| Le roi Cnut étant mort et ayant été enseveli avec les honneurs dans le monastère dédié à saint Pierre construit à Winchester, la noble dame Emma, la reine, demeura seule dans son royaume, regrettant la mort amère de son seigneur et inquiète de l’absence de ses fils. En effet, l’un d’eux, Harthacnut, que son père avait établi roi du Danemark, séjournait dans son royaume, et les deux autres, envoyés en territoire normand pour leur éducation, vivaient avec Robert, leur parent.
2
| En conséquence de quoi, certains Anglais, oublieux de leurs devoirs envers leur souverain défunt, plutôt que de rehausser l’éclat du royaume, préférèrent le déshonorer en abandonnant les nobles fils de l’éminente reine Emma et en se choisissant pour roi un certain Harold, que l’on déclare à tort être le fils d’une concubine du roi Cnut ; en réalité la plupart des gens soutiennent que cet Harold avait été enlevé en cachette à une servante qui venait d’accoucher et déposé dans la chambre de la concubine souffrante, ce qui paraît plus digne de foi.
3
| Après son élection, inquiet pour l’avenir, il fait appeler sans tarder l’archevêque Æthelnoth26, homme paré de toutes les vertus et de toute forme de sagesse ; il lui enjoint et le supplie, puisque la loi ne le permet à personne d’autre, de le sacrer roi, de lui remettre avec la couronne le sceptre royal confié à sa garde et de le faire monter sur le sublime trône royal.
4
| L’archevêque refuse, déclarant sous serment que, du vivant des fils de la reine Emma, il n’approuvera et ne sacrera roi personne d’autre : « Cnut les a confiés à ma fidélité ; je leur dois fidélité, et je tiendrai mes engagements à leur égard. Je dépose le sceptre et la couronne sur le saint autel, sans te les refuser ni te les remettre ; mais j’interdis à tous les évêques, en vertu de mon autorité apostolique, que l’un d’eux s’en saisisse, te les remette et te sacre roi. Mais toi, si tu l’oses, empare-toi de ce que j’ai remis à Dieu et à sa sainte table ! ».
5
| Que faire ? quel parti prendre ? le misérable l’ignorait. Il proférait des menaces, et il n’obtint rien ; il promettait des faveurs et s’affligea de n’en avoir tiré aucun profit, car le prélat n’était pas homme à se laisser abattre par des menaces ni fléchir par des faveurs27. À la fin, ayant perdu espoir, il se retira, et il tint la bénédiction épiscopale en un tel mépris que, non seulement il avait la bénédiction elle-même en horreur, mais encore il se détourna totalement de la religion chrétienne. Ainsi, quand, selon la coutume chrétienne, les autres entraient à l’église pour entendre la messe, lui, de son côté, il investissait les clairières avec ses chiens pour chasser, ou alors il s’occupait à n’importe quelle autre basse besogne, pour pouvoir simplement échapper à ce qu’il détestait.
6
| Ce spectacle affligeait les Anglais, mais puisqu’ils se l’étaient choisi pour roi, ils avaient honte de le déposer, et c’est pourquoi ils se résolurent à le garder comme roi jusqu’à la fin.
I
1
| Mortuo Cnutonea rege honorificeque sepulto in monasterio in honoreb sancti Petri constructo Wyntoniaec, domina regina Emma sola remansit in regno, dolens de domini sui morte amara1 et sollicita pro filiorum absentia. Namque unus eorum, Hardecnutod scilicet, quem pater regem Danorum constituit, suoe morabatur in regno ; duo vero alii, in Normanniae finibus ad nutriendum traditi, cum propinquo suo degebant Rodbertof.
2
| Unde factum est ut quidam Anglorum, pietatem regis suia jam defuncti obliti, mallent regnum suum dedecorareb quam ornare, relinquentes nobiles filios insignis reginae Emmae et eligentes sibi in regem quendam Haroldum, quemc esse filiumd falsa aestimatione asseritur cujusdam ejusdem regis Cnutonis concubinae ; plurimorum vero assertio eundem Haroldum perhibet furtim fuisse subreptum parturienti ancillae, impositum autem camerae languentis concubinae – quod veracius credi potest.
3
| Qui electus metuensque futuri2 advocat mox archiepiscopum Aelnotuma, virum omni virtute et sapientia praeditum, imperatque et orat se benedici in regem sibique tradi cum corona regale suae custodiae commissum sceptrum et se duci ab eodem, quia ab alio non fas fuerat, in sublime regni solium.
4
| Abnegat archiepiscopus, sub jurejurando asserens se neminem alium in regem, filiisa reginae Emmae viventibus, laudareb vel benedicere : « Hosc meae fidei Cnuto commisit : his fidem debeo, et his fidelitatem servabo. Sceptrumd, coroname sacro altari impono, et haecf tibi nec denego nec trado ; sed episcopis omnibus, ne quis eorum ea tollat tibive tradat teve benedicat, apostolica auctoritate interdico. Tu vero, si praesumis, quod Deo mensaeque ejus commisi invadito ! ».
5
| Quid miser ageret, quo se verteret, ignorabat. Intentabata minas, et nihil profecit ; spondebatb munera, et nil lucratus doluit, quoniam vir apostolicus nec valebat minis dejici nec muneribus flecti. Tandem desperatus abscessitc, et episcopalem benedictionem adeo sprevit ut non solum ipsam odiret benedictionem, verum etiam universam fugeret Christianitatis religionem. Namqued, dum alii ecclesiam Christiano more missam audire subintrarent, ipse aut saltus canibus ad venandum cinxit3 aut quibuslibet aliis vilissimis rebus sese occupavit, ut tantum declinare posset quod odivit.
6
| Quod Angli videntes dolebant, sed, quia hunc sibi ina regem elegerantb, hunc erubuerunt dejicere, ideoque disposuerunt hunc sibi regem fine tenus esse.
II
1
| Or, la reine Emma attendait sans rien dire l’issue des événements, et, quelque peu inquiète, implorait chaque jour l’aide de Dieu. De son côté, en secret, car il n’osait pas encore le faire ouvertement, Harold ourdissait des pièges contre elle, mais personne ne lui permettait de nuire à la reine. C’est pourquoi il voulait tuer les fils de sa souveraine selon un projet inique conçu avec ses proches, afin de pouvoir ensuite régner tranquillement, tout en vivant dans le péché.
2
| Mais il ne serait point de toute façon parvenu à ses fins en cette affaire, s’il n’avait imaginé, avec l’aide de la fourberie d’individus sans foi, ce que nous allons raconter. De fait, après avoir trouvé le stratagème, il fit rédiger au nom de la reine une lettre adressée à ses fils qui demeuraient en Normandie, lettre dont nous ne sommes pas mécontent de joindre ci-dessous une copie :
II
1
| Domina autem regnia Emma tacite exitum rei exspectabat4, et aliquantisper sollicita auxilium Dei cottidieb exorabat. At ille clam, quia nondum palam audebat, reginae insidiasc moliebatur5 ; sed ut illi noceret a nemine permittebatur. Unde ille, cum suis iniquod excogitato consilio, natos dominae suae volebat interficere, ut sic securuse deinceps in peccatis vivens posset regnare.
2
| Verumtamen nullum in hoc omnimodis effectum acciperet, nisi fraudulentorum dolo adjutusa hoc quod narrabimus adinveniret. Namque, dolo reperto, fecit epistolam in persona reginae ad filios ejusdem qui in Normanniab morabantur componere, cujus etiam exemplar non piget nobis subnectere :
III
1
| « Emma, qui n’a de reine que le nom, adresse à ses fils Édouard et Alfred ses salutations maternelles.
2
| Tandis que nous pleurons séparément la mort du roi notre seigneur, mes très chers fils, et que de jour en jour on vous dépouille de plus en plus du royaume qui est votre héritage, je me demande quel plan vous suivez, alors que vous savez que l’ajournement de votre intervention renforce chaque jour la puissance de celui qui usurpe votre pouvoir.
3
| En effet, ce dernier parcourt sans relâche bourgs et villes, et il s’attache l’amitié des notables par des cadeaux, des menaces ou des prières. Cependant, ils préféreraient avoir pour roi l’un d’entre vous plutôt que d’être maintenus sous la domination de l’individu qui leur commande actuellement.
4
| En conséquence, que l’un de vous, je vous prie, vienne me voir rapidement et à titre privé, afin de recevoir de moi des conseils avisés et savoir comment il faut mener à bien cette affaire, selon ce que je veux. En réponse, faites-moi savoir par le présent messager ce que vous comptez faire à ce sujet. Portez-vous bien, enfants de mon cœur. »
III
1
| « Emma, tantuma nomine regina, filiis Eduardob et Alfrido materna impertit salutamina.
2
| Dum domini nostri regisa obitum separatim plangimus, filii carissimi, dumque diatim magis magisqueb regno hereditatis vestrae privamini, miror quid captetis consilii, dum sciatis intermissionis6 vestraec dilationemd invasorise vestri imperiif fieri cottidie soliditatem.
3
| Is enim incessanter vicos et urbes circuit et sibi amicos principes muneribus, minis et precibus facit. Sed unum e vobisa super se mallentb regnare quam istius qui nuncc eisd imperat teneri dicione.
4
| Unde, rogoa, unus vestrum ad me velociter et private veniatb, utc salubre a me consilium accipiat et sciat quo pacto hoc negotium quod volo fieri debeat. Per praesentem quemquamd internuntiume quid super his facturi estis remandate. Valetef, cordis mei viscera7. »
IV
1
| Ce faux, rédigé sur ordre du tyran Harold, fut transmis par des courriers perfides aux jeunes princes et présenté comme venant de leur mère, qui ignorait tout : il fut reçu par eux avec déférence, comme un présent maternel. Ne se doutant de rien, ils lisent ses propos trompeurs, sans savoir ce qu’il en est, et, hélas !, trop prompts à croire ce mensonge, ils répondent imprudemment à leur mère que l’un d’eux va venir la voir et ils fixent à son intention le jour, le moment et le lieu.
2
| Ainsi donc, à leur retour, les émissaires font connaître aux ennemis de Dieu quelles réponses leur ont été rendues par les très nobles jeunes gens. À partir de ce moment-là, ils attendaient l’arrivée de l’un d’eux et ils trouvèrent ce qu’ils feraient de lui pour lui nuire.
3
| Le jour dit, Alfred, le cadet28, avec l’approbation de son frère, choisit des compagnons d’armes et, s’étant mis en route, arriva en Flandre. Il demeura là quelque temps auprès du marquis29 Baudouin, et comme celui-ci le priait d’emmener avec lui une partie de sa troupe pour parer aux embuscades de ses ennemis, il refusa ; il prit seulement quelques Boulonnais, embarqua et fit la traversée.
4
| Cependant, lorsqu’il arriva près de la côte, il fut vite reconnu par ses ennemis. Ces derniers se précipitèrent à sa rencontre et tentèrent de l’attaquer ; mais Alfred, s’en étant rendu compte, ordonna aussitôt d’éloigner les navires du rivage. Il débarqua dans un autre mouillage et, considérant qu’il avait échappé à toutes les embuscades funestes, il se prépara à aller voir sa mère.
5
| Et il était déjà tout proche quand le comte Godwin se présenta devant lui, le reçut selon la fidélité qu’il lui devait et devint bientôt son homme avec prestation de serment. Le détournant de Londres, il le conduisit dans une localité nommée Guildford30, et là il amena les guerriers d’Alfred dans des logis différents, les répartissant par vingt, douze et dix, si bien qu’il resta auprès du jeune prince les quelques hommes qui devaient se tenir à son service. Il leur fournit alors à profusion nourritures et boissons ; quant à lui, il se retira dans son propre logis avec l’intention de revenir au matin pour se mettre au service de son seigneur avec tous les égards qui lui étaient dus.
IV
1
| Hac fraude jussu Haroldia tyranni composita epistolab, regiis adulescentulis est directa per pellaces cursores, eisque ex parte matris ignarae oblatac et honorifice ab eis, ut munus genitricis, suscepta. Legunt dolos ejus nescii et, prohdolor ! nimis falsitati creduli inconsulte remandant genitrici unum eorum ad eam esse venturum, constituuntque ei diem et tempus et locum8.
2
| Regressi itaque legatariia intimant Dei inimicis quae sibi responsa reddita sintb a juvenibus nobilissimis. Hinc illi praestolabantur ejus adventum9 et quid de eo facerent ad suum invenerunt detrimentum.
3
| Statuto ergo die Alfridus, minor natu, laudante fratre, elegit sibi commilitones et arripiens iter Flandriae venit in fines. Quo paululum cum marchione Baldwinoa moratus et ab eo rogatus ut aliquam partem suae militiae secum duceret propter insidias hostiumb, noluitc ; sed tantum Bononiensiumd paucos assumpsit et, ascensis puppibus, mare transfretavit.
4
| At ubia litori venit contiguus, mox ab adversariis est agnitus. Qui occurrentes volebant eum adgredi ; sed statim ille agnoscens jussit naves a litore illo repelli. Alia autem ascendens in statione matrem parabat adire, aestimans se omnem insidiarum pestem evasisse.
5
| Verum ubi jam erat proximusa illib, comes Godwinusc est obvius factus et eum in sua suscepit fide ejusque fitd mox miles cum sacramenti affirmatione. Et devians eum a Londonia induxit eum in villae Geldefordiaf nuncupata, inibique milites ejus vicenos et duodenos decenosqueg singula duxith per hospitia, paucis relictis cum juvene qui ejus servitio deberent insistere. Et largitus est eisi abundanter cibaria et pocula ; et ipse ad sua recessit hospitiaj, mane rediturus, ut domino suo serviret cum debitak honorificentia.
V
1
| Mais après qu’ils eurent mangé et bu, et que, fatigués, ils furent montés se coucher avec plaisir, voici que des complices d’Harold, l’abominable tyran, se présentent et prennent d’assaut chaque logis : ils s’emparent furtivement des armes de ces hommes qui ne leur avaient rien fait, les immobilisent en leur mettant les fers aux mains et aux pieds et les gardent pour les torturer le lendemain.
2
| Au matin, les innocents sont amenés à comparaître, et sont condamnés de manière infâme sans avoir été entendus. Dépouillés de leurs armes, les mains liées dans le dos, ils sont tous livrés aux bourreaux les plus implacables, à qui ordre a été donné en outre de n’épargner personne, hormis le dixième désigné par le sort.
3
| Les tortionnaires firent alors mettre en rang les hommes ligotés, et, les insultant au-delà de toute mesure, ils imitèrent l’exemple du fameux bourreau de la légion thébaine, qui décima pour la première fois des innocents, mais de manière moins cruelle qu’eux31. En effet, ce roi véritablement païen épargna neuf chrétiens et tua le dixième ; eux, des chrétiens particulièrement impies et perfides, firent périr neuf bons chrétiens et relâchèrent le dixième. Si le roi, un païen, tua des chrétiens, il ordonna pourtant qu’ils fussent décapités dans un lieu ouvert et libérés de leurs entraves, comme de glorieux soldats. Or, ces individus, certes chrétiens de nom, mais de véritables païens dans leur conduite, sacrifièrent à coups d’épieu, comme des pourceaux, des héros enchaînés qui ne l’avaient pas mérité.
4
| C’est pourquoi toutes les générations disent avec raison que des bourreaux pareils sont pires que des chiens, eux qui condamnèrent à mort tant d’honorables guerriers, non pas dans la violence d’une action militaire, mais dans un perfide guet-apens. Ils en faisaient périr certains, comme il a été dit ; certains autres, ils les contraignaient à les servir ; en proie à une cupidité aveugle, ils en vendaient d’autres, et ils en conservaient quelques-uns étroitement enchaînés comme objets de railleries plus cruelles.
5
| Mais la miséricorde divine ne fit pas défaut aux innocents placés dans une situation si critique : nous en avons nous-même vu beaucoup qu’elle a arrachés à cette humiliation, leurs entraves aux mains et aux pieds s’étant rompues sur l’intervention du Ciel, sans assistance humaine.
V
1
| Sed postquam manducaverant et biberant et lectos, utpote fessi, libenter ascenderant10, ecce complices Haroldia infandissimi tyranni adsunt et singula hospitia invadunt : arma innocentum virorum furtimb tollunt et eos manicis ferreis et compedibusc artant, et ut crucienturd in crastinum servant.
2
| Mane autem facto11, adducuntur insontes in medio et non auditi damnantur scelerose. Nam omnium exarmatis vinctisque post tergum manibus12, atrocissimis traditi sunt carnificibus, quibus etiam jussum esta ut nemini parcerent nisi quem sors decima offerret.
3
| Tunc tortores vinctos ordinatim sedere fecerunt eta, satis supraqueb eis insultantesc, illius interfectoris Thebaeae legionisd exemplo usi sunt qui decimavite primum innocentes multo his mitius. Ille enim rex paganissimus Christianorum novemf pepercit, occiso decimo ; at hi profanissimi falsissimique Christianig bonorum Christianorumh novemi peremeruntj, decimo dimisso. Ille, licet paganus Christianos trucidaret, patulok tamen in campo eos nexibus non inretitos decollari jussit, ut gloriosos milites ; at isti, licet nomine Christiani, actu tamen paganissimi, lanceolaruml suarum ictibus non merentes heroas catenatos mactabant ut sues.
4
| Unde hujuscemodi tortores canibus deteriores digne omnia dicunta saecula, qui non militiae violentia, sed fraudium suarum insidiis tot militum honesta damnaverunt corpora. Quosdam, ut dictum est, perimebant, quosdam vero suae servituti mancipabant ; alios caeca cupidineb capti vendebant, nonnullos autem artatos vinculis majori inrisioni reservabant.
5
| Sed divina miseratio non defuit innocentibus in tanto discrimine13 consistentibus, quia multos ipsi vidimus quos ex illa derisione eripuit caelitus, sine adminiculoa hominis ruptis manicarum compedumque obicibus14.
VI
1
| Ainsi, puisque nous avons évoqué succinctement les souffrances des guerriers, il nous reste à raconter aussi le martyre de leur prince, le glorieux Alfred, en abrégeant le déroulement de notre récit, de peur de risquer d’accroître la douleur de nombreuses personnes, et en particulier la vôtre, noble reine, si nous voulions exposer point par point tous les sévices qu’il a subis. Sur ce sujet, je vous prie, noble dame, de ne pas réclamer davantage que ce que j’ai l’intention de raconter brièvement pour vous ménager. Certes, nous pourrions en dire beaucoup plus si nous ne ménagions pas votre douleur. Il n’est, en effet, nulle douleur plus grande pour une mère que de voir ou d’entendre raconter la mort d’un fils très aimé.
2
| Le jeune homme de sang royal fut donc appréhendé secrètement dans son logis et conduit dans une île appelée Ely32, où il fut d’abord l’objet des sarcasmes d’un soldat des plus désireux de nuire. Ensuite des individus encore plus méprisables furent choisis afin que soit jugé selon leur déraison le jeune homme qui mérite nos pleurs. Les juges désignés rendirent leur sentence : il fallait d’abord lui arracher les deux yeux pour exprimer leur mépris. Comme on se prépare à le faire, deux hommes se placent sur ses bras pour les maintenir, un sur sa poitrine et un autre sur ses jambes, pour qu’il soit ainsi plus facile de lui infliger son supplice.
3
| À quoi bon m’attarder sur ce tourment ? Ma propre plume tremble pendant que j’écris, frémissant d’horreur à la pensée de ce qu’a enduré le jeune homme désormais bienheureux. Je vais donc passer assez brièvement sur le malheur d’un si grand drame, et résumer la fin de son martyre jusqu’à sa conclusion.
4
| De fait, il fut ainsi maintenu par les impies et, quand on lui eut crevé les yeux, on le tua de façon absolument impie. Ce meurtre accompli, ils abandonnèrent le corps sans vie, que des fidèles du Christ, à savoir les moines de cette île d’Ely, emportèrent et ensevelirent avec les honneurs.
5
| Or, de nombreux miracles se produisent à l’endroit de sa sépulture, au dire de certains, qui déclarent même en avoir été très souvent les témoins. À juste titre : en effet, c’est en innocent qu’il a été martyrisé, et, de ce fait, il est normal que le pouvoir des innocents se manifeste à travers sa personne. Que la reine Emma se réjouisse donc de disposer d’un si grand intercesseur, car celui que naguère elle avait pour fils sur la terre, elle l’a désormais pour protecteur dans les cieux.
VI
1
| Ergo, quia militum agones succinctima transcurrimus, superest ut et eorum principis, gloriosi scilicet Alfridi, martyrium narrando seriem locutionis adbreviemus, ne forte, si singulatim omnia quae ei actab sunt perstringere voluerimus, multis tibiquec praecipued, dominae reginaee, dolorem multiplicemus. Qua in re rogo te, domina, ne requiras amplius quam hoc quod tibi parcendo breviter dicturi sumus : possent enim multa dici, si non tuo parceremus dolori. Est quippe nullus dolor major matri quam videre vel audire mortem dilectissimi filii.
2
| Captus est igitur regius juvenis clam suo in hospitio, eductusque in insula Heli dicta, a milite primum inrisus esta iniquissimo. Deinde contemptibiliores eliguntur, ut horum ab insania flendus juvenis dijudicetur. Qui judices constituti decreverunt utb illi deberentc oculi utriqued15 ad contemptum primum erui. Quod postquam parant perficere, duo illi super brachia ponuntur qui interim tenerent illa, et unus super pectus unusque super crura, ut sic facilius illi inferretur poena.
3
| Quid hoc in dolore detineor ? Mihi ipsi scribenti tremit calamus, dum horreo quae juvenis passus est beatissimus. Evadam ergo brevius tantae calamitatis miseriam, finemque hujus martyrii fine tenusa perstringam.
4
| Namque esta ab impiis tentus, effossis etiam luminibus16 impiissime est occisus. Qua nece perfecta, relinquunt corpus exanime, quod fideles Christi, monachi scilicet ejusdem insulae Heli, rapientes sepelierunt honorifice.
5
| In loco autem sepulcri ejus multa fiunt miracula, ut quidam aiunt qui etiam se haec vidisse saepissime dicunta. Et merito : innocenter enim fuit martyrizatus, ideoque dignum est ut per eum innocentium exerceatur virtus. Gaudeat igiturb Emma regina de tanto intercessore, quia quem quondam in terris habuit filium nunc habet in caelis patronum.
VII
1
| Cependant, la reine, ébranlée par un tel crime, sans précédent, garde le silence et examine en son for intérieur ce qu’elle doit faire. Son esprit écartelé est emporté ici et là, et elle hésite à ajouter foi plus longtemps à une telle perfidie ; certes, elle était anéantie par la douleur, inconsolable de la mort de son fils, mais elle était bien davantage réconfortée par la certitude de son repos. Comme nous l’avons dit, elle est de ce fait torturée par un double tourment : l’affliction dans laquelle la plonge l’assassinat de son fils, mais, en outre, l’incertitude quant à ce qui lui restait de vie et de dignité.
2
| Mais peut-être qu’ici une personne que la jalousie à l’égard de notre noble dame rend sournois et odieux me demandera-t-elle : « Pourquoi refusait-elle de mourir de la même mort, elle qui pensait sans le moindre doute que son fils, tué par cette trahison, jouissait du repos éternel ? ». Pour réfuter une telle objection, je pense qu’il faut avoir recours à une réponse de ce genre : si le persécuteur de la religion et de la foi chrétiennes s’était présenté devant elle, elle ne se serait pas dérobée devant le risque de perdre la vie. Mais pour tous ceux qui partagent la vraie foi, il aurait été criminel et abominable qu’une femme d’un tel renom perdît la vie par désir du pouvoir terrestre ; et assurément la mort pour des richesses n’aurait pas été une fin honorable pour une si grande dame.
3
| Les yeux fixés sur ces considérations et d’autres du même genre, elle jugea parfaitement adapté à son infortune l’authentique précepte de l’exhortation du Seigneur – celui par lequel il recommande aux élus : « Si l’on vous pourchasse dans une ville, fuyez dans une autre ». Dans sa situation, elle s’attache à ses espoirs, assez honorables, de sauver ce qui lui reste de dignité, et, par respect de la parole divine, elle finit par suivre ce plan judicieux. Elle croit qu’il est dans son intérêt de se rendre chez des peuples étrangers, ce qu’elle mène à bien avec logique et intelligence.
4
| Cependant, elle constate que les peuples chez lesquels elle se rend ne lui sont pas étrangers, vu que, pendant son séjour, ils la traitent, comme le font les siens, avec tous les honneurs. Elle rassemble donc, en fonction de la situation et des circonstances, le plus grand nombre possible de nobles restés fidèles. En leur présence, elle dévoile les secrets qu’elle a dans le cœur. Quand ceux-ci ont approuvé le plan proposé par leur noble dame, ils préparent l’approvisionnement de leurs navires en vue de leur exil.
5
| Ayant trouvé des vents favorables, ils effectuent la traversée et abordent dans un mouillage non loin de la place forte de Bruges. Cette place forte est la résidence de colons flamands : elle jouit d’une très grande notoriété tant pour le grand nombre de ses marchands que pour l’abondance de tous les biens qui paraissent essentiels aux mortels.
6
| Là, elle est reçue avec les honneurs, comme elle le méritait, par le marquis de cette province, Baudouin33, fils d’un grand prince toujours invaincu, et son épouse Adèle34 – ce qui signifie la « très noble » – fille de Robert, le roi des Francs, et de la reine Constance. Dans cette ville, ils mettent en outre une maison adaptée à un train de vie royal à la disposition de la reine ; d’ailleurs on lui fait porter aimablement des victuailles. D’un côté, elle reçoit ces attentions avec les plus grandes manifestations de reconnaissance ; d’un autre côté, d’une certaine façon, elle leur laisse entendre qu’elle n’est pas dans le besoin.
VII
1
| At regina, tanti sceleris novitate17 perculsa, quid facto sibia opus sit18 mente considerat tacita19. Animus igiturb ejus diversusc huc illucque rapitur20, et se amplius tantae perfidiaed credere cunctatur, quippe quae perempti filii inconsolabiliter confundebatur maerore, verum multo amplius ex ejusdem consolabatur certa requie. Hinc duplici, ut diximus, angebatur causa, necis videlicet filii miserabilie maestitia, tum vero reliquaef suae vitaeg dignitatisque diffidentia.
2
| Sed fortassis hic mihi quilibet clamabit, quem livor hujusce dominae lividuma onerosumque reddit : « Cur eadem nece mori refutabat quae sub hac proditione necatum filium aeterna requie frui nullatenus dubitabat ? ». Ad quod destruendum tali responsione censeo utendum, quoniam, si persecutor Christianae religionis fideique adesset, non vitae discrimen subireb fugeret. Ceterum nefarium et execrabile cunctis Orthodoxis videretur, sic ambitione terreni imperii talis famae matrona vita privaretur, neque profecto emori fortunis tantae dominae honestus exitus haberetur21.
3
| Haec et his similia ante oculos ponens et illud authenticum dominicae exhortationisa praeceptum suis fortunis conducibile censens, quo videlicet electis insinuat quoniam, « si persecuti vos fuerintb in una civitate, fugite in aliac »22, pro suo casu spes satis honestas reliquae dignitatis conservandae exequiturd23, et tandem gratia superni respectus consilio sollertie utitur. Exteras nationes petere sibi utile credit, quod sagaci ratione24 fine tenus perducit.
4
| Tamen quas petita non externas sibi experta est fore, quis immorans haud secus acb suis colitur decentissime. Igitur pro re atque tempore25 quam plurimos potest sibi fidosc optimates congregat. His praesentibus secreta cordis sui enucleat. A quibus etiam inito dominae probato consilio, commeatus classium eorum apparatur exilio.
5
| Itaque prosperis usi flatibus transfretant et cuidama stationi haud longe a castello Brugensi distanti sese applicant. Hoc castellum Flandrensibus colonis incolitur, quod tum frequentia negotiatorum26 tum affluentia omnium quae prima mortales ducunt27 famosissimum habetur.
6
| Hic equidem a marchione ejusdem provinciae Baldwinoa, magni et invictissimi principis filio, ejusqueb conjuge Athala, quae interpretatur « Nobilissima », Francorum regis Rodbertic et reginae Constantiae filia, honorifice, uti se dignum erat, recipitur. A quibus etiam in praedicto oppido domus regali sumptui apta eidem reginae tribuitur, ceterum obsonium benigne offertur. Quae partim illa cum maxima gratiarum actione28 suscipit, partimque sese nond indigeree quodammodo ostendit.
VIII
1
| Jouissant d’une totale sécurité, elle envoie des messagers à son fils Édouard pour lui demander de venir la voir sans tarder. Édouard leur obéit, monte à cheval et arrive chez sa mère. Néanmoins, quand il leur est donné d’échanger des paroles, le fils informe sa mère qu’il compatit à son infortune, mais qu’il ne peut en aucune façon lui venir en aide, puisque les nobles anglais ne lui ont prêté aucun serment, ce qui montrait bien qu’il lui fallait demander du secours à son frère. L’affaire ainsi réglée, Édouard retourne en Normandie, tandis que l’esprit de la reine hésite encore sur le parti à prendre.
2
| Après le départ de son fils, elle envoie des messagers à son fils Harthacnut, qui détenait à ce moment-là le pouvoir sur les Danois ; par eux, elle le met au fait de son malheur récent et lui demande de se hâter de venir auprès d’elle au plus vite. Quand l’horreur d’un crime si affreux frappe les oreilles d’Harthacnut, son esprit, d’abord ébranlé par une douleur intolérable, s’épuise en délibérations. Il brûlait, en effet, d’aller venger le sort inique infligé à son frère, mais plus encore d’obéir aux envoyés de sa mère.
VIII
1
| In tanta igitur posita securitate, legatos suo filio mittit Eduardo postulatum ne versus se pigritaretura venire29. Quibus ille obaudiens, equum conscendit30 et ad matrem usque pervenit. Sed ubi eis copia data estb mutuo loquendi, filius se matris fortunas edocet miserari, sed nullo modo posse auxiliari, cum Anglici optimates nullum ei fecerintc jusjurandum, quae res indicabat a fratre auxilium expetendum. His ita gestis, Eduardus Normanniam revehiturd, et mens reginae quid sibi foret agendum etiam nunc cunctatur.
2
| Post cujus reditum nuntios Hardecnutoni filio suo legat, qui tunc temporis regimen Danorum optinebat ; per quos sui doloris novitatem aperit et ut ad se venire quantociusa maturet31 petitb. Cujus aures ut tanti sceleris horror incussit, primo omnium mens ejus intolerabili obtusa dolore in consulendo fatiscit. Ardebat enim animo32 fratris injurias ultum ire33, immo etiam matris legationi parerec.
IX
1
| À partir de ce moment-là, en prévision des deux éventualités, il arme le plus de navires et de troupes qu’il peut, et il en poste un assez grand nombre dans une crique de la côte pour qu’ils viennent en renfort au cas où se présenteraient, au cours de la traversée, l’occasion de combattre, voire la nécessité de se défendre. Du reste, dix navires au plus l’accompagnent quand il part rejoindre sa mère, anéantie par les tourments de son immense douleur.
2
| Tout à leur navigation, qui se déroulait sans incident, non seulement ils faisaient jaillir à l’envi l’écume salée de leurs proues d’airain, mais ils hissaient aussi de petites voiles supplémentaires35 pour saisir les vents portants, quand soudain – car l’état de la mer n’est jamais assuré, mais éveille toujours doute et incertitude à cause de l’inconstance des vents – une épouvantable tempête de vents et de grains se forme à l’arrière, et bientôt la surface de la mer est balayée par des rafales de vents du sud. C’est pourquoi – comme il est d’usage dans une situation aussi affreuse –, on jette du haut des proues les ancres, qui s’enfoncent dans les fonds de sable.
3
| Mais même si cette tempête constitua alors pour eux un danger, on ne croit pourtant pas qu’elle se soit produite sans la volonté de Dieu, qui gouverne toutes choses, comme le confirma peu après la suite des événements, pendant que tous laissaient aller leurs membres à un doux et paisible sommeil. En effet, la nuit suivante, alors que Harthacnut se reposait sur sa couchette, une vision venue de Dieu apparaît : elle le réconforte, le console et l’invite à faire preuve de courage. Elle l’exhorte en outre à ne pas renoncer à ce qu’il a entrepris, parce que, sous peu de jours, l’usurpateur illégitime du trône, Harold, mourra et que le royaume que son père a conquis par la force lui reviendra entier, par voie de succession tout à fait légitime, à lui, l’héritier légitime.
IX
1
| Hinc utrique rei praevidensa quam maximas potest navium militumque parat copiasb34, quorum ampliorem numerum quodam maris in anfractuc collocat, qui, si inter eundum sibi copia pugnandi35 seu etiam necessitas repugnandi accideretd, praesidio adventaret. Ceterum, non amplius decem navibus se comitantibus, ad matrem proficiscitur, quae non minima doloris anxietate fatigabatur.
2
| Dum igitur prosperoa cursuib intenti non modo certatim36 spumas salis aere ruebant37, verum etiam suppara velorum38 secundis flatibus attollebant, utc maris facies39 non umquam certa, sed semper mobilitate flatuum dubitanda habetur et infida, repente foeda tempestas ventorum nubiumque a tergo glomeratur40 et ponti superficies jam supervenientibusd austris turbature. Itaque, quod in tam atroci negotio solet fieri41, ancorae de proris jactae42 harenis affiguntur fundi.
3
| Quae res, tametsi tum illis fuerit importuna, tamen non absque Dei nutu cuncta disponentis43 esse creditur acta, ut postmodum rei probavit eventus44, membris omnium placidae quietia somnib cedentibus45. Nam postera nocte, eodem Hardecnutone in stratu quiescente, divinitus quaedam ostenditur visio46, quae eum confortans et consolans forti jubet esse animo47. Hortatur praeterea ne ab incepto desisteret48, quia paucarumc dierum intervallo injustus regni invasor, Haroldus scilicet, occideret etd regnum patriis viribus domitum sibie, justo heredi, justissima successione incolume rediret.
X
1
| À son réveil, l’homme au songe est donc clairement informé par de telles révélations : il rend grâces au Dieu tout-puissant pour un si grand réconfort et ne doute pas non plus que les événements qui lui ont été prédits lors de sa vision se réaliseront.
2
| Enfin, une fois la colère de la mer apaisée et la tempête entièrement calmée, Harthacnut déploie les pans de ses voiles aux vents favorables et, ainsi, au terme d’une course heureuse, il aborda au port de Bruges. Là, après avoir amarré les navires à l’aide d’ancres et de câbles et disposé les marins chargés de les surveiller, il se dirige tout droit vers le logis de sa mère avec des compagnons choisis.
3
| Quelle tristesse et quelle joie suscita son arrivée, nulle page ne pourra jamais t’en rendre compte. Immense était le chagrin de sa mère, quand, dans les traits de son fils, elle contemplait en imagination le visage de celui qui était mort ; de même grande était sa joie en voyant celui qui était encore en vie, près d’elle, sain et sauf. Elle savait aussi que Dieu, dans sa profonde miséricorde, veillait sur elle, puisqu’elle n’était pas encore privée d’une telle consolation.
4
| Et peu de temps après, alors que le fils séjournait avec sa mère et attendait les événements promis par la vision dont j’ai parlé, des messagers arrivent, porteurs d’heureuses nouvelles : ils annoncent la mort d’Harold et rapportent même que les nobles anglais veulent, non pas s’opposer à Harthacnut, mais s’associer à sa joie par toutes sortes de chants de liesse ; qu’il n’hésite donc pas à regagner le royaume qui lui revient par droit héréditaire et, ensuite, dans l’intérêt commun, à délibérer avec eux pour veiller à la fois à sa dignité et à leur salut.
X
1
| Evigilans igitura somniator talibus indiciis certior fit et Deob omnipotenti tantae consolationis causa gratias reddiditc, simulque futura nullatenus dubitat quae sibi memorata visio praedixerat.
2
| Denique, maris ira49 pacata omnique tempestate sedata, prosperis flatibus sinus pandit velorum50 ; sicque secundo usus cursu51 ad Brugensema sese applicuit portum. Hic, ancoris rudentibusqueb navibus affixis et nautis qui eas servarent expeditis, recta se via cum delectis ad hospitiumc dirigit matris.
3
| Qualis ergo maeror qualisque laetitia in ejus adventu fuerit exorta, nulla tibi umquam explicabit pagina. Dolor haud modicus habebatur, dum in vultu ejus faciema peremptib mater quadam imaginatione contemplaretur ; item gaudio magno gaudebat52, dum superstitem salvum adesse sibic videbat. Unde viscerad divinae misericordiae53 se sciebat respicere, cum nondum tali frustrareture solamine.
4
| Neca longeb post, filio cum matre morante et memoratae visionis promissa expectante, nuntii laeta ferentes nuntia adventant, qui videlicet Haroldumc mortuum nuntiant, qui etiam referunt Anglicos ei principes nolle adversari, sed multimodis jubilationibus sibi collaetarid : unde regnum hereditario jure sibi debitum non dedignetur repetere et suae dignitati eorumque saluti juxta in medium consulere54.
XI
1
| Réconfortés par ces nouvelles, Harthacnut et sa mère décident de regagner les rivages du royaume ancestral36. Quand la rumeur de cet événement parvint aux oreilles des habitants, on aurait pu voir la ville tout entière peu après submergée par le chagrin et le deuil. De fait, les riches pleuraient le départ de celle dont ils avaient toujours goûté l’agréable conversation ; les pauvres pleuraient le départ de celle qui, par ses incessantes largesses, les avait protégés du fardeau de l’indigence ; les veuves la pleuraient avec les orphelins, qu’elle avait nantis sans parcimonie au sortir de la source sacrée du baptême.
2
| Je ne sais donc pas quelles louanges adresser à celle qui, ici même, ne fit jamais défaut à ceux qui renaissaient dans le Christ. C’est ici que se manifeste sa foi digne d’être saluée, ici encore, sa bonté digne d’être glorifiée de toutes les manières possibles. Mais si je m’apprêtais à exposer cela selon l’importance de chacun de ses bienfaits, le temps, je crois, me ferait défaut avant la matière. En conséquence, je me hâte de reprendre le fil de notre propos.
XI
1
| His Hardecnuto materque animati repetere statuunt oras aviti regni. Cujus rei fama ut populares impulit aures55, mox cuncta dolore et luctu compleri56 cerneres. Dolebant enim divites ejus recessione cujus semper amabili fruebantur conlocutionea. Dolebant pauperes ejus recessione cujus diutinis largitionibus ab egestatis defensabanturb onere. Dolebant viduae cum orphanis, quos illa extractos sacro fontec baptismatisd non modicis ditaverat.
2
| Quibus igitur hanc laudibus efferam nescio quae ibidem numquam abfuit renascentibus in Christo. Hic ejus fides patet laudanda, hic bonitas omnimodisa celebranda. Quod si pro singulis ejus benefactis parem disserereb, prius me tempus quam rem credo deserere57. Unde ad seriem nostrae locutionis propero redire.
XII
1
| Tandis que l’on prépare le retour de la reine et de son fils, tout le rivage n’est que lamentations et gémissements confondus, tous levaient leurs mains droites vers le ciel en signe de protestation. C’est qu’ils pleuraient le départ de celle qu’ils avaient regardée comme leur concitoyenne pendant tout le temps de son exil. Pour aucun des riches elle n’avait été une hôtesse pesante ; pour aucun des pauvres elle n’avait été une charge en quoi que ce fût. Tu aurais cru qu’ils quittaient tous le sol natal, on aurait pu dire qu’elles voulaient toutes partir avec elle en terre étrangère. Ainsi se lamentait-on tout le long du rivage, ainsi son départ était-il pleuré par tout le peuple présent. Bien que l’on se réjouît dans une certaine mesure de la voir recouvrer son rang prestigieux d’antan, les femmes cependant ne pouvaient la laisser partir l’œil sec.
2
| Enfin l’amour du pays l’emporte : après les avoir tous embrassés un à un et leur avoir dit adieu d’une voix éplorée, elle gagne le large en compagnie de son fils et de ses proches, non sans que n’aient été répandus de part et d’autre des torrents de larmes.
XII
1
| Dum reginae filiique ejus reditusa apparatur, omne litusb planctu gemituque confunditur, omnes dextrae caelo attollebantur infensaec. Flebant igitur a se discedere illam quam toto exilii tempore ut civem videre suam. Nulli divitum gravis hospita, nulli pauperum in quolibet onerosa. Omnes igitur natale solum mutare putares, cunctas secum exteras petere velle diceres regiones. Sic toto plangebatur litore, sic ab omni plorabatur populo astante. Licet eid quodammodo congauderente pristinum gradumf repetere dignitatis, non tamen eam matronae siccis dimittere poterant oculis.
2
| Tandem vincita amor patriae58, et omnibus viritim osculatis et flebili eisb dicto vale, cum filio suisque altum petitc mare non absque magna lacrimarum utrimque fusa ubertate.
XIII
1
| Or, les grands d’Angleterre, ne faisant guère confiance à la délégation qu’ils leur avaient envoyée auparavant, se portèrent à leur rencontre avant qu’ils eussent achevé la traversée, estimant que le meilleur parti était de faire amende honorable au roi et à la reine et de se placer sous leur autorité avec dévouement.
2
| Fort de ces assurances, Harthacnut, accompagné de sa mère, touche enfin un port outre-Manche ; il est accueilli avec la plus grande solennité par tous les habitants de ce pays et c’est ainsi que, par la grâce d’un don de Dieu, le trône qui lui était dû lui est restitué.
3
| Après avoir mené à bien cette opération et réglé toutes ses affaires dans la tranquillité de la paix, mû par l’affection fraternelle, il dépêche des messagers auprès d’Édouard, le priant de le rejoindre pour qu’ils dirigent ensemble le royaume.
XIII
1
| Igitur principes Anglici parum praemissaea fidentes legationib, antequam ab illis transfretaretur, obvii sunt facti, optimum factuc rati59 ut et regi reginaeque satisfacerent et se devotos eorum dominationi subderent.
2
| His Hardecnuto cum matre certusa factus et transmarini litoris tandem portum nactus, a cunctis incolis ejusdem terrae gloriosissime recipitur, sicque divini muneris gratia regnum sibi debitumb redditur.
3
| His ita peractis et omnibus suis in pacis tranquillitate compositis, fraterno correptus amore60 nuntios mittit ad Eduardum, rogans ut veniens secum obtineret regnum.
XIV
1
| Édouard37, obéissant à l’invitation de son frère, se transporte en Angleterre : la mère et ses deux fils jouissent des avantages que leur procure le royaume sans qu’aucun désaccord se fasse sentir entre eux. Alors, la confiance est établie entre ceux qui exercent le pouvoir royal, alors se révèle dans toute sa force l’alliance inviolable de l’amour maternel et de l’amour fraternel.
2
| Tout cela leur fut assuré par Celui qui fait vivre en harmonie les habitants d’une demeure, Jésus-Christ, Maître de toutes choses, lui qui demeure au sein de la Trinité et dont le royaume impérissable est à jamais florissant. Amen.
XIV
1
| Qui fratris jussionia obaudiensb Anglicas partes advehitur61, et mater amboque filii regni paratis commodis, nulla lite intercedente, utuntur. Hic fides habetur regni sociis62, hic inviolabile viget foedus materni fraternique amoris.
2
| Haec illis omnia praestitit qui unanimes in domo habitarea facit63, Jesus Christus, Dominus omnium, cui in Trinitate manenti inmarcescibileb floret imperium. Amenc.
[Variante du manuscrit C]
[Variante du manuscrit C]a
2
| Et ainsi, alors que ces frères régnaient ensemble, comme je l’ai dit, à la fois en harmonie dans le Seigneur et en bonne entente dans le monde terrestre, la mort s’interposa et les sépara et, ne faisant aucun cas du pacte et de l’attachement fraternels, elle enleva au roi Harthacnut le souffle de la vie.
3
| Ô quelle douleur, quelle lamentation, et aussi quel afflux de chagrin s’emparèrent du frère survivant et de tous les grands du pays après que la mort soudaine leur eut enlevé l’appui d’un si grand roi. Mais puisque n’est accordé nul moyen d’esquiver ce coup, le roi défunt est enseveli par son frère et sa mère avec honneur, comme le requérait le prestige d’un roi. Pendant ce temps, le pays s’afflige de la perte de son roi, mais les esprits se réjouissaient de ce que son successeur allait être celui à qui revenait par droit héréditaire la conduite du royaume.
4
| Maintenant, ô lecteur attentif, prête attention et remets-toi en mémoire ce que j’ai dit dans le préambule à propos du cercle. Je me souviens bien avoir déclaré qu’en traçant un cercle, on revient à un seul et même point, pour le doter d’une circonférence parfaitement ronde.
5
| Ainsi en a-t-il été également dans le royaume anglais, quant à la transmission de la royauté. Æthelred, roi de premier plan – de premier plan, certes, puisqu’il surpassa de très loin tous ceux de son temps –, dirigea ce royaume. C’est pourquoi, au moment où il payait ses dernières dettes à la nature, comme son fils, en raison de son jeune âge, ne pouvait prendre sa suite, Dieu, dans son ineffable Providence, pourvut à sa succession, puis, bien que ce fût après quelques lustres, il restitua le royaume à celui à qui il était dû.
6
| En effet, au défunt Harthacnut succéda sur le trône Édouard, l’héritier légitime, homme remarquable par son exceptionnelle force physique, doté de qualités de cœur, d’un caractère avisé, ainsi que d’une vive intelligence ; pour conclure le tout en quelques mots, un homme hors du commun en ce qu’il cumulait tout ce qui est éminemment désirable.
7
| À son avènement, le pays tout entier se tut et s’inclina devant son autorité en signe de soumission. Auparavant, il avait appelé de mille fois mille vœux le jour où celui-ci régnerait, car il voyait en lui resplendir l’image de la bonté et de la sagesse paternelles.
2
| His itaque fratribus, ut dixi, concorditer in Domino unanimiter ina saeculo simul quoque regnantibus mors media intercidit, amicamque fratrum confoederationem nihili pendens, regem Hardecnutonemb vitalibus auris64 abstulit.
3
| O quantus dolor, quantus gemitus, quantus etiam fratrem superstitem omnesque terrae principes tristitiae invasit tumultus, postquam tanti regis solacium sibi mortis ademit interventus. Verum quoniam hunc ictuma evadendi nulla datur copia, rex mortuus a fratre et matreb sepelitur honorifice, uti regalisc exposcebat gloria. Dolet interim terra amissum regem, animusd tum se exhilarabate quia successor futurus erat cui hereditario jure debebatur regimen.
4
| Nunc, o lector vigil, tua appareat sollicitudo atque reduc ad memoriam in proœmioa quidnam dixerim de circulo. Memini quidem dixisse me in faciendo circulo ad unum idem punctum fieri reductionem, quatinus circulus rotunditatis accipiat orbem.
5
| Sic quoque factum est in Anglici regni administrando regimine. Alradus autem primus rex – primus autem, quia omnium sui temporis praestantissimus – ei praefuit monarchiae. Huic itaque naturae persolventi ultima dum tenera aetas successorem non pateretur filium, ineffabilis providentia Dei ejus providit posteritati et, licet post aliquot lustra, ei tamen cui debebatur restituit.
6
| Mortuo siquidem Hardecnutonea, in regnum successit Eduardus, heres scilicet legitimus, vir virium eminentia conspicuus, virtute animi consiliique atque etiam ingenii vivacitate praeditus et, ut omnia breviter concludam, omnium expetendorum summa insignitus.
7
| Hujus in adventu omnis terra siluit65 ejusque dominio collum calcabile66 supposuit. Dominationis enim ejus milies mille votis ante desideraverat diem, cum exa eo paternae bonitatis videret ac sapientiae elucere specimenb67.
8
| Pour la louange du nom de Dieu à qui sont honneur et gloire pour les siècles sans fin. Amen.
8
| Ad laudem Dei nominis cui est honor et gloria per infinita saecula. Amena.