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Quand Cotta eut ainsi parlé, Velléius reprit : « Quel imprudent j’ai été, dit-il, d’avoir tenté de me mesurer avec un académicien qui est aussi un rhéteur ! Je n’aurais pas redouté un académicien sans éloquence ni un rhéteur, si éloquent fût-il, ignorant ta philosophie ; car je ne me laisse pas déconcerter par un flux de paroles vaines, ni par la subtilité des idées si le style est trop sec. Mais toi, Cotta, tu as montré ta valeur dans l’un et l’autre domaine ; seuls t’ont manqué un public et des juges. Mais je te répondrai une autre fois ; écoutons maintenant Lucilius, si cela lui convient. »
Quae cum Cotta dixisset, tum Velleius : « Ne ego, inquit, incautus qui cum Academico et eodem rhetore congredi conatus sim ! Nam neque indisertum Academicum pertimuissem nec sine ista philosophia rhetorem quamuis eloquentem ; neque enim flumine conturbor inanium uerborum nec subtilitate sententiarum si orationis est siccitas. Tu autem, Cotta, utraque re ualuisti ; corona tibi et iudices defuerunt. Sed ad ista alias ; nunc Lucilium, si ipsi commodum est, audiamus. »1
Alors Balbus : « Pour ma part, j’aimerais mieux écouter encore Cotta, pourvu qu’il nous présente les dieux véritables, avec autant d’éloquence qu’il a supprimé les faux dieux. Car il appartient à un philosophe, à un pontife, à un Cotta, d’avoir sur les dieux immortels non pas une idée flottante et incertaine, comme les académiciens, mais comme les nôtres, une idée bien assise et déterminée. Car, contre Épicure on en a dit assez et plus qu’assez, mais je brûle d’entendre ce que tu penses toi-même, Cotta. »
Tum Balbus : « Eundem equidem mallem audire Cottam dum qua eloquentia falsos deos sustulit eadem ueros inducat. Est enim et philosophi et pontificis et Cottae de dis inmortalibus habere non errantem et uagam, ut Academici, sed ut nostri, stabilem certamque sententiam. Nam contra Epicurum satis superque dictum est ; sed aueo audire tu ipse, Cotta, quid sentias. »2
« As-tu donc oublié, dit Cotta, ce que j’ai dit en commençant ? Il m’est plus facile, surtout sur de pareilles questions, de dire ce que je ne pense pas que ce que je pense.Mais quand même j’aurais quelques lumières sur le sujet, je préférerais pourtant t’écouter à mon tour, après avoir moi-même parlé si longtemps. »1
« An, inquit, oblitus es quid initio dixerim, facilius me, talibus praesertim de rebus, quid non sentirem quam quid sentirem posse dicere ?Quod si haberem aliquid quod liqueret, tamen te uicissim audire uellem cum ipse tam multa dixissem. »
À quoi Balbus répondit : « Je me plierai à ton désir et je serai aussi bref que possible ; en effet, maintenant que sont réfutées les erreurs d’Épicure, mon exposé est considérablement abrégé. Nos auteurs, d’une manière générale, divisent en quatre parties l’ensemble de cette recherche sur les dieux immortels : ils enseignent d’abord que les dieux existent, puis quelle est leur nature, ensuite que le monde est gouverné par eux, enfin qu’ils veillent sur les affaires humaines. Mais nous, examinons dans cet entretien les deux premières parties ; la troisième et la quatrième, qui demandent de plus grands développements, doivent être, je crois, renvoyées à une autre occasion »2.
Tum Balbus : « Geram tibi morem et agam quam breuissume potero ; etenim conuictis Epicuri erroribus longa de mea disputatione detracta oratio est. Omnino diuidunt nostri totam istam de dis inmortalibus quaestionem in partis quattuor. Primum docent esse deos, deinde quales sint, tum mundum ab his administrari, postremo consulere eos rebus humanis. Nos autem hoc sermone quae priora duo sunt sumamus ; tertium et quartum, quia maiora sunt, puto esse in aliud tempus differenda. »
« Pas du tout, dit Cotta, car nous avons du temps libre et nous traitons de questions qu’on doit faire passer avant toutes les affaires. »
« Minime uero, inquit Cotta ; nam et otiosi sumus et his de rebus agimus quae sunt etiam negotiis anteponendae. »3
Lucilius commença : « Le premier point n’a même pas besoin, semble-t-il, d’être développé. Que peut-il y avoir en effet d’aussi manifeste, d’aussi évident, quand nous levons les yeux vers le ciel et contemplons les corps célestes, que l’existence d’un pouvoir divin, doué d’une intelligence supérieure, qui les gouverne ? S’il n’en était pas ainsi, comment Ennius aurait-il pu dire, avec l’assentiment unanime :
Tum Lucilius : « Ne egere quidem uidetur, inquit, oratione prima pars. Quid enim potest esse tam apertum tamque perspicuum cum caelum suspeximus caelestiaque contemplati sumus quam esse aliquod numen praestantissimae mentis quo haec regantur ? Quod ni ita esset, qui potuisset adsensu omnium dicere Ennius :
Regarde ce ciel d’un brillant éclat que tous invoquent sous le nom de Jupiter,
Aspice hoc sublime candens quem inuocant omnes Iouem,
ce Jupiter maître du monde dont la volonté gouverne toutes choses et, comme dit encore Ennius,
illum uero et Iouem et dominatorem rerum et omnia motu regentem et, ut idem Ennius
père des dieux et des hommes,
patrem diuumque hominumque
dieu omniprésent et tout-puissant ? Si on en doute, je ne comprends vraiment pas pourquoi on ne pourrait pas douter aussi de l’existence du soleil : en effet, en quoi cette dernière évidence est-elle plus grande que la première ? S’il n’y avait pas dans notre esprit une représentation ferme et assurée3, notre croyance ne demeurerait pas aussi stable et ne serait pas confirmée par le temps qui passe, elle n’aurait pas pu s’enraciner au cours des siècles, de génération en génération. Nous voyons en effet que les autres croyances, vaines fictions, se sont évanouies avec le temps. Qui croit qu’un hippocentaure ou une Chimère aient jamais existé ? Peut-on trouver une vieille assez sotte pour avoir peur des monstres infernaux auxquels on croyait jadis ? La durée détruit les fictions de la croyance mais confirme les jugements naturels.
et praesentem ac praepotentem deum ? Quod qui dubitet haud sane intellego cur non idem sol sit an nullus sit dubitare possit.44 Quid enim est hoc illo euidentius ? Quod nisi cognitum conprehensumque animis haberemus non tam stabilis opinio permaneret nec confirmaretur diuturnitate temporis nec una cum saeclis aetatibusque hominum inueterare potuisset. Etenim uidemus ceteras opiniones fictas atque uanas diuturnitate extabuisse. Quis enim hippocentaurum fuisse aut Chimaeram putat, quaeue anus tam excors inueniri potest quae illa quae quondam credebantur apud inferos portenta extimescat ? Opinionis enim commenta delet dies, naturae iudicia confirmat.
C’est pourquoi, dans notre peuple comme dans tous les autres, le culte des dieux et le respect des devoirs religieux grandissent et s’améliorent de jour en jour. Et ce progrès n’est pas accidentel ni fortuit, mais il tient au fait que souvent les dieux, présents en personne, manifestent leur puissance ; par exemple, au lac Régille, pendant la guerre contre les Latins, quand le dictateur Aulus Postumius livrait bataille à Octavius Mamilius de Tusculum, on vit Castor et Pollux combattre à cheval dans nos rangs4 ; à une époque plus récente, ces mêmes Tyndarides annoncèrent la défaite de Persée : Publius Vatiénus, le grand-père de notre jeune contemporain, venant de nuit à Rome de la préfecture de Réate, fut informé par deux jeunes gens montés sur des chevaux blancs que le roi Persée avait été fait prisonnier en ce jour ; il l’annonça au Sénat et fut d’abord jeté en prison pour avoir parlé inconsidérément des affaires de l’État, puis, quand arriva un rapport de Paul-Émile et qu’il fut établi que la date était la même, le Sénat lui fit don d’une terre et le dispensa du service militaire5. Autre exemple : quand les Locriens eurent vaincu les habitants de Crotone dans une grande bataille, près de la rivière Sagra, la tradition rapporte que le jour même on apprit la nouvelle de ce combat aux Jeux olympiques6. Souvent les voix des Faunes se sont fait entendre7, souvent sont apparues des formes divines poussant quiconque n’est ni stupide ni impie à reconnaître la présence des dieux.
Itaque et in nostro populo et in ceteris deorum cultus religionumque sanctitates existunt in dies maiores atque meliores.5 Idque euenit non temere nec casu sed quod et praesentes saepe dii uim suam declarant ut et apud Regillum bello Latinorum cum A. Postumius dictator cum Octauio Mamilio Tusculano proelio dimicaret, in nostra acie Castor et Pollux ex equis pugnare uisi sunt et recentiore memoria idem Tyndaridae Persea uictum nuntiauerunt. P. enim Vatienus, auus huius adulescentis, cum e praefectura Reatina Romam uenienti noctu duo iuuenes cum equis albis dixissent regem Persea illo die captum, <cum> senatui nuntiauisset primo, quasi temere de re publica locutus in carcerem coniectus est, post a Paulo litteris allatis cum idem dies constitisset et agro a senatu et uacatione donatus est. Atque etiam cum ad fluuium Sagram Crotoniatas Locri maximo proelio deuicissent, eo ipso die auditam esse eam pugnam ludis Olympiae memoriae proditum est. Saepe Faunorum uoces exauditae, saepe uisae formae deorum quemuis aut non hebetem aut impium deos praesentes esse confiteri coegerunt.66
Quant aux prédictions, aux prémonitions des événements à venir, que prouvent-elles, sinon que ce qui se produit apparaît, est manifesté, présagé, prédit aux hommes, d’où les noms d’apparitions, de signes manifestes, de présages, de prodiges8. Et si nous croyons que les récits qu’on fait de Mopsos, de Tirésias, d’Amphiaraos, de Calchas, d’Hélénos9 sont des fictions qu’autorise la liberté des fables – encore que les fables elles-mêmes n’eussent pas fait place à ces augures, si la réalité les avait absolument rejetés –, ne pourrons-nous pas prouver la puissance des dieux, en nous instruisant par des exemples de chez nous ? Ne serons-nous pas ébranlés par l’aveuglement de Publius Claudius, au cours de la première guerre punique10 ? Comme les poulets sacrés, sortis de leur cage, ne mangeaient pas, par plaisanterie et pour se moquer des dieux, il alla jusqu’à les faire jeter à l’eau pour qu’ils boivent, puisqu’ils ne voulaient pas manger. Cette dérision lui coûta bien des larmes, quand la flotte eut été vaincue, et causa une grande défaite au peuple romain. Et dans la même guerre, son collègue Junius n’a-t-il pas perdu sa flotte dans la tempête, pour n’avoir pas obéi aux auspices ? Aussi Claudius fut-il condamné par le peuple, et Junius se donna la mort. Coelius écrit que Caius Flaminius est tombé dans la bataille du lac Trasimène, portant un rude coup à la république, pour avoir négligé ses devoirs religieux. La mort de ces hommes peut faire comprendre que la république a grandi quand ses chefs remplissaient leurs obligations religieuses. Et si nous voulons comparer nos qualités propres avec celles des peuples étrangers, on trouvera que nous leur sommes égaux ou même inférieurs à tous autres égards, mais bien supérieurs dans la religion, c’est-à-dire le culte des dieux. Faut-il mépriser le fameux bâton augural avec lequel Attus Navius divisa sa vigne en secteurs, pour retrouver son porc11 ? Je pourrais le croire si, grâce à ses augures, le roi Hostilius n’avait conduit de très grandes guerres12. Mais, par la négligence des grandes familles, la science augurale s’est perdue, on a méprisé la véracité des auspices, on n’a sauvé que les apparences. C’est ainsi que les affaires les plus importantes de la république, entre autres les guerres, dont dépend le salut de l’État, sont conduites sans qu’on prenne les auspices : on ne les observe plus au passage des rivières, on ne tient plus compte de ceux que fournissent les pointes des lances, on ne convoque plus les troupes suivant les rites, ce qui a fait disparaître les testaments faits sous les armes ; maintenant, en effet, nos généraux commencent à faire la guerre quand ils ont déposé leurs auspices13. Mais chez nos ancêtres la religion avait un si grand pouvoir que des chefs d’armée, la tête voilée, prononçant les formules rituelles, se vouaient eux-mêmes aux dieux immortels pour le salut de la république14. Je pourrais citer bien des passages des oracles sibyllins, beaucoup d’autres tirés des réponses des haruspices, qui confirmeraient des faits qui ne devraient faire de doute pour personne.
Praedictiones uero et praesensiones rerum futurarum quid aliud declarant nisi hominibus ea quae sint ostendi, monstrari, portendi, praedici, ex quo illa ostenta, monstra, portenta, prodigia dicuntur. Quod si ea ficta credimus licentia fabularum, Mopsum, Tiresiam, Amphiaraum, Calchantem, Helenum (quos tamen augures ne ipsae quidem fabulae adsciuissent, si res omnino repudiarent), ne domesticis quidem exemplis docti numen deorum conprobabimus ? Nihil nos P. Claudi bello Punico primo temeritas mouebit, qui etiam per iocum deos inridens, cum cauea liberati pulli non pascerentur, mergi eos in aquam iussit, ut biberent, quoniam esse nollent ? Qui risus classe deuicta multas ipsi lacrimas, magnam populo Romano cladem attulit. Quid ? Collega eius Iunius eodem bello nonne tempestate classem amisit, cum auspiciis non paruisset ? Itaque Claudius a populo condemnatus est, Iunius necem sibi ipse consciuit.77C. Flaminium Coelius religione neglecta cecidisse apud Trasumenum scribit magno cum rei publicae uulnere. Quorum exitio intellegi potest eorum imperiis rem publicam amplificatam qui religionibus paruissent. Et si conferre uolumus nostra cum externis, ceteris rebus aut pares aut etiam inferiores reperiemur, religione, id est cultu deorum, multo superiores.8An Atti Naui lituus ille, quo ad inuestigandum suem regiones uineae terminauit, contemnendus est ? Crederem, nisi eius augurio rex Hostilius maxima bella gessisset. Sed neglegentia nobilitatis augurii disciplina omissa ueritas auspiciorum spreta est, species tantum retenta ; itaque maximae rei publicae partes, in his bella quibus rei publicae salus continetur, nullis auspiciis administrantur, nulla peremnia seruantur, nulla ex acuminibus, nulli uiri uocantur, ex quo in procinctu testamenta perierunt ; tum enim bella gerere nostri duces incipiunt cum auspicia posuerunt.9At uero apud maiores tanta religionis uis fuit ut quidam imperatores etiam se ipsos dis inmortalibus capite uelato uerbis certis pro re publica deuouerent. Multa ex Sibyllinis uaticinationibus, multa ex haruspicum responsis commemorare possum quibus ea confirmentur quae dubia nemini debent esse.
Eh bien, la science de nos augures et celle des haruspices étrusques ont été prouvées, sous le consulat de Publius Scipion et de Caius Figulus, par les faits eux-mêmes15. Tibérius Gracchus, consul pour la deuxième fois, procédait à leur élection quand le scrutateur de la première centurie mourut subitement, sur place, en les proclamant élus. Gracchus continua néanmoins à tenir les comices jusqu’au bout, mais, s’apercevant que cet incident avait fait naître dans le peuple un scrupule religieux, il fit un rapport au Sénat. Le Sénat décida d’en référer à ceux qu’il consultait d’ordinaire. Les haruspices, introduits au Sénat, répondirent que le président des comices avait commis une irrégularité. Alors Gracchus, comme je l’ai appris de mon père, bouillant de colère : “Ainsi donc, c’est moi qui n’ai pas suivi les règles, moi qui ai présidé les comices en tant que consul, moi qui suis augure et qui ai pris les auspices ! Et c’est vous, des Étrusques, des Barbares, qui détenez le droit du peuple romain en matière d’auspices et qui avez le pouvoir d’interpréter le vote des comices !”. En conséquence, il fit sortir les haruspices. Mais plus tard, de sa province, il écrivit au collège des augures une lettre disant que, à la lecture des livres auguraux, il s’était rappelé qu’il avait fait une faute en choisissant les jardins de Scipion pour y dresser la tente augurale, car, après avoir ensuite franchi le pomerium pour tenir une réunion du Sénat, il avait oublié au retour de prendre les auspices, en franchissant à nouveau le pomerium : ainsi donc, l’élection des consuls avait été irrégulière. Les augures renvoyèrent l’affaire au Sénat ; le Sénat décida que les consuls se démettraient ; ils se démirent. Quels meilleurs exemples pouvons-nous chercher ? Un homme d’une très grande sagesse et peut-être supérieur à tous a mieux aimé avouer sa faute, qu’il aurait pu dissimuler, que de voir une souillure religieuse attachée à la république ; des consuls ont mieux aimé renoncer sur-le-champ au pouvoir suprême, plutôt que de le détenir un seul instant en violation de la religion. L’autorité des augures est grande ; mais l’art des haruspices n’est-il pas divin16 ? Quand on considère ces faits et d’autres du même genre, innombrables, n’est-on pas contraint de reconnaître l’existence des dieux ? En effet, les êtres dont il existe des interprètes existent eux-mêmes nécessairement : or il y a des interprètes des dieux ; reconnaissons donc que les dieux existent. Mais l’événement peut n’être pas toujours conforme à la prédiction. Les malades ne guérissent pas tous, mais il ne s’ensuit pas que l’art médical n’existe pas. Les dieux nous révèlent l’avenir par des signes ; si certains se trompent en les interprétant, ce n’est pas la nature des dieux mais la conjecture des hommes qui est en faute. Ainsi donc, il y a accord sur l’essentiel entre tous les hommes de toutes les nations : tous en effet ont une connaissance innée et pour ainsi dire gravée dans l’esprit que les dieux existent17.
Atqui et nostrorum augurum et Etruscorum haruspicum disciplinam P. Scipione C. Figulo consulibus res ipsa probauit. Quos cum Ti. Gracchus consul iterum crearet, primus rogator, ut eos rettulit, ibidem est repente mortuus. Gracchus cum comitia nihilo minus peregisset remque illam in religionem populo uenisse sentiret, ad senatum rettulit. Senatus quos ad soleret referendum censuit. Haruspices introducti responderunt non fuisse iustum comitiorum rogatorem.1010Tum Gracchus, ut e patre audiebam, incensus ira, “Itane uero, ego non iustus, qui et consul rogaui et augur et auspicato ? An uos Tusci ac barbari auspiciorum populi Romani ius tenetis et interpretes esse comitiorum potestis ?”. Itaque tum illos exire iussit. Post autem e prouincia litteras ad collegium misit se, cum legeret libros, recordatum esse uitio sibi tabernaculum captum fuisse hortos Scipionis quod, cum pomerium postea intrasset habendi senatus causa, in redeundo, cum idem pomerium transiret, auspicari esset oblitus ; itaque uitio creatos consules esse. Augures rem ad senatum ; senatus ut abdicarent consules ; abdicauerunt. Quae quaerimus exempla maiora ? Vir sapientissimus atque haud sciam an omnium praestantissimus peccatum suum, quod celari posset, confiteri maluit quam haerere in re publica religionem ; consules summum imperium statim deponere quam id tenere punctum temporis contra religionem.11Magna augurum auctoritas. Quid ? Haruspicum ars nonne diuina ? Haec et innumerabilia ex eodem genere qui uideat nonne cogatur confiteri deos esse ? Quorum enim interpretes sunt, eos ipsos esse certe necesse est ; deorum autem interpretes sunt ; deos igitur esse fateamur. At fortasse non omnia eueniunt quae praedicta sunt. Ne aegri quidem quia non omnes conualescunt idcirco ars nulla medicina est. Signa ostenduntur a dis rerum futurarum ; in his si qui errauerunt non deorum natura sed hominum coniectura peccauit. Itaque inter omnis omnium gentium summa constat ; omnibus enim innatum est et in animo quasi insculptum esse deos.1212
Sur leur nature, les avis diffèrent, mais personne ne nie leur existence. Selon notre maître Cléanthe quatre causes expliquent comment se forment les notions sur les dieux dans l’esprit des hommes18. La première qu’il allègue est celle dont je viens de parler : elle est issue de la prévision de l’avenir ; la deuxième est celle que nous tirons des grands avantages qui découlent de notre climat tempéré, de la fertilité de la terre et de l’abondance de tant d’autres commodités ; la troisième, c’est la terreur qu’inspirent la foudre, les tempêtes, les averses, la neige, la grêle, les dévastations, les épidémies, les tremblements de terre et les fréquents grondements souterrains, les pluies de pierres et les gouttes de pluie couleur de sang, les éboulements ou les gouffres qui s’ouvrent soudain dans la terre, les monstres contre nature chez les hommes et les animaux et aussi les traînées de feu qu’on voit dans le ciel, les étoiles que les Grecs appellent comètes, et nos compatriotes “étoiles chevelues”19 et qui récemment, pendant la guerre d’Octavius20, furent messagères de grands malheurs, le soleil double – phénomène qui s’est produit, je l’ai su par mon père, sous le consulat de Tuditanus et d’Aquilius, l’année même où s’éteignit Publius Scipion l’Africain, cet autre soleil21 : terrifiés par ces prodiges, les hommes ont soupçonné l’existence d’une puissance céleste et divine ; la quatrième cause, et peut-être la principale, c’est la régularité du mouvement et la révolution du ciel, la singularité, l’utilité, la beauté, l’ordre du soleil, de la lune et de tous les astres ; la vue de pareilles choses, à elle seule, montre assez qu’elles ne sont pas dues au hasard : de même, si on entre dans une maison, dans un gymnase ou une place publique, en voyant la disposition, la mesure, l’organisation de toutes choses, on ne peut penser que tout cela se fait sans cause, mais on comprend qu’il y a quelqu’un qui dirige et à qui on obéit – à plus forte raison, dans de si grands mouvements, de si grands changements périodiques22 qui se produisent infailliblement bien qu’ils s’étendent sur une durée impossible à mesurer, on conclura nécessairement que de si grands mouvements sont régis par une intelligence.
Quales sint uarium est ; esse nemo negat. Cleanthes quidem noster quattuor de causis dixit in animis hominum informatas deorum esse notiones. Primam posuit eam de qua modo dixi, quae orta esset ex praesensione rerum futurarum ; alteram quam ceperimus ex magnitudine commodorum quae percipiuntur caeli temperatione, fecunditate terrarum, aliarumque commoditatum complurium copia.1313Tertiam quae terreret animos fulminibus, tempestatibus, nimbis, niuibus, grandinibus, uastitate, pestilentia, terrae motibus et saepe fremitibus, lapideisque imbribus et guttis imbrium quasi cruentis, tum labibus aut repentinis terrarum hiatibus, tum praeter naturam hominum pecudumque portentis, tum facibus uisis caelestibus, tum stellis his quas Graeci cometas, nostri cincinnatas uocant, quae nuper bello Octauiano magnarum fuerunt calamitatum praenuntiae, tum sole geminato quod, ut e patre audiui, Tuditano et Aquilio consulibus euenerat, quo quidem anno P. Africanus, sol alter, extinctus est, quibus exterriti homines uim quandam esse caelestem et diuinam suspicati sunt.1414 Quartam causam esse eamque uel maximam aequabilitatem motus, conuersionem caeli, solis, lunae, siderumque omnium distinctionem, utilitatem, pulchritudinem, ordinem, quarum rerum aspectus ipse satis indicaret non esse ea fortuita. Vt, si quis in domum aliquam aut in gymnasium aut in forum uenerit, cum uideat omnium rerum rationem, modum, disciplinam, non possit ea sine causa fieri iudicare sed esse aliquem intellegat qui praesit et cui pareatur, multo magis in tantis motionibus tantisque uicissitudinibus, tam multarum rerum atque tantarum ordinibus, in quibus nihil umquam inmensa et infinita uetustas mentita sit, statuat necesse est ab aliqua mente tantos naturae motus gubernari.1515
Chrysippe, bien que doué d’un esprit très pénétrant, parle pourtant de telle sorte qu’il semble que la nature elle-même lui ait appris ce qu’il dit et qu’il n’a pas l’air de l’avoir découvert tout seul :
Chrysippus quidem, quamquam est acerrimo ingenio, tamen ea dicit ut ab ipsa natura didicisse, non ut ipse repperisse uideatur.
Si en effet, dit-il, il y a quelque chose dans le monde que l’intelligence de l’homme, sa raison, sa force, son pouvoir seraient incapables de produire, l’être qui produit cela est à coup sûr supérieur à l’homme ; or les choses célestes et toutes celles dont l’ordre est immuable ne peuvent être faites par l’homme ; donc, celui par qui elles sont faites est supérieur à l’homme ; mais cet être, de quel nom l’appeler sinon “dieu” ?
Si enim, inquit, est aliquid in rerum natura quod hominis mens, quod ratio, quod uis, quod potestas humana efficere non possit, est certe id quod illud efficit homine melius ; atqui res caelestes omnesque eae quarum est ordo sempiternus ab homine confici non possunt ; est igitur id quo illa conficiuntur homine melius. Id autem quid potius dixeris quam deum ?16