Notes
Lanfranc : itinéraire biographique
Lanfranc de Pavie, du Bec, de Saint-Étienne de Caen et de Cantorbéry, figure européenne de l’Église médiévale, a fort peu retenu l’attention des historiens français, sans doute parce qu’il ne devint pas abbé du Bec, à la différence du fondateur Herluin et d’Anselme qui succéda à ce dernier. Né à Pavie en 1010 d’un père membre des judices de la ville, il reçut une formation juridique dans les écoles du Nord de l’Italie et apprit les disciplines du trivium dans les années 1030. Lanfranc est un converti et pas un oblat, qui devint moine au Bec un peu avant 1046-1047, et seconda l’abbé fondateur Herluin qui l’envoya à Saint-Évroult pour restaurer l’abbaye mérovingienne. L’entreprise se solda par un échec. S’il fait partie du trio de moines qui, avec Herluin et Anselme, concrétisèrent le projet monastique du Bec dans les années 1046/1047-10631, il vit son rôle de grammairien et de fondateur d’une école externe vraisemblablement éclipsé par Anselme dont le profil de théologien s’imposa. À Saint-Étienne de Caen, où le duc de Normandie, Guillaume, l’appela en 1063 pour prendre les rênes de l’abbaye qu’il venait de fonder, Lanfranc lança plusieurs chantiers pendant les sept années de son abbatiat : l’acquisition de biens pour l’abbaye, la construction de l’abbatiale et des bâtiments monastiques, ainsi que la mise en place d’une école à l’image de celle du Bec2. Lanfranc devint archevêque de Cantorbéry, désigné par Guillaume le Conquérant après la conquête de l’Angleterre, et fut consacré le 29 août 1070. Il exerça donc successivement des charges priorale, abbatiale et archiépiscopale. Il participa également à la controverse sur l’eucharistie, rédigea un commentaire des épîtres de saint Paul, entreprit de réformer l’Église d’Angleterre et d’assurer la suprématie de l’archevêché de Cantorbéry sur celui d’York, et fut un proche conseiller du duc-roi Guillaume.
Son parcours est solidement documenté par des sources variées et a donné lieu à quelques colloques internationaux3.
Lanfranc a fait l’objet, aux XIXe et XXe siècles, de six biographies. Trois d’entre elles, écrites en français, proposent une vision du personnage que les travaux du XXe siècle ont largement remise en question. Antoine Charma énumère les principaux événements de la vie de Lanfranc sans aucune critique des sources. Jacques de Crozals hésite sur la question de savoir si Lanfranc est digne d’être appelé réformateur grégorien. Élie Longuemare n’a aucun doute à considérer Lanfranc comme un théologien, un civilisateur et un homme politique à l’égal de saint Martin ou de saint Grégoire de Tours4. Ces trois biographies sont loin d’égaler celles produites en Angleterre par Allan J. Macdonald, Margaret Gibson et Herbert Edward John Cowdrey5. Entre-temps, le chanoine Adolphe-André Porée a consacré à Lanfranc deux chapitres entiers de sa monumentale histoire du Bec, en privilégiant le maître de l’école du Bec6.
Quinze ans après la publication de Cowdrey, de nouveaux travaux consacrés à l’abbaye du Bec reviennent sur la figure de Lanfranc. Ainsi, le volume paru chez Brill dans la collection des Companions, dédié à l’abbaye du Bec, accorde une large place à Lanfranc tout comme les actes de deux journées d’étude, récemment publiés7.
Vita et lettres
La Vita Lanfranci est une œuvre anonyme dont Margaret Gibson a étudié les manuscrits8. L’attribution, ancienne, à Milon Crespin, préchantre du Bec, est impossible à corroborer, de même que le lien entre Gilbert et Milon Crespin. La datation de la rédaction, entre 1140 et 1156, en est toutefois assurée par plusieurs éléments : si Robert de Torigni ne mentionne pas la Vita Lanfranci dans ses interpolations au texte de Guillaume de Jumièges, qu’il compléta à l’abbaye du Bec vers 1139, en revanche sa Chronique, achevée en 1156-1157, en utilise des passages9.
La Vita Lanfranci
Dans les chapitres I à IV et VI à VIII, l’auteur a recopié des passages plus ou moins longs de la Vita Herluini composée entre 1109 et 1117 par Gilbert Crespin, un disciple d’Herluin au Bec, nommé abbé de Westminster par Lanfranc en 108510. Dès le chapitre VI, la Vita Lanfranci intègre aussi des lettres adressées au pape Alexandre II, à l’archidiacre de l’Église romaine Hildebrand (en réponse à ce dernier), à l’évêque Stigand de Chichester – ce qui, au total, fournit la traduction de lettres supplémentaires – ainsi que les canons du concile de Londres de 1075. Entre 1139 et 1156/1157, ces matériaux pouvaient se trouver, sous la forme d’originaux ou de copies, au Bec sous l’abbatiat de Létard (1139-1149) ou de Roger I (1149-1179), ou à Christ Church au temps d’un successeur de Lanfranc.
Plan de la Vita Lanfranci
| Prologue | |
| I | Naissance et premières années en Italie. Arrivée en Normandie. Épisode des brigands. Arrivée au Bec. Rencontre avec Herluin. |
| II | Débuts de Lanfranc au Bec. La vocation d’un solitaire. Cohabitation difficile avec les frères. Tentation de vivre au désert. Vision d’Herluin. Lettre de Guillaume de Cormeilles. |
| III | Lanfranc, conseiller du duc Guillaume. Brouille et réconciliation avec le duc Guillaume. Visite à Rome. Voyage à Rome. Affaire Bérenger. Dispense pour le mariage de Guillaume et Mathilde. Fondation des monastères Saint-Étienne et La Trinité de Caen. |
| IV | Deuxième site du Bec devenu insalubre et trop petit. L’école du Bec. Départ pour Caen et abbatiat. Conquête de l’Angleterre. |
| V | Formation de Lanfranc. Lanfranc, un cénobite sérieux. Lanfranc élu archevêque de Rouen. Voyage de Lanfranc à Rome pour chercher le pallium de l’archevêque Jean de Rouen. |
| VI | Guillaume roi d’Angleterre. Concile de Winchester. Siège de Cantorbéry offert à Lanfranc par les légats. Hésitations de Lanfranc. Acceptation du siège de Cantorbéry. Lettre au pape Alexandre II pour résigner le siège de Cantorbéry. |
| VII | Visite d’Herluin à Lanfranc à Cantorbéry. Promotion de moines normands en Angleterre. |
| VIII | Entrée des moines dans la nouvelle église du Bec. Lanfranc auprès du duc en Normandie. Consécration par Lanfranc de l’église du Bec le 23 octobre 1077. Départ de Lanfranc pour l’Angleterre. Mort d’Herluin. |
| IX | Réforme de l’Église d’Angleterre et reconstructions à Cantorbéry. Restitution des biens usurpés par Odon de Bayeux. Lettre à l’évêque de Chichester. |
| X | Arrivée de Lanfranc à Cantorbéry. Consécration de Lanfranc. Consécration de Thomas d’York. Demande de profession d’obéissance écrite à Thomas d’York. Refus de Thomas. Intervention de Guillaume le Conquérant. Profession d’obéissance des évêques anglais. |
| XI | Voyage de Lanfranc et Thomas à Rome pour recevoir le pallium. Querelle autour de la primatie. Primatie prononcée par le concile de 1072. Serment de Thomas à Lanfranc et aux successeurs de Thomas sous conditions. Lettre de Lanfranc au pape Alexandre II. Lettre de Lanfranc à Hildebrand. Réponse d’Hildebrand. |
| XII | Concile de Londres en 1075. |
| XIII | Consécration de l’évêque des îles Orcades. Lanfranc, le roi et le bouffon. Consécrations d’Hernost et de Gondulf, évêques de Rochester. Paul abbé de Saint-Alban. |
| XIV | Le diacre démoniaque à la messe. Constructions à Cantorbéry. |
| XV | Correction des Écritures. Générosité envers les pauvres. |
| XVI | Visite d’Anselme à Lanfranc. Lanfranc et les saints anglo-saxons. Découverte de l’anneau d’or. |
| XVII | Qualités et vertus de Lanfranc. Mort de Lanfranc. Travaux d’Anselme dans l’église de Cantorbéry. Reliques de Lanfranc. |
Le travail de l’auteur de la Vita Lanfranci n’obéit pas systématiquement à un ordre chronologique. Non seulement il l’avoue à trois reprises mais, au chapitre V, il tend à fournir une explication de son désordre : il veut continuer, autant qu’il le pourra, à relater ce qui concerne Lanfranc. Par deux fois, il n’hésite pas à préciser qu’il va reprendre le cours des choses. Au début du chapitre V, alors qu’il vient de traiter de l’abbatiat de Lanfranc à Caen et d’évoquer la conquête de l’Angleterre, il admet avoir oublié de s’intéresser à la formation de Lanfranc, pourtant déjà traitée au chapitre I. Ensuite, au début du chapitre IX, il dit vouloir reprendre l’ordre des événements. L’auteur a en effet cité, au chapitre VI, la lettre de Lanfranc au pape Alexandre II lui signifiant son souhait de résigner la charge archiépiscopale de Cantorbéry ; puis il a fait une digression avec les deux chapitres suivants, presque intégralement recopiés sur la Vita Herluni et portant sur la visite d’Herluin à Cantorbéry (1071), ainsi qu’à la consécration de l’église du Bec (23 octobre 1077). Il renoue donc avec le projet de traiter de Cantorbéry et de l’action de Lanfranc. Enfin, au début du chapitre X, l’auteur revient en arrière, c’est-à-dire en 1070, soit aux débuts de l’archiépiscopat de Lanfranc. Par la suite, l’ordre chronologique est respecté. Ces retours en arrière pourraient s’expliquer par le choix de citer des passages de la Vita Herluini, qui n’apparaissent plus à partir du chapitre IX. En outre, les sept années passées à la tête de l’abbaye Saint-Étienne de Caen sont quasiment passées sous silence; alors que les matériaux ne manquent pas. S’il est plusieurs fois question de son successeur, Guillaume Bonne Âme, il n’est même pas dit que Lanfranc dota l’abbaye de Caen des coutumes du Bec. Le missel fabriqué à Saint-Étienne de Caen est antérieur au 13 septembre 1077, date de la dédicace de l’église absente dans le calendrier liturgique de Caen, mais il demeure impossible de savoir s’il a été réalisé entre 1063 et 107011. L’implication de Lanfranc dans la constitution du temporel et les premières constructions de l’abbaye est indéniable et solidement documentée12. L’auteur de la Vita Lanfranci dispose des éléments de la Vita Herluini qu’il recopie littéralement puis se consacre à glorifier le prélat passé en Angleterre, grâce, notamment, au dossier des lettres auquel il a eu accès.
Lettres et Vita n’épuisent pas l’étude des différentes facettes de Lanfranc. Elles ne disent rien de celui qui eut un rôle important dans la rédaction du coutumier du Bec et des Decreta de Christ Church, qui géra la constitution du patrimoine de Saint-Étienne de Caen et édifia l’église abbatiale. Si la lettre 14 renseigne sur les interrogations de Lanfranc en matière liturgique, il convient de rechercher ailleurs la liturgie en vigueur au Bec, à Saint-Étienne et à Christ Church. Il en est de même pour les livres qui peuplèrent les trois bibliothèques non documentées par les deux sources13. Les lettres écrites par l’archevêque Lanfranc à la fin de sa vie, entre 1070 et 1089, traitent chacune d’une seule question précise, sauf exception, tandis que la Vita embrasse la totalité de la vie de Lanfranc et forme un texte hagiographique qui fait des choix en mettant en surplomb le prieur, l’abbé, l’archevêque face à ses contemporains, les moines, les autres dignitaires de « l’Église anglo-normande », le prince Guillaume le Conquérant et le pape.
Lanfranc tel qu’en sa correspondance : signification des quinze lettres
Biographies et travaux prennent appui sur la correspondance de Lanfranc. Les soixante et une lettres conservées forment une collection qu’il constitue en tant qu’archevêque de Cantorbéry (1070-1089)14 et, non seulement, présentent une source d’informations précieuse sur la dernière phase, anglaise, de la vie du prélat, mais encore recèlent une mine de données sur la vie religieuse et politique sur les deux rives de la Manche. Traduites en anglais et accompagnées d’un examen de la tradition manuscrite15, elles n’ont pas fait l’objet de la publication d’un corpus en français comme ce fut le cas des lettres beaucoup plus nombreuses d’Anselme, prieur, abbé du Bec et archevêque de Cantorbéry16, qui ont été également traduites en anglais17 et en italien18.
Le choix s’est porté sur quinze des soixante et une lettres, écrites à des Normands, qu’ils soient en Normandie ou qu’ils soient passés en Angleterre, et, quoiqu’expédiées depuis l’Angleterre, ayant trait à des sujets qui portent sur la Normandie seule ou sur le royaume anglo-normand. Sauf exception, chaque lettre répond à un courrier perdu mais dont la teneur générale et parfois précise peut être reconstituée. Certaines lettres portent sur des échanges de services et d’informations, d’autres livrent des conseils ou donnent des ordres. Une fois en Angleterre, Lanfranc a conservé des liens avec ses anciens collègues et condisciples du Bec et de Caen, qu’ils soient restés en Normandie ou qu’ils aient été nommés à des sièges épiscopaux ou abbatiaux en Angleterre. Lanfranc est aussi au service du roi Guillaume le Conquérant auquel il doit son élévation à l’archiépiscopat de Cantorbéry.
Cinq lettres (14, 15, 16, 17, 41) sont envoyées à l’archevêque Jean de Rouen (1067-1079). Lanfranc et lui se sont connus en Normandie alors que Jean était encore évêque d’Avranches entre 1060 et 1067, voire avant puisque celui-ci porte un vif intérêt au Bec. En règle générale, les lettres de Lanfranc se présentent comme des réponses à des lettres de Jean ou bien comme des questions appelant une ou plusieurs réponses de ce dernier. Elles constituent parfaitement un moyen de liaison entre amis. La lettre est ici une « conversation entre amis absents »19.
Quatre lettres (18, 19, 20 et 21) sont adressées à des moines du Bec dont une à Anselme, qui a remplacé Lanfranc au priorat du Bec en 1063. Anselme devient abbé du Bec en 1078 et l’est toujours lorsque Lanfranc meurt en 1089.
Deux lettres (34 et 35) sont expédiées à Guillaume le Conquérant qui se trouve en Normandie au moment de la rédaction. Lanfranc rend compte au roi de la révolte dite des Trois Comtes.
Une lettre (51) s’adresse aux archidiacres de Bayeux.
L’évêque Gondulf de Rochester (à moins qu’il ne s’agisse de l’évêque de Coutances, Geoffroi de Montbray), l’évêque Maurice de Londres et l’abbé Guillaume Bonne Âme de Saint-Étienne de Caen reçoivent chacun une lettre (53, 59 et 61).
En l’absence d’étude de la totalité des lettres de la collection constituée par Lanfranc, l’enquête sur la pratique épistolaire de Lanfranc reste partielle. À la fin du XIe siècle, même s’ils ne sont pas encore caractérisés et pas toujours mis en œuvre, les artes dictaminis offrent un cadre de classification pour repérer cinq parties dans le discours de Lanfranc : salutatio, captatio benevolentiae, narratio, petitio, conclusio.
La salutation initiale se compose de l’intitulatio ou énoncé du nom et du titre de Lanfranc, l’inscriptio ou énoncé du nom et du titre du destinataire et enfin la salutatio ou formule de salutation. La fonction sociale des destinataires guide la formulation de la titulature. Lanfranc place presque toujours en premier la personne à qui il s’adresse. Trois des cinq lettres (14, 15 et 16) à l’archevêque Jean de Rouen commencent par « Domino », terme auquel s’ajoute un qualificatif, « merito », par deux fois ou « uenerabili » (lettre 41), avec même une formule plus élaborée (dans la lettre 17, « Zelo Dei et amore iusticiae praecellenti sanctae Rotomagensis aecclesiae archiepiscopo »). En opposition en quelque sorte, Lanfranc qui vient après et pourtant de rang égal à Jean – quoique à quelques reprises, il s’intitule prélat, « antistes » (lettres 16, 17, 41, 51) se présente comme indigne (lettres 14, 16, 17 et 41). La lettre 14 est très précise puisque Lanfranc se déclare indigne d’être appelé évêque. Il est encore « indignus » quand il écrit aux archidiacres de Bayeux (lettre 51) et, « peccator », pécheur, dans une formule de plus grande humilité encore dans la lettre à Anselme qualifié, lui, de père, frère et ami (lettre 18). Aux moines, Lanfranc parle en frère (lettre 20), et à ceux qui sont devenus évêque à Londres ou abbé à Caen, il réserve le vocabulaire de la dilection amicale (lettres 59 et 61), quand le roi a droit au qualificatif de très glorieux (lettre 35 : « gloriosissimo regi »), tandis que Lanfranc est son « fidelis » (lettres 34 et 35). Lorsqu’il s’adresse à l’évêque Gondulf (ou Geoffroi de Montbray) et aux archidiacres de Bayeux, les lettres commencent respectivement par « Lanfrancus archiepiscopus » et « indignus antistes » (lettres 53 et 51).
Les formules de salutation initiale sont très variables. « Salutem » est très fréquemment employé (lettres 15, 18, 21, 51, 53, 59 et 61). Ce terme est associé à l’adjectif « aeternam » (lettre 15), « perpetuam » (lettres 18 et 21), parfois au substantif « seruitium » (lettres 15 et 53). Celui-ci est combiné à « cum orationibus » (lettres 16, 17, 35, 41), avec une variante : « seruitium et fideles orationes » (lettre 34). On trouve aussi par deux fois « benedictionem » (lettres 19 et 21) et une fois « perseuerentia dilectionis » (lettre 20). Si l’insistance est mise sur l’aspect religieux, le salut étant éternel, il convient de remarquer le vocabulaire de l’amitié fraternelle (lettres 18, 20, 21, 59 et 61), mais aussi celui de la fidélité due au roi Guillaume le Conquérant : Lanfranc est son fidèle et lui promet des prières fidèles, comme un vassal.
À ces formules de salutation sont liées celles de la « captatio benevolentiae ». Dans cette perspective, Lanfranc fait souvent allusion à l’absence de son correspondant. C’est le cas du début des lettres 14, 15 et 41 à l’archevêque de Rouen. En outre, les mérites du destinataire sont évoqués (dans les lettres 14 et 15, la sainteté de Jean est mise en exergue : « sanctitatis insigniter efferendo » ou « honorando »), des vœux de santé pour l’âme peuvent être exprimés, ce que signifient les prières qui accompagnent les lettres. On peut s’arrêter sur la formule unique de la lettre envoyée à son successeur Guillaume Bonne Âme à l’abbaye Saint-Étienne de Caen : « Dulcissimo patri W. L., quondam dulcissimus et utinam nunc saltem dulcis, quicquid in hoc seculo et in futuro honestius et melius » (lettre 61)20. Certaines des lettres de Lanfranc, notamment celles qui sont adressées à l’archevêque Jean, commencent par une sorte de long préambule dans lequel il rappelle l’amitié qui les lie ou son état de pécheur (lettres 14, 15 et 16). C’est le cas aussi de la lettre à Anselme dans laquelle il se plaît à rapporter les difficultés de la vie sur terre et son souci de préparer sa vie éternelle (lettre 18).
Dans les lettres de Lanfranc, la narratio, qui doit commencer par une formule de notification à l’image de ce que l’on trouve dans les actes de la pratique, est confondue avec la petitio, c’est-à-dire l’exposé de l’objet de la lettre. Établir une classification des formes de la petitio n’est pas toujours aisé, une des raisons tenant au fait que certaines lettres contiennent plusieurs objets. Les lettres sont souvent des réponses à une ou plusieurs lettres aujourd’hui perdues, de sorte que le contexte n’est pas toujours totalement perceptible. Les lettres 16 et 17 montrent que des correspondances se sont croisées.
Dans la première lettre publiée ici (14), Lanfranc demande conseil à l’archevêque Jean de Rouen (« rogo me uestris litteris instruatis ») sur des pratiques liturgiques contradictoires. La deuxième lettre (15), elliptique, ne contient pas d’information concrète sur la raison pour laquelle elle est écrite, Lanfranc se contentant d’annoncer à l’archevêque Jean que le porteur de la lettre explicitera une rumeur dont Jean a eu un écho. Le porteur Robert a un rôle plus important que celui de simple coursier, il doit transmettre une information. Plusieurs lettres contiennent un avis plus ou moins développé, explicitant le regard que Lanfranc porte sur une affaire (lettres 16, 17, 34 et 35). Certaines traduisent son inquiétude à propos de moines du Bec ou de Christ Church à Cantorbéry (lettres 15, 18, 19, 20 et 21). D’autres sont porteuses de conseils voire d’ordres en matière de discipline ecclésiastique (lettres 41 et 51) ou de vie monastique (lettres 53, 59 et 61). Pour traduire ces échanges, ces demandes, ces conseils reçus ou donnés, Lanfranc use d’un vocabulaire approprié : dans la lettre 18, où il conseille Anselme au sujet du jeune moine, son neveu, également nommé Lanfranc, le verbe « oportet » est destiné à dicter au prieur du Bec ce qu’il doit faire ; dans la lettre 19, au même Lanfranc et à Guy, la répétition du verbe rogare (« rogo ut rogetis ») montre l’insistance de l’archevêque à rappeler la règle bénédictine. La lettre 20 multiplie les verbes de demande à ses interlocuteurs en vue de remettre des moines dans le chemin de l’observance de la règle : « si tamen admonitio indiges – admonere te cupio. […] commendo, rogans sicut rogari ». La lettre 59 montre l’impatience de Lanfranc à l’égard de l’affaire du monastère féminin de Barking ou de l’incurie de l’évêque Maurice de Londres, et il y conjure ce dernier de mettre un terme à la mésentente entre l’abbesse et la prieure ; trois verbes de demande à Maurice figurent en tête de la lettre : « rogamus », « monemus », « precimus ». L’emploi de l’impératif et du subjonctif à valeur jussive ou exhortative renvoie également à la petitio. Par l’emploi de l’impératif, à deux reprises à quelques lignes d’intervalle, la lettre 19 est destinée à encourager les deux moines récalcitrants, déjà cités : « ostendite », « compescite » et « redite », « cognoscite », « deposcite »… verbes suivis quelques lignes plus loin par « moneo ». Toujours dans cette lettre, le subjonctif « a uestro colloquio arceatur » constitue un ordre.
La conclusio ou salutatio finale est assez stéréotypée. Trois lettres s’achèvent sans conclusion (lettres 15, 18 et 59). Parmi elles, ce qui peut sembler étonnant, se trouve la lettre à Anselme, qualifié pourtant de « beatitudo uestra » (lettre 18). Il s’agit d’un titre honorifique, réservé en principe aux évêques. Presque toutes les expressions de conclusion sont accompagnées de demandes de recommandation à Dieu, voire à Dieu et au Saint-Esprit (lettre 20), pour qu’il protège, garde en vie, bénisse le destinataire. La salutation finale des deux lettres expédiées à Guillaume le Conquérant comporte la même courte formule : « Omnipotens Dominus uos benedicat ». On ne trouve pas de substantif de déférence dans les salutations finales alors que c’est le cas dans les salutations initiales ou dans le corps de la petitio avec « sanctitas uestra » (lettre 14), « paternitas uestra » (lettres 41 et 53), « beatitudo uestra » (lettres 18 et 41) quand il s’agit d’un archevêque ou d’un évêque. Dans plusieurs cas, Lanfranc met en garde contre les paroles malveillantes (lettres 14, 16 et 17) et contre le péché (lettres 19, 20, 21 et 61). Lanfranc souhaite à Guillaume Bonne Âme que sa demande d’un prieur pour Saint-Étienne de Caen, formulée dans la petitio, s’accomplisse (lettre 61). Une certaine simplicité et souplesse dans les formules s’observent tout au long des lettres de Lanfranc, signe de l’absence de dictamen21.
Lanfranc : nouveaux questionnements
Traduction et annotations de la Vita et des quinze lettres sont destinées à apporter des éclairages et des références d’ordre bibliographique et historiographique dans le prolongement de travaux récents, mais ne prétendent pas livrer une nouvelle biographie de Lanfranc. En revanche, il est possible d’ouvrir des questionnements et des perspectives de recherche nouveaux.
Lanfranc, un converti
Le chapitre premier de la Vita rapporte que Lanfranc, qui pouvait avoir 35 ans, se rendait à Rouen quand il tomba dans un guet-apens et fut détroussé par des brigands. On ignore d’où il venait, mais d’où qu’il vînt, il ne se rendit pas à Rouen et, après s’être fait indiquer un monastère proche et pauvre, il rencontra Herluin à Pont-Authou, le deuxième site où ce dernier s’était installé au début des années 104022. Avait-il l’intention de trouver un monastère à Rouen ou un lieu pour enseigner ? Saint-Ouen de Rouen, abbaye mérovingienne restaurée au début du Xe siècle, était gouvernée depuis 1042 par l’abbé Nicolas, cousin du duc de Normandie. La Trinité-du-Mont était dirigée par Isembert depuis 1033 et, selon une source tardive, cet abbé connaissait les arts libéraux. Lanfranc avait-il entendu parler de cet abbé d’origine allemande23 ? À Rouen dans les années 1030-1040, la vie intellectuelle était très vivante, une école de grammaire existant à la cathédrale, l’archevêque Mauger, lui-même fils de Richard II, étant féru de droit canon24. Isembert, qui en fut chanoine, avait bénéficié de cette instruction qu’il dispensa au futur abbé Nicolas, « ab infantia litteris traditus » selon Orderic Vital25. Une fois parvenu au Bec où il fit la connaissance d’Herluin, Lanfranc décida de rester dans la communauté naissante et s’adonna trois années à l’érémitisme. En effet, sans s’attarder sur les causes de la conversion de Lanfranc – rôle d’Herluin ou peur de perdre la vie dans l’épisode des brigands –, un passage très court mentionne que, durant trois ans, il se retira dans la solitude. Aucune autre source que ce passage copié sur la Vita Herluini ne vient confirmer que Lanfranc fut tenté par l’érémitisme, voyageant d’abord en France avant de se trouver au Bec. En revanche, un passage du chapitre II de la Vita Lanfranci, qui ne recopie pas la Vita Herluini, montre Lanfranc, dégoûté des conversations indignes des frères, aspirer à la douceur de la vie solitaire et se préparer à se retirer au désert en se nourrissant de plantes médicinales. Lanfranc éprouva la tentation du désert alors qu’il avait à peu après le même âge qu’Herluin lorsqu’il quitta le métier des armes : 37 ans. Il est vrai que c’est lui qui, avec Anselme, « normalise » la vie au Bec où les moines vivaient « selon l’usage des premiers Pères »26 et dota l’abbaye de la règle bénédictine.
Lanfranc, un maître ?
La Vita Lanfranci ne cesse de célébrer en Lanfranc le maître et le docteur, mais donne peu d’informations sur l’enseignement dispensé en Normandie, au Bec comme à Caen. Il est simplement indiqué que pour assurer le financement de la construction du monastère sur le troisième site du Bec dans les années 1060-1063, Lanfranc dut ouvrir une école externe. Quant aux années passées à Caen, rien n’est dit de l’ouverture probable d’une école. Guillaume Bonne Âme, qui l’accompagna à Caen, était maître des novices selon Orderic Vital. Nul doute que Lanfranc y enseigna les arts libéraux. La réputation du Bec se construisit en effet sur l’étude des arts libéraux et de la sacra pagina, notamment avec le commentaire des Épîtres de Paul27, qui n’est pas mentionné dans la Vita. Le droit de l’Église y était sans doute enseigné et n’apparaissait qu’en mode mineur au XIe siècle et encore au XIIe, en un temps où la science canonique relevait de la théologie appliquée plus qu’elle ne formait une discipline à part entière. Il est précisé qu’à Saint-Étienne la vie religieuse était sérieuse (magna religio). La liste des élèves qui ont pu suivre les cours au Bec et à Caen n’est pas aisée à dresser. À l’occasion de la remise du pallium par Alexandre II à Lanfranc à Rome en 1071, l’hagiographe met dans la bouche du pape une phrase qui a laissé croire que ce dernier avait été l’élève de Lanfranc. Alexandre devint pape en 1061 et n’aurait pu suivre l’enseignement au Bec qu’entre 1060 et 1061, ce qui semble impossible car il était à Milan depuis 105728. Robert de Torigni, ancien moine et prieur du Bec entre 1128 et 1154, évoquant la mort d’Yves de Chartres en 1117 – en réalité en 1116 –, écrit que celui-ci aurait suivi l’enseignement de Lanfranc au Bec29. Bien qu’aucun témoignage ne confirme l’information, les liens entre Yves et l’abbaye du Bec sont nettement sourcés30. La réputation de professeur de Lanfranc n’est certainement pas usurpée mais elle doit être recherchée ailleurs que dans les sources épistolaire et hagiographique. Il est encore vraisemblable que Lanfranc a importé en Europe de l’Ouest une nouvelle approche des Écritures, axée sur un trivium de tradition nord-italienne et donc plus portée sur les arts de la dialectique et de la rhétorique que sur la grammaire (cette dernière discipline étant au contraire majeure dans le trivium français et anglais). À travers son enrichissement des artes anglo-normands, Lanfranc aurait ainsi initié une certaine prédisposition aux études juridiques31.
À cet égard, il est frappant que le titre du traité écrit par Lanfranc entre 1059 et 1063, Liber de corpore et sanguine Domini, ne soit pas mentionné dans la Vita Lanfranci dont le chapitre III évoque pourtant Bérenger de manière très générale32. En outre, comme le fait remarquer Toivo Holopainen à propos de la lettre au pape Alexandre II écrite entre le 8 avril et le 27 mai 1072, Lanfranc ne revendique pas la paternité de la lettre (epistola) adressée à Bérenger que le pape lui a réclamée. Il annonce la « transmettre » au pape33 : il s’agit du traité qu’il rédigea en réponse au pamphlet de Bérenger appelé Scriptum contra synodum. Ce dernier l’avait écrit après avoir renié son serment requis à la suite du synode de Rome de 1059. La Vita Lanfranci ne dit rien de la composition du traité qui, en réalité, n’a pas pu être rédigé à la fin du priorat de Lanfranc, quand celui-ci était très occupé au Bec, et encore moins à Caen ; par ailleurs, selon les travaux de Toivo Holopainen, le traité brille davantage par des procédés de rhétorique que par son contenu, Lanfranc ayant « découp[é] le texte de Bérenger en fines tranches et intercal[é] ses propres “répliques” » sans présenter un corpus cohérent34.
Lanfranc, archevêque de Cantorbéry ou chef d’une « Église anglo-normande » ?35
Les lettres et la Vita Lanfranci montrent qu’après 1070, depuis l’Angleterre, l’archevêque de Cantorbéry, continue à s’intéresser de très près au Bec, à Saint-Étienne de Caen et à l’Église normande avec lesquels il a noué des relations depuis 25 ans. Six des quinze lettres portent sur les moines de quatre importants monastères normands. En premier lieu, le Bec le préoccupe toujours puisque quatre lettres (18, 19, 20 et 21) s’adressent à des moines de cette abbaye. Elles évoquent les points essentiels de la règle, l’humilité, l’obéissance, mais aussi le noviciat et les familles bienfaitrices36. Lanfranc reste un moine, un abbé que l’on sollicite pour son avis et qui n’hésite pas à le donner à Anselme pour la formation du jeune Lanfranc, son neveu (lettre 18). Le Mont Saint-Michel fait l’objet de la lettre 17 avec une curieuse affaire dans laquelle il est indirectement question des vœux monastiques qu’il faut respecter. Guillaume Bonne Âme lui a demandé conseil sur le prieur à désigner à Saint-Étienne de Caen où il lui a succédé (lettre 61). Lanfranc ne se hisse-t-il d’ailleurs pas implicitement à la hauteur d’Herluin et d’Anselme, modèles appelés à venir, eux aussi, en aide à Guillaume Bonne Âme dans le choix de son prieur ? Il donne enfin son avis à propos des moines de Saint-Ouen, qui en sont venus aux mains avec les chanoines de la cathédrale de Rouen lors de la fête de saint Ouen en août 1073, et se montre solidaire de l’archevêque Jean dans la lettre qu’il lui écrit (lettre 16). Le roi punit finalement d’une amende l’archevêque, ce que ne sait pas ou ne dit pas Lanfranc. Ce dernier se prononce sur des affaires qui se produisent dans la province ecclésiastique de Rouen et qui ne sont pas de son ressort. C’est encore le cas de l’affaire de l’homicide perpétré par un prêtre, rapportée par la lettre 51. Lanfranc fournit alors un conseil de nature canonique à l’évêque de Coutances, alors que ce dernier aurait dû s’adresser à l’archevêque de Rouen, Guillaume Bonne Âme.
La lettre 14 échangée avec l’archevêque Jean de Rouen est celle d’un archevêque fraîchement désigné qui est d’abord un moine inexpérimenté dans le domaine liturgique et qui se tourne normalement vers son homologue de Normandie. Jean est interrogé à propos des vêtements et du matériel liturgiques dans le cadre de la bénédiction d’une église ou de la célébration d’ordinations. Ce sont deux cérémonies que seul un évêque peut présider. En Normandie, la liturgie suivie est celle du De officiis rédigé par Jean alors évêque d’Avranches (1060-1067). On voit Lanfranc hésiter entre les pratiques en vigueur en Angleterre, en Normandie et dans d’autres contrées sur le continent. Bien que ces questions liturgiques ne fassent l’objet que de cette seule lettre, il n’est pas certain que les deux archevêques se soient entendus. Dans la lettre 41, lettre à nouveau adressée à Jean quelques années plus tard et dont le sujet porte sur la discipline ecclésiastique, il semble bien que les deux archevêques n’aient pas la même exigence en matière de célibat des prêtres, en témoignent les circonvolutions auxquelles se prête Lanfranc. Les deux hommes pourraient ne pas concevoir de la même manière la question de la profession de foi des archidiacres à leur évêque au moment où, au XIe siècle, l’institution archidiaconale se déploie des deux côtés de la Manche. Faut-il voir de la « compréhension mutuelle » dans les échanges épistolaires entre Lanfranc et Jean qui, comme ils restent en contact, contribuerait à consolider l’empire, comme le souligne David Bates dans sa biographie du Conquérant37 ?
Cette question a des prolongements avec les modèles de sainteté en vigueur des deux côtés de la Manche. Dans la lettre 20, Lanfranc écrit envoyer à Gilbert Crespin une croix avec des reliques, malheureusement non identifiées et qui durent probablement rejoindre le trésor ou l’autel du Bec, tandis qu’à la fin de la Vita Lanfranci il est question de l’hésitation, dont Lanfranc fait part à Anselme, à honorer le saint anglo-saxon Elphège. Les Vies de saints honorés de part et d’autre de la Manche ont-elles, à l’appui de la thèse de David Bates, façonné à leur manière un « empire anglo-normand » ? En d’autres termes, Lanfranc aurait-il cherché à diminuer la place des saints anglo-saxons au profit de saints universels voire seulement normands ? Cette question a donné lieu à de nombreux travaux auxquels s’ajoute le fait que la Vita Lanfranci s’achève sur la mort de l’archevêque et sur la coupe d’un morceau de sa chasuble dont l’odeur aurait dû en faire un saint.
D’autres développements de ce sujet sont observables dans quelques lettres où transparaît le thème de la rivalité entre vaincus anglo-saxons et vainqueurs normands. Encore moine au Bec, Lanfranc avait déjà été confronté au prieur qui l’avait repris à propos d’une prononciation qu’il estimait erronée, quoique juste : la Vita qualifie ce prieur d’illettré, montrant un Lanfranc qui souffre de la pauvreté intellectuelle des moines du Bec. Mais ne peut-on pas envisager également l’hypothèse d’une rivalité entre le prieur du Bec et le moine lombard ? Samu Niskanen se risque à diagnostiquer chez le moine anglo-saxon Ægelward une « psychose » due à une sorte de « harcèlement » des moines normands à son égard. La lettre 53, dans laquelle Lanfranc exhorte l’évêque Maurice de Londres à aller régler un conflit survenu à Barking entre l’abbesse et la prieure, offre peut-être un autre cas de cette rivalité entre les deux peuples. Lanfranc n’hésite pas, dans la lettre envoyée à Alexandre II (lettre 1) pour lui exprimer son désir de renoncer à la charge de Cantorbéry, à reconnaître qu’il ne parvient pas à comprendre les langues parlées par les Anglo-Saxons et les peuples étrangers. Dans une des lettres de Lanfranc à Guillaume le Conquérant (lettre 35), de l’archevêque a des mots durs à l’endroit des Bretons dont un des chefs a préparé une conspiration contre le roi.
Lanfranc fait venir en Angleterre un très grand nombre de moines normands du Bec ou de Saint-Étienne de Caen, qui peuplent les évêchés et les abbayes38, mais le succès de l’opération de « normannisation » de l’Église anglaise n’est pas total, en témoignent encore les difficultés rencontrées par deux moines normands à la tête d’abbayes anglo-saxonnes prestigieuses. Toustain, venu en 1077 de Caen pour occuper le siège abbatial de Glastonbury en Somerset, ne réussit pas à imposer à la communauté monastique le chant en vigueur à Fécamp. L’abbé introduit des soldats dans l’abbaye pour punir les frères récalcitrants. Les sources divergent sur le nombre de morts dans ce conflit qui se solde par la suspension de l’abbé39. En juillet 1088, quelques mois après la mort de Scotland, moine du Mont Saint-Michel nommé par le roi pour prendre la direction de Saint-Augustin de Cantorbéry en 1070 et consacré par Lanfranc, les moines ne veulent pas reconnaître son successeur Guy, choisi par Lanfranc hors du convent ; ils fomentent une révolte qui s’apparente à une réaction ethnique de moines anglo-saxons, aidés par les habitants de Cantorbéry, contre un Normand. Lanfranc réprime la révolte qui dure plusieurs années encore40.
Présences et absences de Lanfranc
Si dans l’ensemble, les informations fournies par la Vita Lanfranci sont dignes d’intérêt car vérifiables par d’autres sources, même lorsqu’elles sont trop générales – par exemple, celles qui concernent la formation de Lanfranc et son enseignement au Bec et à Caen – en revanche, le déroulement esquissé de la controverse eucharistique met en lumière le rôle de Lanfranc quand les travaux actuels des médiévistes tendent à le réduire considérablement. Les recherches hésitent également sur la réalité de l’intervention de Lanfranc dans la dispense pontificale pour le mariage de Guillaume de Normandie et Mathilde de Flandre. À lire l’auteur de la Vita, Lanfranc aurait passé son temps à Rome à plaider en faveur des Normands… Il convient de remarquer que, dans le cadre de la controverse bérengarienne, il brille par son absence et ce sont d’autres hommes de l’Église normande41 qui produisent les arguments utiles pour contrer ceux de Bérenger. Observons encore que lorsque l’archidiacre de l’Église romaine, Hildebrand, le convoque à Rome pour qu’il vienne chercher l’accord écrit du pape sur la question de la primatie, Lanfranc ne se plie pas à la convocation.
La tentation est grande de mettre en parallèle les présences et absences de Lanfranc avec une absence réelle, inexpliquée, le 18 juin 1066, lors de la cérémonie de la dédicace de l’abbaye de La Trinité de Caen, fondée en 1059 par Mathilde, l’épouse du duc Guillaume. Il faut voir dans cette réunion des évêques et des abbés aux côtés du duc et de l’aristocratie normande non seulement une cérémonie religieuse exceptionnelle dans la capitale du duché, mais aussi la célébration d’une principauté prête pour la traversée de la Manche. La Vita ne rend pas compte de cette cérémonie documentée par un diplôme ducal42 et ne dit rien de la préparation matérielle de la Conquête à laquelle, comme d’autres abbés, Lanfranc dut prendre part d’une façon ou d’une autre43. Il faut faire face aux silences d’un rédacteur44 qui sait aussi se faire hagiographe pour placer Lanfranc au cœur d’événements d’importance capitale.
Si l’on s’arrête au fait que Lanfranc répugnait aux grandes manifestations et préférait la solitude du désert, cela viendrait-il confirmer la demande expédiée au pape Alexandre II, entre le 25 décembre 1072 et le 21 avril 1073 (Vita, chapitre VI), que « vous me libériez du lien de cette charge et que vous me donniez l’autorisation de reprendre la vie cénobitique […] » ? Il convient de s’interroger sur le fait que Lanfranc par trois fois voulut refuser ou refusa une promotion à une charge ecclésiale. Non seulement il récusa la charge de l’archiépiscopat de Rouen proposée par Guillaume le Conquérant en 1067, mais il se plaignit de la charge abbatiale de Caen pour, en 1072, demander au pape d’être déchargé de celle de Cantorbéry alors qu’il s’était fait prier par les légats et avait été encouragé par la reine Mathilde et par Herluin à l’accepter. Au-delà des clichés sur l’humilité, indispensables à toute œuvre hagiographique, ne peut-on pas s’interroger sur les réticences du prieur du Bec et de l’abbé de Saint-Étienne à assumer les promotions ?
Celles-ci se révèlent en 1067 alors que les projets anglais sont déjà à l’ordre du jour. Après s’être fait prier et avoir refusé le siège rouennais, ne va-t-il pas à Rome chercher le pallium pour Jean afin d’être certain d’y échapper ? Aussitôt en Angleterre, Lanfranc se démultiplie pour réunir plusieurs conciles, pour obtenir la fidélité de l’épiscopat, pour faire venir des Normands à ses côtés, pour lancer l’opération en vue de l’établissement de la primatie de Cantorbéry. Lorsque le roi semble se placer du côté de l’archevêque Thomas d’York à propos du serment écrit d’obéissance, Lanfranc entreprend de le faire changer d’avis rapidement. La Vita Lanfranci rapporte l’audience réclamée au roi par Lanfranc, l’exposé de l’affaire dont en fait on ne sait rien, et le pouvoir de persuasion de Lanfranc. Rien n’est dit des arguments dont il use, si ce n’est que « sue parti iusticiam adesse ». La lettre 53, dans laquelle il est question de la décision à prendre au sujet du départ de femmes de l’aristocratie anglo-saxonne réfugiées dans des monastères au moment de la conquête pour échapper aux violences de la soldatesque, Lanfranc propose une solution mais in fine ajoute que c’est sa décision et celle du roi. C’est sans doute une allusion au concile réuni à Londres en 1075 et, quand bien même Guillaume le Conquérant en était absent, derrière la formule transparaît le lien qui unit Lanfranc au roi. Érigeant les nouveaux évêchés dans des villes, Lanfranc réserve les érections à venir au roi. Et alors que la révolte dite des Trois Comtes a failli, en 1075, renverser le roi, on observe Lanfranc à la manœuvre, dans les deux lettres (34 et 35) adressées à Guillaume resté en Normandie, pour dresser un tableau de la situation militaire qu’il contrôle. Il faut ajouter au dossier que, lorsque Lanfranc traversa la Manche pour aller dédicacer la nouvelle abbatiale du Bec en 1077, il vint d’abord rapidement sur place, puis il se rendit à la cour auprès du roi avant de revenir au Bec pour présider la cérémonie. On peine à croire qu’en rencontrant le roi, il ne faisait que requérir l’autorisation de célébrer la dédicace et s’en faire confirmer la date. Guillaume le Conquérant fut finalement absent du Bec lors de la dédicace de l’abbatiale le 23 octobre 107745. Quoi qu’il en soit, le roi d’Angleterre est peut-être le seul prince auquel Lanfranc se soumet.
Lanfranc et le pape : un conflit d’autorité ?
Il n’est pas impossible que Lanfranc ait manqué de soutien dans l’affaire de la primatie qui occupe sept des dix-sept chapitres (VI à XII) de la Vita Lanfranci. L’intérêt de Guillaume le Conquérant passait par la concorde entre les deux archevêques de Cantorbéry et d’York et pas, dans un premier temps, par le soutien inconditionnel à Lanfranc, même s’il se rallia finalement à la cause défendue par l’archevêque de Cantorbéry. Lanfranc ne pouvait sans doute pas compter sur l’appui des deux évêques normands présents régulièrement dans l’entourage de Guillaume le Conquérant en Angleterre, Geoffroi de Coutances et Odon de Bayeux, devenus conseillers du roi, grands propriétaires terriens et chefs de guerre dans la révolte des Trois Comtes en 1075. La Vita Lanfranci met en cause les confiscations, opérées par Odon, de terres relevant de Cantorbéry, et la rivalité entre les deux prélats date d’avant la conquête de l’Angleterre lorsque Odon était l’évêque diocésain de Lanfranc46. On est en droit de douter de l’appui fourni par ce demi-frère du Conquérant à la cause de la primatie. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’auteur de la Vita prend soin de dénoncer les agissements de l’évêque de Bayeux devenu comte du Kent.
Lanfranc appuya sa revendication sur l’Histoire ecclésiastique du peuple anglais de Bède, sur les professions de foi des évêques passés à Cantorbéry et sur une longue liste de privilèges pontificaux47. La profession de foi signée par Thomas d’York ne donnait pas entière satisfaction à Lanfranc. Celui-ci chercha à convaincre le pape du bien-fondé de l’érection du siège de Cantorbéry en siège primatial d’Angleterre. Il est incontestable que sous couvert d’humilité, Lanfranc invoqua auprès du pape le désir de retourner à la vie monastique dont le roi l’avait tiré, et donc de résilier sa charge. L’absence de réponse du pape Alexandre II – les deux ecclésiastiques entretenaient des relations de confiance mutuelle48 – et la convocation à Rome par l’archidiacre et conseiller du pape, Hildebrand, provoquèrent la déconvenue de Lanfranc qui les interprétait comme l’arrêt de son pouvoir. Lanfranc ne se rendit pas à Rome. Ne doit-on pas prendre en considération l’hypothèse proposée par Marilou Ruud qui considère que, déçu par l’absence de réponse du pape Alexandre II à sa demande de résiliation de la charge de Cantorbéry, Lanfranc aurait décidé de placer cette lettre (1) en tête de sa collection de lettres. Elle vient aussi dès le chapitre VI de la Vita Lanfranci ce qui, chronologiquement, n’est pas sa place49. En l’absence de soutien du pape, il ne restait plus à Lanfranc qu’à retourner à la vie monastique. Cette lettre écrite au pape entre le 25 décembre 1072 et le 21 avril 1073, deux ans après son installation à Cantorbéry, implorant le pontife de reconnaître la primatie, se fait quelque peu menaçante50 et signe la grande solitude de Lanfranc. Et pourtant Lanfranc avait dû se sentir encouragé voire soutenu par un pape qui voyait en lui « unum ex primis Romanae aecclesiae filiis », dans la lettre expédiée à Guillaume le Conquérant en octobre 1071, recommandant à ce dernier de suivre les conseils de l’archevêque51.
Lanfranc demeura archevêque de Cantorbéry. Au chapitre XIII de la Vita, l’archevêque Thomas d’York ne pouvant pas compter sur deux évêques puisqu’il n’y avait qu’un diocèse suffragant (Durham) dans la métropole d’York, demanda « humblement » à Lanfranc un second évêque pour la consécration de l’évêque des îles Orcades. Lanfranc nomma un autre évêque que celui qu’avait réclamé Thomas et indiqua le jour où devait avoir lieu la consécration. Au-delà des détails, la requête de Thomas d’York et la décision unilatérale de Lanfranc de fixer la date de la consécration traduisaient dans les faits la réussite de Lanfranc qui trouva dans cet épisode l’occasion de manifester finalement son autorité de primat.