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Beaucoup de sujets, en philosophie, sont loin d’être à ce jour parfaitement éclaircis, mais la question de la nature des dieux, – tu le sais, Brutus1, mieux que personne –, est particulièrement difficile et obscure ; or elle est la plus belle voie pour connaître notre âme, et pour régler l’exercice du culte elle est indispensable. Un sujet sur lequel les opinions des plus grands savants sont si diverses et discordantes devrait bien prouver que, s’il est vrai que la philosophie a pour principe la recherche de ce savoir, l’Académie a cependant agi sagement en refusant de donner son assentiment sur des sujets qui ne permettent aucune certitude. En effet, qu’y a-t-il de plus honteux que l’irréflexion, qu’y a-t-il d’aussi irréfléchi, d’aussi indigne de la gravité et de la constance du sage que de penser faux ou de soutenir sans aucune hésitation une opinion sur un sujet dont la connaissance n’est pas fondée sur une enquête suffisante ?C’est ainsi que sur cette question, la plupart des philosophes ont affirmé l’existence des dieux – ce qui est la thèse la plus vraisemblable, à laquelle nous nous rangeons presque tous, si nous suivons la nature – mais Protagoras2 se dit dans le doute, tandis que Diagoras de Mélos et Théodore de Cyrène la rejettent sans réserve. Quant à ceux qui ont affirmé l’existence des dieux, ils sont d’avis si divers et si opposés qu’on n’en finirait pas d’énumérer leurs opinions. En effet, sur la forme des dieux, sur leurs lieux de résidence et sur leur mode de vie, on discute beaucoup et les philosophes sont dans un total désaccord ; mais la grande question, dans cette affaire, est de savoir si les dieux ne font rien, ne s’occupent de rien, sont exempts de toute charge dans le gouvernement du monde, ou si, au contraire, ce sont eux qui, dès l’origine, ont fait et établi toutes choses et qui les dirigent et les font mouvoir pour une durée illimitée. Tel est le principal et le grand désaccord : si on ne le tranche pas, l’humanité sera nécessairement dans l’incertitude la plus complète et ignorera tout des sujets les plus importants. Il y a et il y a eu des philosophes pour penser que les dieux ne se préoccupent nullement des affaires humaines. Mais si leur opinion est vraie, que deviennent la piété, le respect du sacré, l’observation scrupuleuse des devoirs religieux ? En effet, nous devons nous acquitter de toutes ces obligations envers la puissance des dieux, purement et religieusement, si les dieux immortels y sont sensibles et s’ils ont octroyé quelque faveur au genre humain ; mais si les dieux ne peuvent ni ne veulent nous aider et ne s’en soucient nullement, s’ils ne prêtent pas attention à nos actes et s’il n’est rien qui, venant d’eux, puisse exercer une influence sur la vie des hommes, quelle raison avons-nous de rendre aux dieux immortels un culte, des honneurs et de leur adresser des prières ? Pas plus que les autres vertus, la piété ne peut consister en un vain simulacre ; et en même temps qu’elle, disparaît nécessairement l’observation scrupuleuse des devoirs religieux et cette disparition entraîne dans notre vie des bouleversements et un grand désordre. Et je ne sais si, en faisant disparaître la piété envers les dieux, on ne ferait pas également disparaître la bonne foi, le lien social du genre humain et la vertu par excellence, la justice. Mais il y a d’autres philosophes, ceux-ci grands et renommés, pour penser que le monde entier est gouverné et conduit par la rationalité de l’intelligence divine – et non seulement cela, mais aussi que ces mêmes dieux se préoccupent de la vie des hommes et y pourvoient. En effet, les céréales et les autres fruits de la terre, les changements de temps, les diverses saisons et les variations atmosphériques, qui font que tout ce que la terre enfante se développe et vient à maturité, ils pensent que tout cela est octroyé au genre humain par les dieux immortels, et ils rassemblent beaucoup de faits – qui seront rapportés dans le présent ouvrage – de nature à faire croire, pour un peu, que les dieux immortels ont élaboré tout cela exprès pour l’usage des hommes. Contre ces philosophes, Carnéade3 a élevé de si nombreuses objections qu’il a suscité chez les hommes qui ne manquent pas d’intelligence le désir de chercher la vérité. Car il n’y a pas de sujet sur lequel non seulement les ignorants mais aussi les savants soient à ce point en désaccord ; or, puisque leurs opinions sont si diverses et si divergentes, il peut bien se faire qu’aucune d’elles ne soit vraie, mais il est impossible en tout cas que plus d’une le soit. Dans ce débat, nous pouvons apaiser les critiques bienveillants et confondre les détracteurs envieux, en sorte que les uns regrettent leurs attaques et que les autres aient la joie de s’être instruits ; car il faut fournir des éclaircissements à ceux qui nous donnent des avertissements amicaux, mais repousser les assauts ennemis. Les livres que j’ai publiés, en assez grand nombre et en peu de temps4, ont fait beaucoup parler, je le vois bien ; on a tenu des propos divers, les uns se demandant d’où m’était venu ce zèle soudain pour la philosophie, les autres désirant savoir quelles certitudes je possédais sur chaque sujet. J’ai compris aussi que beaucoup trouvaient étonnante ma préférence pour une philosophie qui, selon eux, nous ravit la lumière et répand sur tous les sujets une sorte de nuit ; ils s’étonnaient aussi que j’aie pris inopinément la défense d’une école désertée et depuis longtemps abandonnée. Pourtant, ce n’est pas du jour au lendemain que je me suis mis à faire de la philosophie, et dès ma première jeunesse j’ai consacré à cette étude des efforts importants et soutenus ; c’est justement lorsqu’il y paraissait le moins que je m’adonnais plus que jamais à la philosophie ; mes discours, tout pénétrés des doctrines des philosophes, en témoignent ainsi que mon intimité avec les savants éminents dont s’honora toujours ma demeure, et encore ces maîtres qui m’ont formé, Diodote, Philon, Antiochus, Posidonius5, les meilleurs représentants de leurs doctrines. Et s’il est vrai que tous les préceptes de la philosophie ont trait à la conduite de la vie, j’estime que, dans ma vie publique comme dans ma vie privée, j’ai mis en pratique les prescriptions de la raison et de l’enseignement que j’ai reçu.

Cum multae res in philosophia nequaquam satis adhuc explicatae sint, tum perdifficilis, Brute, quod tu minime ignoras, et perobscura quaestio est de natura deorum quae et ad cognitionem animi pulcherrima est et ad moderandam religionem necessaria. De qua tam uariae sunt doctissimorum hominum tamque discrepantes sententiae ut magno argumento1 esse debeat † causa, principium philosophiae ad hanc scientiam † prudenterque Academiam a rebus incertis adsensionem cohibuisse. Quid est enim temeritate foedius aut quid tam temerarium tamque indignum sapientis grauitate atque constantia quam aut falsum sentire aut quod non satis explorate perceptum sit et cognitum sine ulla dubitatione defendere ?11Velut in hac quaestione plerique, quod maxime ueri simile est et quo omnes [sese] duce natura uenimus, deos esse dixerunt, dubitare se Protagoras, nullos esse omnino Diagoras Melius et Theodorus Cyrenaicus putauerunt. Qui uero deos esse dixerunt tanta sunt in uarietate et dissensione ut eorum molestum sit dinumerare sententias. Nam et de figuris deorum et de locis atque sedibus et de actione uitae multa dicuntur deque iis summa philosophorum dissensione certatur ; quod uero maxime rem causamque continet utrum nihil agant, nihil moliantur, omni curatione et administratione rerum uacent an contra ab iis et a principio omnia facta et constituta sint et ad infinitum tempus regantur atque moueantur, in primis [quae] magna dissensio est, eaque nisi diiudicatur in summo errore necesse est homines atque in maximarum rerum ignoratione uersari.22Sunt enim philosophi et fuerunt qui omnino nullam habere censerent rerum humanarum procurationem deos. Quorum si uera sententia est quae potest esse pietas, quae sanctitas, quae religio ? Haec enim omnia pure atque caste tribuenda deorum numini ita sunt si animaduertuntur ab iis et si est aliquid a deis inmortalibus hominum generi tributum ; sin autem dei neque possunt nos iuuare nec uolunt nec omnino curant nec quid agamus animaduertunt nec est quod ab iis ad hominum uitam permanare possit quid est quod ullos deis inmortalibus cultus, honores, preces adhibeamus ? In specie autem fictae simulationis sicut reliquae uirtutes item pietas inesse non potest ; cum qua simul sanctitatem et religionem tolli necesse est quibus sublatis perturbatio uitae sequitur et magna confusio.33Atque haud scio an pietate aduersus deos sublata fides etiam et societas generis humani et una excellentissuma uirtus iustitia tollatur. Sunt autem alii philosophi, et hi quidem magni atque nobiles, qui deorum mente atque ratione omnem mundum administrari et regi censeant neque uero id solum sed etiam ab isdem hominum uitae consuli et prouideri ; nam et fruges et reliqua quae terra pariat et tempestates ac temporum uarietates caelique mutationes quibus omnia quae terra gignat maturata pubescant a dis inmortalibus tribui generi humano putant multaque quae dicentur in his libris colligunt quae talia sunt ut ea ipsa dei inmortales ad usum hominum fabricati paene uideantur. Contra quos Carneades ita multa disseruit ut excitaret homines non socordes ad ueri inuestigandi cupiditatem.44Res enim nulla est de qua tantopere non solum indocti sed etiam docti dissentiant ; quorum opiniones cum tam uariae sint tamque inter se dissidentes alterum fieri profecto potest ut earum nulla, alterum certe non potest ut plus una uera sit. Qua quidem in causa et beniuolos obiurgatores placare et inuidos uituperatores confutare possumus ut alteros reprehendisse paeniteat, alteri didicisse se gaudeant ; nam qui admonent amice docendi sunt, qui inimice insectantur repellendi.55Multum autem fluxisse uideo de libris nostris quos compluris breui tempore edidimus uariumque sermonem partim admirantium unde hoc philosophandi nobis subito studium extitisset, partim quid quaque de re certi haberemus scire cupientium. Multis etiam sensi mirabile uideri eam nobis potissimum probatam esse philosophiam quae lucem eriperet et quasi noctem quandam rebus offunderet desertaeque disciplinae et iam pridem relictae patrocinium necopinatum a nobis esse susceptum. Nos autem nec subito coepimus philosophari nec mediocrem a primo tempore aetatis in eo studio operam curamque consumpsimus et cum minime uidebamur tum maxime philosophabamur ; quod et orationes declarant, refertae philosophorum sententiis, et doctissimorum hominum familiaritates quibus semper domus nostra floruit et principes illi, Diodotus, Philo, Antiochus, Posidonius a quibus instituti sumus.66Et, si omnia philosophiae praecepta referuntur ad uitam arbitramur nos et publicis et priuatis in rebus ea praestitisse quae ratio et doctrina praescripserit.

Si l’on me demande quel motif m’a poussé à écrire si tard sur ces sujets, il n’est rien que je puisse expliquer aussi aisément. Comme je languissais dans l’inaction et que l’état de la république rendait nécessaire d’en confier le gouvernement à la capacité de décision et à la responsabilité d’un seul homme6, j’ai pensé qu’avant tout, dans l’intérêt même de la république, il me fallait exposer la philosophie à nos concitoyens, estimant qu’il importait grandement au prestige et à la gloire de notre cité que des sujets si graves et si nobles fussent également traités en latin.Et je regrette d’autant moins mon entreprise que j’ai éveillé chez beaucoup, je m’en rends compte aisément, le désir d’étudier, mais aussi celui d’écrire. Bien des gens, en effet, parfaitement formés par l’enseignement des Grecs, ne pouvaient communiquer leurs connaissances à leurs concitoyens parce qu’ils désespéraient de pouvoir exprimer en latin les enseignements qu’ils avaient reçus des Grecs ; mais il me semble que dans ce domaine nous avons fait de tels progrès que les Grecs ne l’emportent plus sur nous, même pour la richesse du vocabulaire. Ce qui m’a également incité à me consacrer à ce travail, c’est le chagrin provoqué par un coup du sort, rude et accablant7 ; si j’avais pu trouver quelque consolation plus efficace, ce n’est pas à celle-ci de préférence que j’aurais eu recours. Mais le meilleur moyen d’en tirer parti, c’était justement de me consacrer non seulement à la lecture mais à l’étude approfondie de la philosophie tout entière. Or la meilleure méthode pour la connaître dans toutes ses parties et dans toutes ses branches, c’est de traiter par écrit l’ensemble des questions, car il y a une continuité et une connexion étonnante entre les sujets, au point qu’ils apparaissent dépendants les uns des autres et tous liés et solidaires entre eux. Quant à ceux qui veulent savoir quelle est mon opinion personnelle sur chaque sujet, ils manifestent une curiosité indiscrète ; en effet, dans une discussion philosophique, on doit accorder de l’importance aux arguments fournis par la raison bien plus qu’à l’autorité. De plus, l’autorité de ceux qui se posent en maîtres nuit bien souvent à ceux qui veulent apprendre : ils cessent en effet de juger par eux-mêmes, ils tiennent pour acquis ce qu’ils voient décidé par celui à qui ils font confiance. À vrai dire, je n’approuve pas la pratique des pythagoriciens qui, dit-on, quand ils affirmaient quelque chose dans une discussion et qu’on leur demandait pourquoi, répondaient : « Le maître l’a dit. » Le maître, c’était Pythagore8 ; si grand était le pouvoir d’une opinion toute faite que l’autorité prévalait, même sans le soutien de la raison. Quant à ceux qu’étonne le choix de l’école à laquelle j’ai donné ma préférence, je crois leur avoir suffisamment répondu dans les quatre livres de mes Académiques9. Il n’est pas vrai que je me sois fait l’avocat d’une cause désertée et abandonnée ; en effet, quand les hommes meurent, les idées ne périssent pas avec eux mais il arrive qu’il leur manque les lumières d’un garant. C’est ainsi que la méthode philosophique qui consiste à argumenter contre toutes les thèses sans formuler un jugement explicite sur aucun sujet, méthode issue de Socrate, renouvelée par Arcésilas et affermie par Carnéade10, est restée bien vivante jusqu’à notre époque. Mais je me rends compte qu’aujourd’hui, même en Grèce, elle est privée de défenseurs. Cela est arrivé, je pense, moins par la faute de l’Académie qu’en raison de la lenteur de l’esprit humain. Car s’il est déjà difficile de comprendre les différents systèmes pris isolément, il est d’autant plus ardu de les comprendre tous. Cela est pourtant nécessaire quand on décide de parler pour et contre tous les philosophes afin de découvrir la vérité. Je ne prétends pas avoir mené à bien une entreprise si grande et si difficile, mais je me flatte de l’avoir tentée. Pourtant, il est impossible que ceux qui adoptent cette méthode philosophique ne fixent aucun but à leur démarche. J’ai développé ailleurs ce point plus complètement, mais comme certaines personnes sont rétives et d’esprit lent, il faut, semble-t-il, multiplier les éclaircissements. Car nous ne sommes pas de ceux qui soutiennent que rien n’est vrai, mais nous disons que toutes les vérités sont mêlées d’erreurs et que la ressemblance entre elles est si grande que nul critère ne permet de juger ni de donner son assentiment. Il en résulte aussi cette conséquence que beaucoup de choses sont probables : sans être perçues ou appréhendées avec certitude, elles offrent cependant une représentation qui se caractérise par sa clarté et permettent de guider la conduite du sage. Mais maintenant, pour échapper à toute critique malveillante, je vais exposer publiquement les opinions des philosophes sur les dieux. À ce sujet, je crois qu’il faut convoquer tous les hommes pour qu’ils jugent laquelle est l’opinion vraie : et c’est seulement s’ils tombent tous d’accord ou s’il se trouve quelqu’un qui ait découvert la vérité que l’Académie me paraîtra effrontée. Voilà pourquoi je me plais à m’écrier, comme ce personnage des Synéphèbes :

Sin autem quis requirit quae causa nos inpulerit ut haec tam sero litteris mandaremus, nihil est quod expedire tam facile possimus. Nam cum otio langueremus et is esset rei publicae status ut eam unius consilio atque cura gubernari necesse esset, primum ipsius rei publicae causa philosophiam nostris hominibus explicandam putaui, magni existimans interesse ad decus et ad laudem ciuitatis res tam grauis tamque praeclaras Latinis etiam litteris contineri.77Eoque me minus instituti mei paenitet quod facile sentio quam multorum non modo discendi sed etiam scribendi studia commouerim. Complures enim Graecis institutionibus eruditi ea quae didicerant cum ciuibus suis communicare non poterant, quod illa quae a Graecis accepissent Latine dici posse diffiderent ; quo in genere tantum profecisse uidemur ut a Graecis ne uerborum quidem copia uinceremur.8Hortata etiam est ut me ad haec conferrem animi aegritudo, fortunae magna et graui commota iniuria ; cuius si maiorem aliquam leuationem reperire potuissem non ad hanc potissimum confugissem. Ea uero ipsa nulla ratione melius frui potui quam si me non modo ad legendos libros sed etiam ad totam philosophiam pertractandam dedissem. Omnes autem eius partes atque omnia membra tum facillume noscuntur cum totae quaestiones scribendo explicantur ; est enim admirabilis quaedam continuatio seriesque rerum, ut alia ex alia nexa et omnes inter se aptae conligataeque uideantur.98Qui autem requirunt quid quaque de re ipsi sentiamus curiosius id faciunt quam necesse est ; non enim tam auctoritatis in disputando quam rationis momenta quaerenda sunt. Quin etiam obest plerumque iis qui discere uolunt auctoritas eorum qui se docere profitentur ; desinunt enim suum iudicium adhibere, id habent ratum quod ab eo quem probant iudicatum uident. Nec uero probare soleo id quod de Pythagoreis accepimus quos ferunt, si quid adfirmarent in disputando, cum ex iis quaereretur quare ita esset, respondere solitos : « ipse dixit » ; ipse autem erat Pythagoras. Tantum opinio praeiudicata poterat ut etiam sine ratione ualeret auctoritas.109 Qui autem admirantur nos hanc potissimum disciplinam secutos, his quattuor Academicis libris satis responsum uidetur. Nec uero desertarum relictarumque rerum patrocinium suscepimus ; non enim hominum interitu sententiae quoque occidunt sed lucem auctoris fortasse desiderant. Vt haec in philosophia ratio contra omnia disserendi nullamque rem aperte iudicandi, profecta a Socrate, repetita ab Arcesila, confirmata a Carneade, usque ad nostram uiguit aetatem ; quam nunc prope modum orbam esse in ipsa Graecia intellego. Quod non Academiae uitio sed tarditate hominum arbitror contigisse. Nam si singulas disciplinas percipere magnum est, quanto maius omnis ; quod facere iis necesse est quibus propositum est ueri reperiendi causa et contra omnes philosophos et pro omnibus dicere.1110Cuius rei tantae tamque difficilis facultatem consecutum esse me non profiteor, secutum esse prae me fero. Nec tamen fieri potest ut qui hac ratione philosophentur hi nihil habeant quod sequantur. Dictum est omnino de hac re alio loco diligentius, sed quia nimis indociles quidam tardique sunt admonendi uidentur saepius. Non enim sumus ii quibus nihil uerum esse uideatur sed ii qui omnibus ueris falsa quaedam adiuncta esse dicamus tanta similitudine ut in iis nulla insit certa iudicandi et adsentiendi nota. Ex quo exsistit et illud, multa esse probabilia quae, quamquam non perciperentur, tamen, quia uisum quendam haberent insignem et illustrem, his sapientis uita regeretur.1211Sed iam, ut omni me inuidia liberem, ponam in medio sententias philosophorum de natura deorum. Quo quidem loco conuocandi omnes uidentur qui quae sit earum uera iudicent ; tum demum mihi procax Academia uidebitur si aut consenserint omnes aut erit inuentus aliquis qui quid uerum sit inuenerit. Itaque mihi libet exclamare ut in Synephebis :

J’en appelle à vous, dieux, à vous tous, mes compatriotes, à toute la jeunesse ; je demande votre assistance, je vous en conjure, je vous prie, je vous supplie et j’implore votre bonne foi.

Pró deum, popularium omnium, <omnium> adulescentium
Clamo, postulo, obsecro, oro, ploro atque inploro fidem.

Et ce n’est pas pour une bagatelle, comme l’autre qui se plaint que se commettent dans la cité des crimes capitaux :

Non leuissuma de re ut queritur ille in ciuitate fieri facinora capitalia :

Une prostituée refuse l’argent de son amant de cœur !

Ab amico amante argentum accipere meretrix non uult.13

Non, il faut qu’ils viennent siéger, connaître et juger ce qu’il faut penser de la religion, de la piété, des liens religieux, des cultes, de la bonne foi, du serment et aussi des temples, des sanctuaires, des sacrifices solennels, et encore des auspices mêmes auxquels nous présidons11 ; car il faut considérer que tout cela est en jeu dans la question des dieux immortels. Assurément, ceux-là mêmes qui croient détenir une certitude seront contraints de douter devant le profond désaccord qui divise sur ce sujet capital les hommes les plus savants.

sed ut adsint, cognoscant, animaduertant quid de religione, pietate, sanctitate, caerimoniis, fide, iure iurando, quid de templis, delubris sacrificiisque sollemnibus, quid de ipsis auspiciis, quibus nos praesumus, existimandum sit : haec enim omnia ad hanc de dis inmortalibus quaestionem referenda sunt. Profecto eos ipsos qui se aliquid certi habere arbitrantur, addubitare coget doctissimorum hominum de maxuma re tanta dissensio.

Cette observation, je l’ai faite souvent en d’autres circonstances, mais particulièrement chez mon ami Caius Cotta12, au cours d’un débat sérieux et approfondi sur les dieux immortels. M’étant rendu chez lui, lors des Féries latines13, sur son invitation pressante, je le trouvai, assis dans son exèdre, discutant avec le sénateur Caius Velléius auquel les épicuriens accordaient alors la première place parmi leurs adeptes romains. Il y avait aussi Quintus Lucilius Balbus14 qui était si avancé dans la connaissance du stoïcisme qu’on l’égalait aux Grecs les plus éminents de cette école. Dès que Cotta me vit il me dit : « Tu arrives fort à propos : une vive discussion s’engage entre Velléius et moi sur un sujet important. Étant donné tes goûts, il est naturel que tu y participes. »

Quod cum saepe alias tum maxime animaduerti cum apud C. Cottam familiarem meum accurate sane et diligenter de dis inmortalibus disputatum est. Nam cum feriis Latinis ad eum ipsius rogatu arcessituque uenissem, offendi eum sedentem in exedra et cum C. Velleio senatore disputantem ad quem tum Epicurei primas ex nostris hominibus deferebant. Aderat etiam Q. Lucilius Balbus qui tantos progressus habebat in Stoicis ut cum excellentibus in eo genere Graecis compararetur. Tum, ut me Cotta uidit, « Peroportune, inquit, uenis ; oritur enim mihi magna de re altercatio cum Velleio cui pro tuo studio non est alienum te interesse. »14

« Eh bien, moi aussi, dis-je, je crois être arrivé, comme tu le dis, à propos. Car vous voilà réunis, vous, les trois chefs de file des trois écoles. Et si Marcus Pison15 était là, toutes les philosophies, celles du moins qui sont en honneur, seraient représentées. » Cotta répliqua : « Si le livre de notre cher Antiochus16 dit vrai, ce livre qu’il a envoyé récemment à Balbus ici présent, tu n’as pas de raison de regretter l’absence de ton ami Pison ; en effet, selon Antiochus, les stoïciens sont d’accord en substance avec les péripatéticiens, il n’y a que le langage qui diffère. J’aimerais savoir ce que tu penses de ce livre, Balbus. »

« Atqui mihi quoque uideor, inquam, uenisse, ut dicis, oportune. Tres enim trium disciplinarum principes conuenistis. M. enim Piso si adesset, nullius philosophiae, earum quidem quae in honore sunt, uacaret locus. » Tum Cotta : « Si, inquit, liber Antiochi nostri qui ab eo nuper ad hunc Balbum missus est uera loquitur, nihil est quod Pisonem, familiarem tuum, desideres : Antiocho enim Stoici cum peripateticis re concinere uidentur, uerbis discrepare ; quo de libro, Balbe, uelim scire quid sentias. »

« Ce que j’en pense ? Je m’étonne qu’Antiochus, dont l’acuité est remarquable, n’ait pas vu qu’il y a une très grande différence entre les stoïciens, qui établissent entre l’honnête et le préférable une distinction qui ne porte pas sur des noms mais sur des choses de nature totalement différente, et les péripatéticiens, qui confondent l’honnête et le préférable si bien que ces notions n’ont entre elles qu’une différence de grandeur et pour ainsi dire de degré, non de nature. Ce n’est pas là un désaccord mineur sur les mots mais fondamental, sur la doctrine. Mais nous verrons cela une autre fois ; maintenant, si vous le voulez bien, reprenons notre entretien. »

« Egone, inquit ille, miror Antiochum, hominem in primis acutum, non uidisse interesse plurimum inter Stoicos, qui honesta a commodis non nomine sed genere toto diiungerent, et Peripateticos, qui honesta commiscerent cum commodis, ut ea inter se magnitudine et quasi gradibus, non genere, differrent. Haec enim est non uerborum parua sed rerum permagna dissensio.15 Verum hoc alias ; nunc quod coepimus, si uidetur. »

« D’accord, dit Cotta, mais pour que le nouvel arrivant – il me regardait – n’ignore pas le sujet du débat, je dirai que nous traitions de la nature des dieux : une question que je trouvais, comme toujours, fort obscure et sur laquelle je demandais à Velléius de nous exposer l’opinion d’Épicure. Ainsi donc Velléius, si cela ne t’ennuie pas, reprends ce que tu avais commencé à dire. »

« Mihi uero, inquit Cotta, uidetur. Sed ut hic qui interuenit », me intuens, « ne ignoret quae res agatur, de natura agebamus deorum, quae cum mihi uideretur perobscura, ut semper uideri solet, Epicuri ex Velleio sciscitabar sententiam. Quam ob rem, inquit, Vellei, nisi molestum est, repete quae coeperas. »16

Alors Velléius, avec l’assurance habituelle de ces gens-là, ne craignant rien tant que de paraître douter de quelque chose, parla comme s’il venait de descendre de l’assemblée des dieux et des intermondes d’Épicure :

Tum Velleius, fidenter sane, ut solent isti, nihil tam uerens quam ne dubitare aliqua de re uideretur, tamquam modo ex deorum concilio et ex Epicuri intermundiis2 descendisset,

« Écoutez, dit-il : ce ne sont pas des opinions inconsistantes et imaginaires, il ne s’agit pas du dieu ouvrier et architecte du monde, comme celui de Platon dans le Timée, ni de la vieille prophétesse des stoïciens, cette Pronoia qu’on peut appeler en latin Prouidentia, ni du monde lui-même, pourvu d’âme et de sens, ce dieu sphérique, feu ardent qui tourne sur lui-même, prodiges et merveilles inventés par des philosophes qui rêvent au lieu de raisonner. Car enfin, avec quels yeux de l’âme votre Platon a-t-il pu contempler la fabrication d’un si grand ouvrage, au cours de laquelle il représente le dieu bâtissant et édifiant le monde ? Comment s’y est-il pris ? quels furent ses outils, ses leviers, ses machines, ses ouvriers dans une telle entreprise ? De quelle façon l’air, le feu, l’eau, la terre ont-ils pu obéir et se soumettre à la volonté de l’architecte ? D’où tirent leur origine ces cinq formes solides à partir desquelles tout le reste fut composé et qui sont exactement appropriées à la constitution de l’âme et à la production des sensations17 ? Il serait trop long d’examiner toutes ces opinions, qui sont des chimères plutôt que des découvertes. Mais voici qui mérite la palme : celui qui nous a présenté, non seulement la naissance du monde, mais pour ainsi dire sa fabrication manuelle, dit que ce monde existera toujours ! Crois-tu qu’il ait goûté, ne serait-ce que du bout des lèvres, comme on dit, à la physiologie, c’est-à-dire à la science de la nature, le philosophe qui pense qu’une chose ayant eu une naissance peut être éternelle ? Quel est en effet le composé qui soit indissoluble, l’être qui, ayant eu un commencement, n’ait pas de fin ? Quant à votre Pronoia, Lucilius, si elle est identique au démiurge, je repose mes questions de tout à l’heure : quels furent ses ouvriers, ses machines, la conception et la mise en œuvre de tout l’ouvrage ? Mais si elle est différente, pourquoi a-t-elle fait le monde périssable, et non pas éternel, comme l’a fait le dieu de Platon ?

« Audite, inquit, non futtilis commenticiasque sententias, non opificem aedificatoremque3 mundi Platonis de Timaeo deum nec anum fatidicam Stoicorum Pronoeam quam latine licet Prouidentiam4 dicere, neque uero mundum ipsum, animo et sensibus praeditum, rotundum, ardentem, uolubilem deum, portenta et miracula non disserentium philosophorum sed somniantium.17 Quibus enim oculis animi5 intueri potuit uester Plato fabricam illam tanti operis qua construi a deo atque aedificari mundum facit ? Quae molitio, quae ferramenta, qui uectes, quae machinae, qui ministri tanti muneris fuerunt ? Quem ad modum autem oboedire et parere uoluntati architecti aer, ignis, aqua, terra potuerunt ? Vnde uero ortae illae quinque formae ex quibus reliqua formantur, apte cadentes ad animum efficiendum pariendosque sensus ? Longum est ad omnia quae talia sunt ut optata magis quam inuenta uideantur ;1812 sed illa palmaris quod, qui non modo natum mundum introduxerit sed etiam manu paene factum is eum dixerit fore sempiternum. Hunc censes primis, ut dicitur, labris gustasse phusiologiam6, id est naturae rationem, qui quicquam quod ortum sit putet aeternum esse posse ? Quae est enim coagmentatio non dissolubilis, aut quid est cuius principium aliquod sit, nihil sit extremum ? Pronoea uero si uestra est, Lucili, eadem, requiro quae paulo ante, ministros, machinas, omnem totius operis dissignationem atque apparatum ; sin alia est cur mortalem fecerit mundum non, quem ad modum Platonicus deus, sempiternum ?1913

Mais je vous demande à tous les deux pourquoi les architectes du monde se sont éveillés tout à coup, après avoir dormi pendant des siècles sans nombre ; car il n’est pas vrai de dire que, si le monde n’existait pas, les siècles n’existaient pas non plus. Pour le moment, je n’entends pas par siècles ceux qui résultent d’un nombre fixe de jours et de nuits, au cours des révolutions annuelles ; ceux-là, je reconnais qu’ils n’auraient pu être produits sans le mouvement circulaire du monde. Mais il existait depuis un temps infini une éternité que ne mesuraient pas des délimitations temporelles : on peut pourtant concevoir ce qu’elle fut grâce à la notion d’espace, car il est absolument inconcevable qu’il ait existé un temps quelconque quand le temps n’existait pas. Eh bien, donc, pendant cet espace de temps si démesuré, pourquoi, je te le demande, Balbus, votre Pronoia est-elle restée inactive ? Évitait-elle de se fatiguer ? Mais un dieu est inaccessible à la fatigue, et d’ailleurs la fatigue était nulle, puisque tous les éléments, le ciel, les feux, les terres, les mers obéissaient à la volonté divine. Et puis, qu’est-ce qui pouvait inspirer à dieu le désir de décorer le firmament de signes et d’illuminations, comme un édile ? Si c’était pour embellir sa propre demeure, il faut croire qu’il avait vécu jusque-là, pendant un temps infini, dans les ténèbres, comme dans un bouge ! Mais depuis ? Croirons-nous qu’il est charmé par la variété des objets dont nous voyons parés le ciel et la terre ? Quel plaisir un dieu peut-il prendre à ce spectacle ? Si plaisir il y avait, le dieu n’aurait pas pu s’en passer si longtemps. Ou alors, est-ce pour les hommes, comme vous le dites d’ordinaire18, qu’il a pris ces dispositions ? Est-ce pour les sages ? C’est donc pour une poignée d’hommes qu’il a mis en train une si grande entreprise. Est-ce pour les insensés ? Mais d’abord il n’avait pas de raison de rendre service aux méchants ; et ensuite quel résultat a-t-il obtenu, puisque tous les insensés sont sans aucun doute très misérables, précisément parce qu’ils sont insensés (peut-on citer plus grande misère que la déraison ?) et, d’autre part, parce qu’il y a beaucoup de maux dans la vie que les sages atténuent en les compensant par des biens tandis que les insensés ne peuvent ni éviter leur approche ni supporter leur présence19. Quant à ceux qui ont dit que le monde lui-même est un être vivant et sage, ils n’ont absolument pas compris sous quelle configuration pouvait se présenter un esprit intelligent. Je reviendrai sur cette question un peu plus tard.

Ab utroque autem sciscitor cur mundi aedificatores repente exstiterint, innumerabilia saecla dormierint ; non enim si mundus nullus erat saecla non erant. Saecla nunc dico non ea quae dierum noctiumque numero annuis cursibus conficiuntur ; nam fateor ea sine mundi conuersione effici non potuisse ; sed fuit quaedam ab infinito tempore aeternitas quam nulla circumscriptio temporum metiebatur, spatio tamen qualis ea fuerit intellegi potest, quod7 ne in cogitationem quidem cadit ut fuerit tempus aliquod nullum cum tempus esset.2014 Isto igitur tam immenso spatio quaero, Balbe, cur Pronoea uestra cessauerit. Laboremne fugiebat ? At iste nec attingit deum nec erat ullus cum omnes naturae numini diuino, caelum, ignes, terrae, maria parerent. Quid autem erat quod concupisceret deus mundum signis et luminibus tamquam aedilis ornare ? Si ut deus ipse melius habitaret, antea uidelicet tempore infinito in tenebris tamquam in gurgustio habitauerat. Post autem uarietatene eum delectari putamus, qua caelum et terras exornatas uidemus ? Quae ista potest esse oblectatio deo ? Quae si esset, non ea tam diu carere potuisset.2115 An haec, ut fere dicitis, hominum causa a deo constituta sunt ? Sapientiumne ? Propter paucos igitur tanta est rerum facta molitio. An stultorum ? At primum causa non fuit cur de inprobis bene mereretur ; deinde quid est adsecutus, cum omnes stulti sint sine dubio miserrimi, maxime quod stulti sint (miserius enim stultitia quid possumus dicere ?), deinde quod ita multa sunt incommoda in uita ut ea sapientes commodorum conpensatione leniant, stulti nec uitare uenientia possint nec ferre praesentia. Qui uero mundum ipsum animantem sapientemque esse dixerunt, nullo modo uiderunt animi natura intellegentis in quam figuram cadere posset. De quo dicam equidem paulo post.2216