherston13. 2| En fait, l’armée danoise avait embarqué sur quarante vaisseaux et même davantage, mais le nombre des Danois n’égalait même pas la moitié de celui des ennemis. Néanmoins, son chef, comptant plus sur le courage que sur le nombre, coupa court à tous les délais et fit sonner les trompettes ; s’avançant en première ligne, sans cesser en son for intérieur d’implorer le secours de Dieu, il abattait du tranchant de l’épée tout ce qui se présentait. 3| Au début, les Anglais, plus forts, massacrèrent les Danois dans un horrible carnage, à tel point que, ayant presque remporté la victoire, ils auraient contraint leurs adversaires à la fuite, si ces derniers, retenus par les exhortations de leur chef et se souvenant de leur valeur, n’avaient pas rougi de s’enfuir. Celui-ci leur rappela en effet que toute déroute était exclue : sur terre il y avait l’ennemi, et les navires s’étaient retirés loin de la côte ; de ce fait, s’ils n’étaient pas vainqueurs, ils devraient périr ensemble. 4| Les hommes, s’étant ressaisis sous l’effet de ces paroles, montrent aussitôt dans le combat à quel point le désespoir rend dangereux. Effectivement, n’espérant plus le salut dans la fuite, ils se déchaînèrent sur l’ennemi avec une telle furie qu’on pouvait voir non seulement les corps des morts tomber, mais aussi ceux des vivants esquiver les coups. Enfin, après avoir remporté la victoire espérée, ils enterrèrent les cadavres des leurs qu’ils pouvaient retrouver. Ayant en outre arraché des dépouilles à leurs adversaires, ils rentrent et se préparent à envahir la région voisine.

VI 1| Tunc Thurkila tempus intuens instare quo fidelitatem suam domino suo valebat patefacere : « Ego, inquit, hoc certamen domino meo accurabo cum meis evincere, nec regem meum ad bellandum, utpote juvenem ferventissimum, huic misceri patiar pugnae. Nam, si victor fuero, regi ipsi triumphabo ; si autem cecidero sive tergum dedero, non Anglis gloriae erit adeo, quia rex supererit qui et proelium restaurabit et fortasse victor meas injurias vindicabit ». Hoc dictum cum sanae mentis esse videretur omnibus, annuente rege, ascendit cum suis e navibus, dirigens aciem contra Anglorumb impetum, qui tunc in loco Scorastan dicto fuerat congregatus. 2| Quadraginta deniquea navium et eo amplius Danorum exercitus ascenderat, sed adhuc hic numerus medietati hostium minime par fuerat. At dux eorum, magis fisus virtute quam multitudine, omnes rumpens morulas classica insonuit ; gradiens in prima fronte21 et mente semper Dei auxilium exorans quaeque obvia metebat22 mucronis acie. 3| Angli vero in primis fortiores dira caede Danos obtruncarunt, in tantum ut paene victoriam adepti adversarios fugere cogerent, si non ducis alloquio retenti memoresque virtutis23 fugam erubescerent. Namque memorabat ille abesse diffugium, in terra scilicet hostesa, et a litore longe remotas puppesb, ideoque, si non vincerent, quod pariter occumbere deberent. 4| Unde illi animosiores effecti in proelio ilico manifestant quam periculosa sit desperatio24. Enimvero de refugio fugae desperati tanta in hostes debacchati sunt insania ut non tantum mortuorum aspiceres corpora cadentia, verum etiam vivorum ictus declinantia. Tandem ergoa potiti optata victoria, suorum quae reperire poterant tumulabant membra. Ab adversariisb quoque diripientes spolia revertuntur, et adjacentemc regionem invadendam accinguntur.

VII 1| Par ce succès, Thorkell apporta un premier surcroît d’honneur aux armes de Cnut et, plus tard, il reçut en récompense une grande partie du pays. Mais, sur le coup, de retour auprès de son seigneur, il relate à ce dernier et à ses compagnons ce qui est arrivé et, heureux de ses dépouilles et des succès qui lui ont valu la palme, il les rend plus impatients de combattre à cause du butin qu’il rapporte. 2| Cet exemple stimula un certain Éric14, chef militaire et prince du pays qu’on appelle la Norvège (cet homme impétueux au combat, digne de toute sorte d’honneur, soumis à Cnut depuis longtemps déjà, faisait également partie des dignitaires de sa cour) : sitôt la permission reçue, il partit avec ses hommes, attaqua une partie du pays, qu’il pilla, détruisit des bourgs par ses assauts, vainquit tous les ennemis qu’il rencontra, captura nombre d’entre eux et, enfin, revint victorieux auprès de ses compagnons avec son butin. 3| À son retour, pour épargner la région, le roi interdit de la piller davantage, mais ordonna d’assiéger la ville de Londres, métropole du pays, parce que s’y étaient réfugiés les grands, une partie de l’armée et, comme elle est extrêmement vaste, un très grand nombre de gens du peuple. De plus, puisque l’infanterie et la cavalerie ne pouvaient en venir à bout, car elle est entourée de toutes parts par un fleuve, un peu comme si c’était la mer, il la fit enserrer par des navires pontés et la tint par une circonvallation très solide. 4| C’est pourquoi, voyant que ces gens étaient en proie à un si grand péril, Dieu, qui veut le salut de tous les hommes plutôt que leur perte, fit sortir de son enveloppe corporelle le prince qui, à l’intérieur, gouvernait la cité, et il le fit accéder au repos éternel, afin qu’à sa mort Cnut entre librement dans la ville et que les deux peuples puissent reprendre un peu haleine, une fois la paix conclue. Et c’est ce qui arriva. 5| En effet, après avoir enseveli leur prince avec tous les honneurs et adopté une résolution salutaire, les habitants décidèrent d’envoyer des émissaires et de transmettre au roi leurs demandes, c’est-à-dire qu’il leur offrît sa main droite15 et qu’il prît pacifiquement le contrôle de la cité. Cela ayant été fait quand Cnut le jugea opportun, le pacte fut ratifié et le jour de son entrée dans la ville fixé. 6| Mais une partie de la garnison rejeta la décision des habitants et, en secret, la nuit qui précédait l’entrée du roi, elle sortit de la cité avec le fils du prince défunt pour tenter, quand ils auraient une nouvelle fois rassemblé une force innombrable, de chasser de leur territoire le roi qui y était entré, si d’aventure ils le pouvaient. Or, ils n’eurent pas de repos jusqu’à ce qu’ils eussent regroupé presque tous les Anglais qui penchaient encore pour eux plutôt que pour Cnut. 7| Cnut cependant entra dans la cité et s’assit sur le trône royal. Il pensait néanmoins que les Londoniens ne lui étaient pas encore fidèles : voilà pourquoi, cet été-là, il fit rénover l’équipement de ses navires, de peur, en cas d’attaque de la ville par l’armée de ses adversaires, d’être livré par ses ennemis de l’intérieur à ceux de l’extérieur et de périr. Pour parer à cela, en homme prudent qu’il était, il repartit à temps : il s’embarqua, quitta la ville et gagna avec ses hommes l’île appelée Sheppey16 ; c’est là qu’il hiverna et attendit paisiblement la suite des événements.

VII 1| Hoc primum decus Thurkila armis Cnutonis auxit, et magnam partem patriae pro hoc postmodum promeruit. At tunc ad dominum regressus ei et sociis suos indicat eventus, facitque eos spoliis quaeb attulitc ardentiores ad pugnam manubiisd laetuse et palmae successibus. 2| Quo exemplo Eric quidam, dux et princeps provinciae quae Nordwegaa dicitur, incitatus – nam et isb Cnutonis regis intereratc officialibus, jam diu illi subditusd, vir armis strenuus, omni honorificentia dignus –, accepta licentia, cum suis est egressus et partem terrae aggressus spolia diripuit, vicos invadendo destruxit, occurrentes sibi hostes domuit et multos ex eis captivavit tandemque victoriosus ad socios cum spoliis rediite. 3| Quo reverso, rex parcens patriae prohibuit ultra eam praedari, sed jussit civitatema Londoniam, metropolim terrae, obsidione teneri, quia in eab confugerantc optimates et pars exercitus et maximum, ut est populosissima25, vulgus. Et quia hoc pedites equitesque nequibant explered – undique enim mari quodammodo non imparie vallaturf flumine –, turritis puppibusg26 eam coangustare fecit et firmissima vallatione tenuit. 4| Deus itaque, qui omnes homines vult magis salvare quam perdere27, intuens has gentes tanto periculo laborarea, eum principem qui interius civitati praesidebat educens e corpore junxit quieti sempiternae, ut, eo defuncto, liber Cnutoni ingressus pateret et utrique populo, confecta pace, paulisper respirare copia esset. Quod et factum est. 5| Nam cives, suo honorifice sepulto principe initoque salubri consilio, elegerunt internuntios mittere et regi placita mandare, videlicet ut dexteram illis daret et civitatem pacifice susciperet. Hoc ubia Cnutoni satis videretur probabile factob, foedus firmatum estc, ingressui ejus die constituto. 6| At pars interioris exercitus sprevere statutum civium, latenterque nocte illa cujus sequenti die ingressus est rex cum filio defuncti principis egressi sunt civitatem, ut experirentur rursus, collecta innumerabili manu, si forte a finibus suis valerent arcere ingressum regem. Nec quieverunt quousque omnes penea Anglos sibi magis adhuc adclines quam Cnutoni conglobarentb. 7| Cnuto autem civitatem intravit et in solio regni resedit. Sed tamen Londonienses non sibi adhuc esse fideles credidit ; unde et navium stipendia illa aestate restaurare fecit, ne, si forte exercitus adversariorum civitatem oppugnaret, ipse ab interioribus hostibus exterioribus traditus interiret. Quod cavens rursus ad tempus, ut prudens, cessit et, ascensis ratibus ac civitate relicta, insulam Scepeia dictam cum suis petiit, ibique hiemans pacifice eventum rei expectavit.

VIII 1| Alors, au départ de Cnut, Edmund – c’est ainsi, en effet, que s’appelait le jeune homme qui avait rassemblé une armée – arrive avec une foule non pas modeste, mais innombrable, entre en grande pompe dans la cité ; et bientôt tous se rallient à lui, lui obéissent, l’appuient et le persuadent de devenir un homme puissant, disant qu’ils le préfèrent à un prince danois. 2| Dans son parti, Edmund avait de plus pour premier compagnon un certain Eadric17, à qui il prêtait l’oreille dans toute affaire, un homme dont les conseils étaient écoutés, mais prompt à changer de camp par fourberie. 3| On raconte, du reste, que le jeune homme lui-même avait offert le combat singulier au seigneur Cnut au moment où celui-ci partait, mais le roi, dit-on, avait ainsi sagement répondu : « Moi, j’attendrai pour me battre le moment opportun où, ne redoutant pas le hasard, je serai sûr de la victoire ; mais toi qui désires combattre en hiver, prends garde à ne pas être défaillant quand le moment sera plus approprié ». 4| Le roi, comme il a déjà été dit, hiverna comme il pouvait à Sheppey, qu’on nomme en latin « l’île aux moutons ». Edmund, de son côté, passa un dernier hiver à Londres après avoir démobilisé ses troupes.

VIII 1| Edmundusa itaque – sic enim juvenis qui exercitum collegeratb dictus est –, recedente Cnutone, cum populo non mediocri sed innumerabili veniens civitatem pompatice ingreditur et mox eum universi sequuntur, obtemperant et favent, et virum fortem fieri suadent28, dicentes quod eum magis quam Danorum principem eligerent. 2| Erat quoque ejus partis comes primus Edricus, consiliis pollens, sed tamen dolositate versipellisa, quem sibi ad aurem posuerat Edmundusb in omnibusc negotiis. 3| Fertur autem ipse juvenis illo tempore domino Cnutoni recedenti singularem pugnam obtulisse. Sed rex sapiens dicitur sic respondisse : « Ego tempus luctae praestolabor congruaea, dum non casum suspectusb certus fuero victoriae. Tu vero, qui aves duellum in hieme, cave ne deficias etiam aptiori tempore ». 4| Sic rex, ut dictum est, in Scepeia, quod est dictum latine « insula ovium », ut poterat hiemavit. Edmundusb autem in Londonia, dimisso exercitu, ultimam hiemem duxit.

IX 1| À la fin de la saison hivernale, pendant tout le Carême, Edmund rassembla une nouvelle fois son armée ; peu après le temps pascal, il s’apprêta à chasser le roi et les Danois hors du territoire anglais et, arrivant avec une troupe innombrable, il songea à les attaquer par surprise. Mais le projet n’échappa pas aux Danois, qui abandonnent leurs vaisseaux pour gagner la terre ferme, se préparant à accueillir tout ce qui se présentera. 2| Ils avaient, en effet, un étendard aux étonnants prodiges, ce qui, je veux bien le croire, peut sembler incroyable au lecteur ; néanmoins, puisque c’est véridique, je l’intégrerai à ce texte véridique. De fait, alors qu’il avait été tissé d’une soie parfaitement naturelle, tout à fait blanche et qu’aucun motif figuratif n’y avait été inséré, on y voyait toujours en temps de guerre un corbeau comme s’il était brodé dessus ; en cas de victoire des siens, il était pour ainsi dire bec ouvert, déployant ses ailes, agitant les pattes, et, en cas de défaite, il restait tout à fait calme et le corps totalement affaissé18. 3| Thorkell, instigateur de la première bataille, le réclama et dit : « Combattons virilement, compagnons, il n’y aura aucun danger pour nous : le corbeau en émoi sur l’étendard divinatoire en est la preuve ». Les Danois, rendus plus hardis par ces paroles et aussi rassurés par leurs armures de métal, marchent contre les Anglais à Ashingdon19, que nous, latinistes, pouvons traduire par le « Mont des Frênes ». 4| Là, alors que le combat n’était pas encore engagé, Eadric, dont nous avons dit qu’il était le premier des compagnons d’Edmund, lança ces paroles à ses hommes : « Mes amis, fuyons, sauvons-nous d’une mort imminente, sans quoi nous succomberons tout de suite ; je connais l’âpreté des Danois ». Alors, après avoir caché l’étendard qu’il portait de la main droite, il tourna le dos à l’ennemi, soustrayant déloyalement une grande partie de l’armée au combat. 5| Et il agit ainsi non par crainte, comme certains le disent, mais par calcul, comme on le vit clairement plus tard ; car nombreux sont ceux qui affirment qu’il l’avait secrètement promis aux Danois, en échange de je ne sais quel avantage. 6| Constatant cela et acculé de toutes parts, Edmund dit alors : « Anglais, ou bien vous livrerez bataille aujourd’hui, ou bien vous capitulerez tous ensemble. Battez-vous donc tous pour votre liberté et pour votre pays, hommes de cœur ; assurément, ceux qui s’enfuient parce qu’ils sont effrayés auraient été une gêne pour l’armée s’ils n’étaient pas partis ». Ayant dit cela, il s’avance au milieu des ennemis, frappant les nobles Danois de tous côtés et, par cet exemple, rendant ses hommes plus enclins à se battre.

IX 1| Recedentea verob brumali tempore29, tota quadragesima rursus militiam adunavit. Et mox post Paschales dies regem et Danos a finibus Anglorum deturbare paravit et veniens cum innumerabili multitudine eos subito cogitavit invadere. At sermo non latuit Danos, qui, puppibus posthabitisc, petunt arida, aptantes se excipere quaeque obvia. 2| Erat namque eis vexillum miri portenti, quod licet credam posse essea incredibileb lectoric, tamen, quia verum est, verae inseram lectioni. Enimvero dum esset simplicissimod candidissimoque intextume serico nulliusquef figuraeg in eo inserta esset imagoh, tempore belli semper in eo videbatur corvus acsi intextus, ini victoria suorum quasi hians ore excutiensquej alas instabilisque pedibus etk, suis devictis, quietissimus totoque corpore demissus. 3| Quod requirensa Thurkilb, auctor primi proelii : « Pugnemus, inquit, viriliter, socii : nihil enim nobis eritc periculi ; hoc denique testatur instabilis corvus praesagientis uexilli ». Quo audito, Dani audentioresd effecti ferratisque induviis indurati occurrunt Anglis in Aescenedunoe loco, quod nos Latinif « Montemg fraxinorum » possumush interpretari. 4| Ibique, nondum congressione facta, Edricusa, quem primum comitum Edmundib diximusc, haec suis intulit affamina : « Fugiamusd, o socii, vitamque subtrahamus morti imminenti ; alioquin occumbemus ilico : Danorum enim duritiam noscoe ». Et velato vexillo quod dextra gestabat, dans tergum hostibus magnam partem militum bello fraudabatf. 5| Et, ut quidam aiunt, hoc non causa egit timoris sed dolositatis, ut postea claruit ; quia hoc eum clam Danis promisisse, nescio quo pro beneficio, assertioa multorum dicit. 6| Tunca Edmundusb hoc intuitus et undique angustiatusc : « O Angli, inquit, aut hodie bellabitis aut omnes una in deditionem ibitis. Pugnate ergo pro libertate et patria30, viri cordati31. Hid quippe qui fugiunt, utpote formidolosi, si non abirent, essent impedimento exercitui ». Et haec dicens in medios ingreditur hostes circumquaque caedens Danose nobilesf, hoc exemplo suos reddens ad bellandum proniores.

X 1| C’est donc un combat d’infanterie très âpre qui fut engagé, puisque, ne connaissant pas la retraite, les Danois, bien que moins nombreux, préféraient l’extermination au péril de la fuite. C’est pourquoi, ils résistent courageusement et soutiennent jusqu’au soir le combat commencé à la neuvième heure du jour, s’exposant contre leur gré aux coups d’épée mais pressant les autres de la pointe de leurs épées avec plus de détermination. Des hommes en armes de chaque camp tombent, plus pourtant dans celui qui était supérieur en nombre. 2| La soirée avançant, alors que l’heure de la nuit était déjà venue, l’amour de la victoire l’emporte sur les inconvénients de l’obscurité, car, sous l’emprise d’une préoccupation plus grande, ils ne redoutaient pas les ténèbres et ils jugeaient même indigne de reculer devant la nuit, alors qu’ils brûlaient seulement du désir de l’emporter sur l’ennemi. Et si l’éclat de la lune n’avait pas clairement révélé l’ennemi, chacun aurait frappé son compagnon d’armes comme un adversaire qui lui tenait tête, et personne des deux camps n’en serait sorti vivant, si ce n’est celui que la fuite aurait sauvé. 3| Entre-temps, les Anglais commençaient à s’épuiser et à envisager peu à peu la fuite, constatant que les Danois étaient tous déterminés à être vainqueurs ou à périr tous ensemble jusqu’au dernier. Ils leur parurent alors plus nombreux et, dans un affrontement si prolongé, plus vigoureux aussi. Et, de fait, c’est à juste raison qu’ils les jugeaient plus vigoureux, car ils voyaient que, déjà stimulés par l’aiguillon des armes et bouleversés par la mort de leurs compagnons, ils déchaînaient leur fureur plutôt qu’ils ne combattaient. 4| Voilà pourquoi les Anglais tournent le dos, s’enfuient de tous côtés sans attendre, tombant sans cesse devant leurs adversaires et ils ajoutent un ornement à la gloire de Cnut et à sa victoire, tandis que le prince Edmund prenait la fuite, déshonoré. Même si ce dernier se retira vaincu, abandonnant la place aux plus vaillants, il ne perdit pourtant pas encore tout espoir et se rendit dans des endroits sûrs pour faire une nouvelle tentative après avoir rassemblé une armée plus forte, au cas où se produirait un événement favorable. 5| De leur côté, les Danois ne poursuivirent pas longtemps les fugitifs, parce que, étrangers aux lieux, ils furent retenus par l’obscurité de la nuit. Au contraire, les Anglais, à qui les lieux n’étaient pas inconnus, glissèrent aisément entre les mains de leurs ennemis, les laissant à leur pillage, tandis qu’ils se précipitaient vers de déshonorants refuges.

X 1| Commissum est ergoa proelium pedestre gravissimum, dum Dani, licet pauciores, nescii cedere32 magis eligerent internecionem quam fugae periculum. Resistunt itaque viriliter et proelium hora diei nona coeptum ducunt in vesperam, se gladiis haud sponte opponentes, sed gladiorum aculeis voluntariusb alios urgentes. Cadunt utriusque partis armatic, plus tamen ejus quae erat numero eminentiori. 2| At ubia jam advesperante noctisb adessent tempora, vincit amor victoriae tenebrarum incommoda, quia neque horrebant tenebras, instante cura majore, neque etiamc noctid dignabantur cedere, in hostem tantum dum ardebant praevalere. Et nisi luna clarescens ipsum monstrarete hostem, caederet quisque suum commilitonem ut inimicum resistentem, nullusque utriusque partis superviveretf nisi quem fuga salvasset. 3| Interea coeperunt Angli fatigari paulatimquea fugamb meditari, dum intuentur Danos in hoc conspiratos, quatinus aut vincerent aut usque ad unum omnes una perirent. Videbantur enim eis tunc numerosiores et in tam diutina conflictationec fortiores. Fortiores namque eos aestimabant verad suspicione33, quia jam stimulis ferri commoniti casuque suorum turbati, magis videbantur saevire quam bellare. 4| Unde Angli terga vertentes34 hac et illac fugitant absque mora semper ante adversariosa cadentes, adduntque decus honori Cnutonis et victoriae, dedecoratob Edmundo fugiente principec. Qui, licet devictus valentioribus cedens recederet, tamen adhuc non penitus desperans tutis se commisit locis, ut demum, fortiori multitudine collecta, iterum experiretur si quid forte sibi boni succedere posset. 5| At Dani fugientes non longe sunt persecuti, quia incognitia locorum noctis obscuritate sunt retenti. Angli vero, loci non inscii, cito a manibus hostium sunt elapsi, eos relinquentes ad spolia seseque dantes ad inhonesta refugia.

XI 1| Comme il était déjà minuit passé, les vainqueurs, heureux de leur victoire, passent le reste de la nuit parmi les cadavres des tués. Toutefois, ils ne partagent pas le butin en pleine nuit, mais, pendant ce temps, ils recherchent les leurs, et, pour être plus en sécurité, ils se regroupent et se tiennent tous ensemble au même endroit. 2| Au lever du jour, ils découvrent vite que sont morts au combat beaucoup de leurs compagnons, dont ils ensevelissent les corps comme ils peuvent. En outre, ils dépouillent les cadavres de leurs ennemis, abandonnant leurs restes aux bêtes sauvages et aux oiseaux ; ils regagnent ensuite leurs navires et, retournant à Londres, ils demandent que leur soient assignés des projets plus raisonnables. 3| De la même manière, les Anglais délibèrent avec leur prince et demandent à Dieu de les assister dans cette affaire, afin que, soutenus par quelque résolution, eux qui ont été tant de fois vaincus par les armes puissent au moins tenir bon.

XI 1| Tunc victores sua laeti victoria35, transacta jam nocte plus media, pernoctant quod supererat inter mortuorum cadavera. Non autem in nocte spolia dirimunta, sed interim suos requirunt, seseque adunantes, ut securiores esse possent, simul omnes uno in loco perstiteruntb. 2| Inlucescente vero jam mane, suorum agnoscunt multos in proelio cecidisse ; quorum cadavera ut poterant tumulavere. Ab adversariorum quoque membris abradunt36 spolia, bestiis et avibus eorum relinquentes morticinaa. Et ad naves redeuntes Londoniamque repetentes saniora sibi quaerunt consilia. 3| Similiter et Angli suo cum principe sibi consulunt, et super hoc negotii Dei auxilium quaerunt, ut qui totiens armis sunta devicti saltem aliquo consilio valerent remanereb suffulti.

XII 1| C’est alors qu’Eadric, le fugitif qui auparavant avait déserté le champ de bataille, revint aussi auprès de son seigneur et de ses compagnons et on le reçut parce que c’était un homme de bon conseil. Se levant au milieu de l’armée, il s’adressa à tous ainsi : 2| « Certes, tous ou presque, vous me trouvez odieux parce que j’ai quitté le champ de bataille ; cependant, si vous aviez accepté de suivre mon plan, vous auriez pu plus aisément triompher grâce à mon conseil que si vous aviez lutté contre ces hommes avec les forces du pays tout entier. 3| J’ai suffisamment fait l’expérience des victoires des Danois pour savoir à coup sûr que notre résistance est vaine, et c’est pour cette raison que je me suis retiré du combat, afin de vous conseiller utilement par la suite, et non parce que j’étais frappé d’épouvante, comme vous le croyez. Puisque, en effet, je savais qu’il me fallait fuir, qu’est-ce qui était préférable, me retirer blessé ou sain et sauf ? Parfois, c’est indiscutablement une vraie victoire que d’échapper par la fuite à un ennemi plus fort auquel on ne peut résister par les armes. 4| Ainsi, hélas, nous tous ici, nous avons fui. Mais pour que ce malheur ne vous arrive plus désormais, proposons une entente aux Danois, de telle manière que, les ayant pour alliés, nous évitions au moins ainsi la déroute et les dangers des combats. Mais, il n’y a pas d’autre moyen pour le faire que de diviser notre royaume. Et je pense qu’il vaut mieux que notre roi règne en paix sur la moitié de son royaume plutôt qu’il ne le perde tout entier à son corps défendant ».

XII 1| Jam etiam Edricusa, qui anteab a bello recessit profugus, ad dominum suum et ad socios rediit ; etc susceptus est, quia vir boni consilii fuit. Is surgens in medio agmine omnes tali allocutus est sermone : 2| « Licet omnibus paene vobis sim invisus, quia bello cessi, tamen, si vestris sederet animis dictis parere mei consilii, victoriosioresa effici meob consultu possetis quam si totius terrae his viris resisteretis armis. 3| Satis enim Danorum victorias expertus frustra nos reniti omnino scio, et ob hoc me subtraxi a proelio, uta vobis postmodum prodessem consilio, non, ut vos aestimatis, perculsus timore aliquo. Dum enim scirem necesse esse me fugere, quid satius fuit, aut vulneratum aut sanumb recedere ? Est procul dubio certa victoria interdum ab fortiori hoste elabi fuga cui nequit resisti per arma. 4| Omnes enim qui adsumusa, proh dolor ! fugimus. Sed ne hic casus vobisb eveniat ulterius, dextras Danis demus, ut ipsos foederatos habentes fugam periculumque bellorum sic saltem declinemus. Attamen hoc aliter nequit fieri nisi divisione regni nostri. Et melius esse judico ut medietatem regni rex noster cum pace habeat quam totum pariter invitus amittat ».

XIII 1| Ce discours plut aux grands et, bien que de mauvais gré, Edmund y consentit ; après avoir choisi des négociateurs, il les envoya vers les navires de Cnut, pour qu’ils tendent la main droite aux Danois et que ceux-ci la prennent. 2| Dès que les Danois les voient venir, ils les soupçonnent d’être des espions. Toutefois, après les avoir vus s’approcher, ils les font venir et commencent à leur demander avec insistance ce qu’ils cherchent. Quand ils apprennent qu’en fait ils viennent pour faire la paix, tout heureux, ils les conduisent en présence du roi : en effet, lassés à ce moment-là des guerres et des navigations continuelles, ils aspiraient ardemment aux agréments de la paix. 3| Les envoyés, après avoir salué le roi avec des paroles de paix, lui dirent alors : « Notre prince et l’ensemble de nos chefs nous ont envoyés vers toi, ô roi, pour que tu parviennes avec eux à un accord de paix, et qu’après que tu nous auras donné ta main droite et des otages, nous te rendions la pareille avec la moitié du royaume. Gouverne en toute tranquillité le nord du royaume, mais que notre Edmund demeure dans les limites des territoires du sud. C’est pour cette affaire que nous te sommes dépêchés ; de ton côté, consens à cet accord, tu agiras sagement ; sans quoi, bien qu’à deux reprises vous nous ayez écrasés au combat, nous serons soutenus par une ardeur plus grande encore, quand nous devrons vous combattre à l’avenir ». 4| Le roi ne leur répondit pas à la légère ; après les avoir fait sortir, il demanda conseil à ses proches et c’est ainsi qu’ensuite il leur signifia son accord avec des paroles de paix. Il avait, en effet, appris des siens que beaucoup de ses hommes avaient péri, et qu’il n’y avait personne pour remplacer les morts, vu qu’ils étaient très loin de leur propre patrie. Quant aux Anglais, bien qu’il y ait eu chez eux aussi de très lourdes pertes, leur nombre n’en était pas autant diminué, puisque, étant dans leur pays, il se trouvait toujours quelqu’un pour prendre la place d’un mourant. 5| C’est pourquoi, rappelant les négociateurs, le roi leur dit : « Jeunes gens, j’accepte les termes de votre ambassade, et, comme vous l’avez dit, la moitié du pays sera à moi sans conteste. Néanmoins, pour sa propre part, votre roi, quel qu’il soit, versera en outre un tribut à mon armée, à laquelle je dois bien cela. Voilà pourquoi, sans cette compensation, je n’approuve pas l’accord ».

XIII 1| Placuit sermo optimatibus ; et, licet invitusa, hoc tamen annuit Edmundusb. Electisque internuntiis, praemittit ad naves Cnutonis qui dextras Danis dent et accipiant37 ab eis. 2| Quos ubi primum Dani venientes intuentur, exploratores eos esse suspicantur. Sed postquama propius eos vident accedere, accersitis eis, quidnam quaesierintb orsi sunt rogitare. Discentes vero ab eis pro conficienda pace eos venire, laetantes eos sistunt conspectibus regis. Erant enimc obnixe optantes prospera pacis, jam lassi bellorum et continuationed navigationis. 3| Tunc missi, rege pacifice salutato38 : « Miserunt nos, inquiunt, ad te, o rex, princeps noster et procerum nostrorum multitudo, ut consentias eis de pace et, datis nobis dextris et obsidibusa, a nobis itidem recipias cum regni medietate. Dominareb in borealic39 parte cum quiete, e regione autem sit noster Edmundusd in finibus meridianae plagae40. Hujus rei gratia ad te sumus legati. Tu vero bene faciens placito consenti ; alioquin, licet simus semel et iterum a vobis bello deturbati, adhuc tamen majori violentia roborabimur vobiscum bellaturi ». 4| Quibus rex non temere respondit, sed, ipsis amotis, consilium a suis quaesivit, et sic eis postmodum pacifice consensit. Audierat enim a suis quod multi suorum defecissent ; nec erat qui locum morientium suppleret, cum longe remoti a propria patria essent. Anglorum quoque quamquam perplurimi interficerentur, numerus eorum non adeo minuebatur, quia in propriis positisa semper qui morientis locum restauraret inveniebatur. 5| Revocatisa itaque internuntiis : « Vestris, inquit rex, o juvenes, legationibus consentiob et, uti dixistis, media mihi liberec erit regio. Sed tamen vectigal etiam suae partis vester rex, quicumque ille fuerit, exercitui dabit meo : hoc enim illi debeo. Ideoque aliter pactum non laudo ».

XIV 1| Un pacte fut donc conclu : on échangea des otages, et ainsi l’armée, délivrée des rigueurs de la guerre, jouit, satisfaite, de la paix tant attendue. 2| Et pourtant, se souvenant de son antique principe selon lequel nul royaume ne peut longtemps se maintenir s’il est divisé contre lui-même, Dieu prit le royaume des Anglais en pitié et fit sortir peu après Edmund de son enveloppe charnelle, de peur que d’aventure aucun ne régnât en sécurité s’ils demeuraient tous deux en vie, et que le royaume ne fût de jour en jour réduit à néant par un regain de tension. 3| Le jeune défunt de sang royal est enseveli dans un tombeau royal et il est longtemps et abondamment pleuré par son peuple : que Dieu lui octroie la joie suprême dans le séjour céleste. Peu après apparut la raison pour laquelle Dieu lui avait enjoint de mourir : le pays tout entier choisit aussitôt Cnut pour roi et se soumit alors de bon gré et avec tous ses biens à celui auquel il résistait auparavant de toutes ses forces.

XIV 1| Foedere itaque firmato41, obsides dantur aba utraque parte ; et sic exercitus, solutus bellorum importunitate, optata laetus potitur pace. 2| Verumtamen Deus, memor suae antiquae doctrinae – scilicet omne regnum in se ipsum divisum diu permanere non posse42 –, non longoa post tempore Edmundumb eduxit ec corpore, Anglorum misertus imperii, ne forte, si uterque superviveret, neuter regnaret secure et regnum diatim adnihilareturd, renovatae contentione. 3| Defunctus autem regius juvenis regioa tumulatur sepulcrob, defletus diu multumque a patriensi populo. Cui Deus omne gaudium tribuat in caelesti solio ! Cujus rei gratia eum Deus jusserit obire mox deinde patuit, quia universa regio illicoc Cnutonem sibi regem elegit et, cui ante omni conamine restitit, tunc sponte sua se illi et omnia sua subdidit.

XV 1| Ainsi, grâce à la miséricorde divine, Cnut, en homme énergique, assuma le gouvernement du royaume. Il répartit avec noblesse le pouvoir entre ses chefs d’armée et ceux de son entourage, et ensuite il maintint le royaume anglais dans la paix jusqu’à sa mort. 2| Bien qu’il fût encore dans la fleur de la jeunesse, il faisait pourtant preuve d’une sagesse infinie. Voilà pourquoi il en vint à estimer ceux dont il avait entendu dire qu’ils avaient combattu auparavant pour Edmund loyalement, sans fourberie, et à haïr ceux qu’il savait avoir été fourbes et avoir balancé pendant la guerre entre les deux camps en usant de dérobades fallacieuses, à tel point qu’il ordonna un jour d’exécuter nombre de dignitaires pour des fourberies de cette sorte. 3| Parmi ceux-là, il y avait Eadric, qui avait fui le champ de bataille ; alors qu’à ce titre justement, il sollicitait du roi une récompense, prétendant que ce qu’il avait fait avait contribué à sa victoire, celui-ci lui répondit tristement : « Toi qui as trompé perfidement ton propre seigneur, pourras-tu m’être fidèle ? Je vais te donner la récompense que tu mérites, mais celle qui empêchera qu’ensuite tu trouves de l’agrément à la fourberie ». Alors après avoir appelé Éric, le chef de son armée, il lui dit : « Règle ce que nous devons à cet homme, c’est-à-dire tue-le, pour éviter qu’il nous trompe ». Et lui, sans attendre, leva sa hache à double tranchant et d’un coup puissant il lui coupa la tête, pour que, par cet exemple, les guerriers apprennent à être loyaux, et non déloyaux, à leurs rois.

XV 1| Ergo miseratione divina monarchiam regni Cnuto vir strenuus suscepit. Et nobiliter duces et comites suos disposuit, et fine tenus deinceps regnum Anglorum pacifice tenuit. 2| Erat autem adhuc primaeva aetate florens, sed tamen indicibili prudentia pollens. Unde contigit ut eos quos antea Edmundoa sine dolo fideliter militare audierat diligeret et eos quos subdolos scierat atque tempore belli in utraque parte fraudulentab tergiversatione pendentes odio haberet, adeo ut multos principum quadam die occidere pro hujusmodi dolo juberet. 3| Inter quos Edricus, qui a bello fugerat, cum praemia pro hoc ipsoa a rege postularet, acsi hoc pro ejus victoria fecisset, rex subtristis : « Qui dominum, inquit, tuum decepisti fraude, mihine poteris fidelis esse ? Rependam tibi condigna praemia, sed ea ne deinceps tibi placeat fallacia ». Et Erico duce suo vocato : « Huic, ait, quod debemus persolvito, videlicet, ne nos decipiat, occidito ». Ille vero nil moratus bipennem extulit eique ictu valido caput amputavit, ut hoc exemplo discant milites regibus suis esse fideles, non infideles.

XVI 1| Tout ayant été mis en bon ordre, rien ne faisait donc défaut au roi, hormis une épouse de très haute noblesse : il ordonna qu’on lui en cherchât une partout, pour qu’il la fît sienne conformément à la loi quand on l’aurait trouvée et, qu’après l’avoir prise pour femme, il l’associât à son pouvoir. On court donc de tous côtés, dans les royaumes, dans les villes, en quête d’une épouse pour le roi : après l’avoir cherchée dans tous les sens, on finit par en trouver une qui fût digne de l’être. 2| Or, c’est sur le territoire de la Gaule20, en terre normande précisément, que fut découverte cette épouse impériale éminente par son lignage et ses biens, mais en outre la plus remarquable de toutes les femmes de son époque par l’attrait de sa beauté et de sa sagesse, comme il sied à une reine de renom. 3| Elle était très convoitée par le roi en raison de ses exceptionnelles qualités, mais surtout parce qu’elle était issue d’un peuple de vainqueurs, qui, malgré l’opposition des Francs et de leur prince, avait revendiqué une partie de la Gaule comme sa propriété. À quoi bon insister davantage ? Des émissaires sont adressés à la noble dame pour faire la cour du roi, des présents royaux lui sont adressés, même des suppliques lui sont adressées. 4| Mais elle refuse de devenir jamais l’épouse de Cnut, à moins qu’il ne lui garantisse sous serment qu’après lui il n’instituera jamais roi un fils d’une autre épouse qu’elle, si Dieu vient à lui donner un fils né de leur union. On disait, en effet, que le roi avait des fils d’une autre femme ; c’est pourquoi, prenant de sages précautions pour les siens, elle sut judicieusement régler par avance ce qui devait leur être utile à l’avenir. Les propos de la jeune femme agréèrent au roi, et, quand il eut prêté serment, le désir du roi agréa à la jeune femme : par la grâce de Dieu, la noble dame Emma, la plus noble des femmes, devint l’épouse de Cnut, le roi très valeureux. 5| La Gaule est en liesse et de même est en liesse le pays des Anglais, puisque lui parvient d’au-delà de la mer un si grand honneur. La Gaule est en liesse, dis-je, d’avoir enfanté une femme d’un si grand mérite digne d’un si grand roi, et le pays des Anglais se réjouit de l’avoir accueillie dans ses cités. Ô événement appelé de mille fois mille vœux et qui venait tout juste enfin de se réaliser sous l’effet d’une faveur du Sauveur ! C’était ce que l’armée, dans l’un et l’autre camp, avait souhaité ardemment depuis longtemps, c’est-à-dire qu’une femme si éminente, unie par le lien du mariage à un homme si éminent et aussi digne d’elle qu’elle était digne de lui, calmât les ardeurs guerrières. Peut-il en effet y avoir un vœu plus noble et plus désirable que celui de mettre un terme aux tâches funestes et ingrates de la guerre par la douce quiétude de la paix, quand les belligérants sont égaux sous le rapport de la force physique et de l’énergie morale et que tour à tour, selon les hasards du combat, tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là triomphent, non sans grand préjudice pour eux-mêmes ?

XVI 1| Omnibus itaque rite dispositis, nil regi defuit absque nobilissima conjuge. Quam ubique sibi jussit inquirere, ut inventam hanca legaliter adquireret et adeptam imperii sui consortem faceret. Igitur per regna et per urbes discurritur et regalis sponsa perquiritur ; sed longe lateque quaesitab, vix tandem digna repperiturc. 2| Inventa est vero haec imperialis sponsa in confinitate Galliae et praecipue in Normandensi regio]nea, stirpeb et opibus ditissima, sed tamen pulchritudinis et prudentiae delectamine omnium ejus temporumc mulierum praestantissimad, utpote reginae famosa. 3| Propter hujuscemodi insignia multum appetebatur a rege, et pro hoc praecipue, quod erat oriunda ex victrici gentea quae sibi partem Galliae vendicaverat, invitis Francigenis et eorum principe. Quid multis immoror ? Mittuntur proci ad dominam, mittuntur dona regalia, mittuntur etiamb verba precatoria. 4| Sed abnegat illa se unquama Cnutonis sponsam fieri, nisi illib jusjurando affirmaretc quod numquam alterius conjugis filium post se regnare faceret nisi ejus, si forte illi Deus ex eo filium dedisset. Dicebatur enim ab alia quadam rex filios habuisse ; unde illa suis prudenter providens scivitd ipsis sagaci animo profutura praeordinare. Placuit ergo regi verbum43 virginis et, jusjurando facto, virgini placuit voluntas regis, [ete sic, Deo gratias ! domina Emma mulierum nobilissima fit conjux regis fortissimi Cnutonis. 5| Laetatura Gallia, laetatur etiam Anglorum patria, dum tantumb decus transvehitur per aequora. Laetatur, inquam, Gallia tantam tanto regi dignam se enixam ; Anglorum vero laetatur patria talem se recepisse in oppida. O res millenis milies petitac votis vixque tandem effecta, auspicanted gratia Salvatoris ! Hoc erat quod utrobique vehementer jam dudum desideraverat exercitus, scilicet ut tanta tanto, digna etiam digno maritali convinculata jugo bellicos sedaret motus. Quid enim majus ace desiderabilius esse posset in votis quam damnosos ingratosque labores belli placida finiri tranquillitate pacis, cum pares paribus vi corporis virtuteque animi concurrerent, cumque nunc hi, nunc vero illi, alternantef casu belli, non sine magno detrimento sui vincerent ?

XVII 1| Mais quand, selon le plan divin et après que de nombreux messagers eurent été reçus longuement de part et d’autre, il leur parut bon de s’unir enfin par le lien du mariage, il est difficile d’imaginer l’intensité du bonheur qu’ils éprouvèrent soudain tous les deux, l’un grâce à l’autre. Le roi se réjouissait, en effet, du bienfait inespéré du très noble mariage qu’il avait conclu ; quant à elle, elle était transportée, d’un côté par la valeur exceptionnelle de son mari et, de l’autre, par la joyeuse espérance d’une descendance à venir. 2| De même, les deux armées se réjouissaient au-delà de toute expression, espérant accroître leur puissance en unissant leurs forces, comme le prouva plus tard la suite des événements. De fait, combien de peuples domptés par la guerre, combien de nations très différentes par leur mode de vie, par leurs coutumes et aussi par leur langue, furent contraints de verser indéfiniment un tribut annuel au roi et à la descendance royale ! 3| Mais qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’un roi de cette importance et de ce mérite remportât la victoire sur ceux qui l’affrontaient au combat, alors qu’il soumettait de leur plein gré de très nombreux peuples à sa domination, soit en leur accordant d’abondantes largesses, soit en les prenant sous sa protection ? Rien d’étonnant, assurément, puisque la grâce divine souffle là où justice et droiture pèsent d’un même poids sur la balance.

XVII 1| Verum ubia divina dispensationeb multisque alterutrumc diu habitisd internuntiis maritalie se tandem copula placuit confoederari, difficile creditu est quanta repente in utrisque alteri de altero exorta sit magnitudo gaudii. Gaudebat enim rex nobilissimis insperato se usum thalamis ; haec autem hinc praestantissima virtute conjugis, hinc etiam spe gratulabunda accendebatur futurae prolis. 2| Ineffabilitera quoque uterque gaudebat exercitus, opes suas communibus sperans augendas viribus, ut rei postmodum probavit exitusb44. Compluresc enim populi domiti bello gentesque complures longe distantes vita, moribus etiam et lingua aeternaliter regi regiaeque posteritatid annua compulsie sunt solveref vectigaliag. 3| Sed quid mirum si tantus talisque rex repugnantes sibi dimicando devinceret, cum quam plurimos partim liberali largitione partim patrocinandi gratia imperio suo ultroneos submitteret ? Profecto non mirum, quoniam illic divinaa aspirat gratia ubi justitiaeb probitatisque aequa libratur trutina.

XVIII 1| Mais à quoi bon insister davantage ? L’union de personnes si éminentes, comme je l’ai dit, suscita une grande joie, mais cette dernière fut bien plus vive, dis-je, quand on apprit l’heureux événement d’une descendance mâle. Peu de temps après, en effet, exaucée par la grâce de notre Sauveur, la très noble reine donna naissance à un fils. Comme les parents trouvaient l’un et l’autre leur joie dans l’affection profonde et pour ainsi dire particulière qu’ils portaient à cet enfant, ils envoyèrent les autres nobles fils21 en Normandie pour leur éducation, retenant précisément celui-là auprès d’eux, étant donné qu’il serait l’héritier du royaume. 2| Ils purifient donc ce gage très cher de leur amour à la fontaine sacrée du baptême, comme il est d’usage chez les catholiques, et ils lui confèrent un nom qui donne en quelque sorte une indication de sa valeur future. Il est, en effet, appelé Harthacnut : il porte le nom de son père avec un ajout dans lequel, si on en recherche l’étymologie germanique, on discerne bien qui et quel grand homme il allait devenir. De fait, Harde signifie| « vif » ou « courageux », deux qualités qu’on put reconnaître, et à un degré bien supérieur à ce que suggèrent ces termes, dans sa seule personne, elle qui l’emporta par l’excellence de toutes ses vertus sur tous les hommes de son temps. 3| Je ne peux donc énumérer toutes ses vertus ; c’est pourquoi, pour ne pas m’écarter trop longtemps de mon propos, je vais reprendre mon récit et suivre l’ordre de l’histoire.

XVIII 1| Sed quid multis immoror ? Gaudium magnum in conjugatione tantorum dixi fuisse, multo autem amplius dico, susceptaa masculae prolisb opportunitate. Non multo post siquidem, Salvatoris annuente gratia45, filium peperit nobilissima regina. Cujus cum uterque parens intima atque, ut ita dicam, singulari gauderet dilectione, alios veroc liberales filios educandos direxerunt Normanniae, istum huncd retinentes sibi, utpote futurum heredem regni. 2| Itaque dilectissimum pignus, uti mos est catholicis, sacro abluunta fonte baptismatis imponuntque ei vocabulum quodammodo optinens indicium futurae virtutis : vocatur siquidem Hardecnutob, nomen patris referens cum additamento. Cujus si etymologiac teutonice perquiratur, profecto quis quantusved fuerit dinosciture : « Harde » quidem « velox »e vel « fortis », quod utrumquef – multoque majus his – in eo uno cognosci potuit, quippe qui omnes sui temporis viros omniumg virtutum praestantia anteivit. 3| Omnes igitur ejus virtutes enumerare nequeo ; quapropter, ne longius a proposito exorbitem, supra repetam historiaeque sequar ordinema.

XIX 1| C’est seulement lorsque l’enfant dont on parle eut grandi que son père, qui vivait toujours pleinement heureux, l’associa par serment à tout le royaume relevant de son autorité et, par la suite, il l’envoya avec des troupes d’élite prendre le contrôle du gouvernement du royaume danois. Alors que le roi Cnut avait d’abord obtenu le pouvoir sur le seul royaume des Danois, il devint l’empereur de cinq royaumes, à savoir le Danemark, l’Angleterre, la Bretagne22, l’Écosse et la Norvège, après y avoir fait reconnaître sa puissance23. 2| En outre, il devint un ami et un proche des hommes d’Église, à tel point que les évêques le regardaient comme un confrère en raison des manifestations de sa grande piété, et les moines, non comme un homme du siècle, mais comme un membre de leur communauté en raison de la discrétion et de la très grande humilité de sa dévotion. Il défendait avec zèle les enfants et les veuves, soutenait les orphelins et les étrangers ; il supprima les lois injustes et ceux qui les mettaient en pratique, il répandit et pratiqua la justice et l’équité, il édifia et dota des églises, il honora les prêtres et le clergé en leur confiant de hautes charges, imposa solennellement la paix et la concorde à tous ses sujets, si bien qu’on aurait pu lui appliquer ces vers de Virgile, si celui-ci n’avait pas été étranger à la foi catholique :

XIX 1| Adulto denique puero de quo sermo agitur pater, adhuc in omni felicitate degens, omne regnum suae dicioni subjectum sacramentoa devinxit, eumque postmodum ad optinendam monarchiam regni Danorum cum delectisb militibus misit. Cum autem rex Cnuto solum in primis Danorum optineret regimen, quinque regnorum – scilicet Danomarchiae, Angliae, Britanniae, Scotiae, Nordwegaec – vendicato dominio, imperator extitit. 2| Amicus vero et familiaris factus est viris ecclesiasticis, adeo ut episcopis videretur coepiscopus pro exhibitionea totius religionis, monachis quoque non saecularis, sed coenobialis pro continentia humillimae devotionis. Defensabat sedulo pupillos et viduas, sustentabat orphanos et advenas, leges oppressit iniquas earumque sequaces, justitiam et aequitatem extulit et coluit, ecclesias extruxitb et honoravit, sacerdotes et clerum dignitatibus ampliavit, pacem et unanimitatem omnibusc suis indixit, ut de eo illud Maronicum dici posset, nisi extra catholicam fidem hoc fuisset :

Il a plu toute la nuit, au matin reviennent les spectacles,
César, tu détiens un pouvoir partagé avec Jupiter.

Nocte pluit totad, redeunt spectacula mane,
Divisum imperium cum Jove, Caesar, habese.

XX 1| Cnut s’appliqua de toutes les manières aux affaires qui plaisaient à Dieu, et pour cela il ne laissait pas en souffrance tout le bien qui devait être fait et dont il était instruit, mais le mettait à exécution. De fait, encore aujourd’hui, quelle église ne se réjouit-elle pas de ses dons ? Sans parler de ce qu’il a fait pour celles de son royaume, l’Italie, chaque jour, bénit son âme, la Gaule supplie que cette âme jouisse éternellement du bonheur et la Flandre, plus que tous, prie pour qu’elle soit au ciel dans la joie du Christ. 2| Tels sont, en effet, les pays qu’il traversa en allant à Rome, et, comme de nombreuses personnes l’ont constaté, il donna au cours de ce voyage tant de témoignages de sa charité que, si quelqu’un veut les exposer tous, à la fin, il perdra courage et, en aurait-il rempli d’innombrables volumes, il reconnaîtra qu’encore il en a survolé à peine une toute petite partie. Je tais donc ce qu’il a fait dans chacun de ces lieux en particulier ; néanmoins, pour que ce que j’affirme soit plus crédible, je dirai à titre d’exemple ce qu’il a fait dans la seule ville de Saint-Omer, que je me souviens même avoir vu de mes propres yeux.

XX 1| Deo omnimodisa placita studuit, ideoque quicquid boni agendum esse didicerat non negligentiae sed operationib committebat. Quae enim ecclesia adhuc ejus non laetatur donisc ? Sed ut sileam quae in suo regno positis egerit, hujus animam cottidied benedicit Italia, bonis perfrui deposcite Gallia et magis omnibus hanc in caelo cum Christo gaudere orat Flandria. 2| Has enim provincias transiens Romam petiit, et, ut multis liquet, tanta hoc in itinere misericordiarum opera exhibuit ut, si quis haeca describere omniab volueritc, licet innumerabilia ex his fecerit volumina, tandem deficiens fatebitur se vix etiam cucurrisse per minima. Nam quid singulis ind locis fecerit sileo ; verumtamen, ut credibiliorae fiant quae assero, quid in una urbe Sancti Audomarif feceritg dicam pro exemplo, quod etiam oculis meis meh vidisse recordor.

XXI 1| À son entrée dans les sanctuaires24, reçu avec de grands honneurs, il s’avançait humblement, et, les yeux fixés au sol, il implorait de toute son âme l’intercession des saints avec une déférence admirable, se répandant pour ainsi dire en flots de larmes. Et quand était venu le moment où il voulait combler les saints autels d’offrandes royales, oh ! combien de fois d’abord il déposait en larmes des baisers sur le dallage, combien de fois il infligeait lui-même des coups à sa vénérable poitrine, quels soupirs il poussait, combien de fois il implorait la clémence divine de ne pas s’indigner contre lui ! Enfin, sur un signe qu’il faisait, son offrande lui était présentée par ses gens : on lui apportait, non pas une offrande modeste ni qui pût tenir dans une bourse, mais une offrande considérable qu’un homme transportait dans un pan déployé de son manteau et que le roi déposait de ses propres mains sur l’autel, donateur joyeux, comme l’Apôtre le prescrit. Mais pourquoi dis-je « sur l’autel », alors que je me souviens l’avoir vu faire le tour de tous les coins des églises et ne point passer devant un autel, si petit fût-il, sans y déposer des offrandes et doucement l’embrasser ? Ensuite les pauvres se présentent et aussitôt, eux aussi, ils reçoivent tous un don, l’un après l’autre. 2| Saint Omer, saint Bertin, ces gestes et bien d’autres encore plus extraordinaires que ceux-là accomplis par le seigneur Cnut, moi, votre serviteur, j’en ai été le témoin lorsqu’ils se sont produits dans vos églises. Pour ces bonnes œuvres, faites qu’un si grand roi habite dans la demeure céleste, comme vos serviteurs, chanoines et moines, l’implorent dans leurs oraisons quotidiennes.

XXI 1| Ingressus monasteriaa et susceptus cum magna honorificentia humiliter incedebat, et mira cum reverentiab in terram defixus lumina46 et ubertim fundens lacrimarum, ut ita dicam, flumina tota intentione sanctorum expetiit suffragia. At ubi ad hoc perventum est, ut oblationibus regiis sacra vellet cumulare altaria47, o quotiens primum pavimento lacrimosa infixit oscula ! quotiens illud pectus venerabile propriac puniebant verbera ! qualia dabat suspiria ! quotiens precabatur ut sibi non indignaretur superna clementia ! Tandem a suis ei innuentid sua porrigebatur oblatio, non mediocris nec quae aliquo clauderetur ine marsupio, sed ingens allata est palleatif extentog in gremio, quamh ipse rex suis manibus altari imposuit, largitor hilaris monitu apostolico48. « Altari » autem cur dico, cum vidisse mei meminerim eum omnes angulos monasteriorum circuisse nullumque altare, licet exiguum, praeterisse cui non munera daret et dulcia oscula infigeret ? Deinde adsuntj pauperes, munerantur etiam ipsi protinus singulatim omnes. 2| Haec et alia hisa mirificentiora a domnob Cnutone gesta vidi, ego, vester vernula, sancte Audomare, sancte Bertine, cum fierentc vestris in coenobiis. Pro quibus bonis tantum regem impetrate vivere in caelestibus habitaculis, ut vestri famuli, canonici et monachi, suntd orantes orationibus cottidianise.

XXII 1| Que rois et princes apprennent donc à imiter les actions de ce seigneur qui, pour pouvoir accéder à des sommets, s’abaissa aux choses les plus humbles et qui, pour pouvoir obtenir les biens célestes, fut avec joie prodigue de ses biens terrestres. Il n’était pas, en effet, oublieux de la nature de sa condition : il devait mourir au monde et abandonner tout ce qui se peut convoiter dans le siècle ; 2| et, pour cette raison, de son vivant, il distribua solennellement à Dieu et à ses sanctuaires les richesses que, mort, il ne pouvait emporter avec lui, de peur que, s’il se livrait à l’avarice, il ne vécût haï de tous, qu’il n’y eût personne disposé à prier pour le bien de son âme et qu’un autre lui succédât, qui vivrait dans son royaume avec magnificence et qui s’indignerait de sa parcimonie. Il prit vraiment grand soin que cela n’arrivât pas, et laissa à ses descendants le bon exemple d’une largesse et d’une bonté achevées, exemple que, grâce à Dieu !, ceux-ci suivent encore parfaitement aujourd’hui, remarquables qu’ils sont dans le gouvernement de leur royaume et par l’éclat de leurs vertus.

XXII 1| Discant igitur reges et principes hujus domini imitari actiones qui, ut valeret scandere sublimia, sese humiliavit in infima et, ut posset adipisci caelestia, hilariter largitus est terrestria. Non enim fuerat oblitus propriae condicionis moduma, quod moriturus erat in mundo et relicturus quaeque possunt concupisci in saeculo. 2| Et ob hoca divitias quas secum nequivit moriens auferreb vivens Deo et sanctis ejus locis partitus est honorifice, ne forte, si avaritiae studeret, omnibus invisus viveret nullusque esset qui ejus animae aliquid boni oraret, et alius ei succederet qui in ejus regno largusc viveret et de ejus parcitate indignaretur. Verum hoc ne fieret satis cavit, et suis posteris bonum exemplum largitatis totiusque bonitatis reliquit, quod et ipsi adhuc, Deo gratias ! servant optimed, pollentes in regni moderamine et in virtutum decore.

XXIII 1| Ainsi, revenu de Rome, ce roi si éminent demeura un certain temps dans son royaume, puis, après avoir pris toutes les dispositions appropriées, il s’en alla vers le Seigneur pour être couronné à droite du Tout-Puissant| par le Seigneur lui-même25. 2| Tous ceux qui avaient appris sa mort en étaient bouleversés, et surtout ceux qui avaient été au service de son trône : la plupart d’entre eux auraient souhaité mourir avec lui, si cela n’avait pas contrarié l’ordre divin.

XXIII 1| Tantus itaque rex, postquam Roma est reversus et in proprio regnoa aliquantisper demoratus, omnibus bene dispositis, transiit ad Dominum coronandus in parte dexterab ab ipso Domino, auctore omnium. 2| Turbabantur itaquea ejus obitu omnes qui audierant, maximeque quib ejus solioc deservierant, quorum maxima pars cuperet ei commori, si hoc nond displiceret divinae dispositioni.

XXIV 1| La noble dame Emma, sa reine, le pleurait avec les habitants du pays, les pauvres se lamentaient avec les puissants, les évêques et les clercs versaient des larmes avec les moines et les religieuses. 2| Mais que l’on se réjouisse dans le palais céleste autant qu’on se lamentait en ce bas monde ! Que ceux-là se félicitent d’accueillir son âme autant que ceux-ci pleuraient de l’avoir perdu ! Ceux-ci ensevelirent son corps privé de vie, que ceux-là conduisent son âme dans l’au-delà pour qu’il soit heureux dans l’éternel repos ! Pour sa mort, seules les créatures terrestres pleuraient, mais que pour son âme, les citoyens du ciel intercèdent avec les créatures terrestres. 3| Prions Dieu avec ferveur pour que sa gloire grandisse chaque jour, et, parce qu’il l’a amplement mérité par sa bonté, proclamons chaque jour : « Que l’âme de Cnut repose en paix. Amen ».

XXIV 1| Lugebat domina Emma ejus reginaa cum patriensibusb, ululabant pauperes cum potentibus, flebant episcopi et clerici cum monachis et sanctimonialibus. 2| Sed quantum lugebatur in mundo, tantum laetetur in caeli palatio. Isti flebant hoc quod perdiderant, illi gratulentur de ejus anima quam suscipiant. Isti sepelierunt corpus exanime, illia spiritum deducant in sublime laetandum in aeterna requie. Pro ejus transitu soli flebant terreni, sed pro ejus spiritu interveniant cum terrenis etiam cives caelici. 3| Ut ejus gloria crescat cottidie, oremus Deum intente ; et, quia hoc promeruit sua bonitate, cottidie clamemus : « Anima Cnutonis requiescat in pace. Amen ».