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Lettre 14
Lettre 14
29 août 1070 – juillet 10771
29 août 1070 – juillet 1077
Au Seigneur Jean, archevêque des Normands2, à élever de manière insigne par le mérite de la sainteté, Lanfranc, indigne d’être appelé évêque, que ce qui a bien commencé se poursuive pour le mieux.
[f.16r]Domino merito sanctitatis insigniter efferendo Iohanni Normannorum archiepiscopo L. indignus uocari episcopus bene ceptis meliora conectere.
Je rends grâce pour votre honorable bienveillance car non seulement, quand nous étions en présence l’un de l’autre, vous m’avez pris en affection d’un amour inépuisable à cause de Dieu, mais encore, quand nous sommes éloignés l’un de l’autre, vous montrez clairement que vous nous dirigez par un soin paternel. Qu’il ne m’arrive jamais – et que la clémence divine éloigne toujours de mes pensées cette erreur ! – de trouver pénible que quelqu’un, en considération de mon salut et au regard de la vie éternelle, exerce sa sollicitude au sujet de mon âme : si certains de mes actes lui déplaisent, qu’il ne tarde pas à l’indiquer, animé de bienveillance ; s’il ne peut me corriger autrement, qu’il me châtie par des paroles quand je suis présent, ou qu’il ne néglige pas de me blâmer par écrit si je suis absent. Mais bien plus, l’ami qui, dans sa miséricorde, me corrige et me blâme, sera estimé juste par moi ; ennemi et pécheur sera celui qui oint ou s’emploie à oindre ma tête de l’huile de la mauvaise flatterie.
Gratias ago colendae benignitati uestrae quia non solum presens praesentem me indeficienti amore propter Deum dilexistis, uerum etiam absens pro absente paternam uos curam gerere salubri admonitione euidenter ostenditis. Absit autem a me longeque a sensibus meis hunc errorem semper auertat diuina clementia, ut molestum michi sit si quis respectu salutis meae uitaeque aeternae contemplatione de anima mea sollicitudinem gerat : si ea quae de actibus meis sibi displicent pietate motus indicare non differat ; si aliter me corrigere non potest, uerbis quoque obiurgare praesentem aut litteris increpare absentem non neglegat. Sed amicus potius a me iustus existimabitur qui in misericordia corripit me et increpat ; hostis autem peccator qui oleo prauae adulationis caput meum aut inpinguat aut inpinguare laborat.
Et ce que votre sainteté a écrit au sujet de l’étole m’a vraiment beaucoup plu et ne m’a jamais déplu3. Mais ce qu’elle ajoute, à savoir, que pour dédicacer une église, l’évêque qui va célébrer doit être revêtu des vêtements sacrés de son rang épiscopal, et qu’elle considère parmi ces vêtements sacrés la chasuble4, j’en ai été grandement étonné car je ne puis me souvenir d’avoir jamais vu quelque chose de tel5. En effet, j’ai souvent regardé attentivement divers évêques de diverses régions dédicacer des églises, et, autant que j’ai pu, tout ce qui a été fait par eux, je me suis appliqué [à l’observer]. Et bien qu’ils eussent agi en quelques endroits différemment, tous, cependant revêtus de chapes6 jusqu’à la célébration de la messe, s’acquittèrent dûment de leur office sans chasuble. Enfin, saint Léon, prélat suprême du siège romain, a dédicacé en ma présence l’église de Remiremont7, et il a accompli sans chasuble tout ce que l’ordo exigeait d’être fait avant la messe8.
Quicquid uero sanctitas uestra de stola scripsit multum michi placuit, nec unquam displicuit. Sed quod subiunxit, quia ad dedicandam aecclesiam episcopus processurus sacris [f.16v]uestibus ex institutione episcopalis ordinis debeat esse indutus, atque in expositione ipsarum sacrarum uestium casulam posuit, ualde stupui, quia tale aliquid me unquam uidisse meminisse non potui. Diuersos enim diuersarum prouinciarum praesules aecclesias dedicare sepe conspexi, omnibusque quae ab eis acta sunt quantam potui curam adhibui. Qui etsi in nonnullis dissimilia egerunt, omnes tamen cappis induti usque ad celebrationem missae debita seruitia sine casula expleuerunt. Denique sanctus Leo Romanae sedis summus antistes Romericensem me praesente aecclesiam dedicauit, cunctaque quae ante missam fieri ordo poposcerat sine casula consummauit.
En outre, vous avez rapporté que dans la célébration des ordinations, le manipule n’était donné qu’au seul sous-diacre ; je vous demande de m’instruire par vos lettres où vous avez appris cela. J’entends en effet que certains le font mais je ne peux me souvenir si ce qui a été fait est recommandé par les autorités sacrées. La plupart affirment que le manipule est un ornement commun à tous les ordres9, comme l’aube10 et l’amict11. Car dans les monastères de moines, même les laïcs, quand ils sont revêtus d’aubes, ont coutume de porter le manipule selon une antique institution de nos pères12. Dans les nombreux pontificaux que nous avons de diverses régions, nous trouvons écrit au sujet de l’ordination sous-diaconale, entre autres, ce qui suit : « Mais ensuite qu’il reçoive de l’archidiacre la burette [urceolum] avec un bassin [cum aquamanili] et le manuterge [ac manutergium] »13. Dans certains exemplaires on trouve : un bassin avec eau [cum aqua manile] ; dans d’autres : avec un bassin d’eau [cum aquae manili]. Ce qu’est une burette est clairement évident. C’est en effet un récipient tenu en hauteur d’où l’eau est versée sur les mains à laver. Quant au bassin avec eau [aqua manile] ou au bassin d’eau [aquae manile], les Italiens en font un seul mot et on appelle ainsi, dans leur langue, le récipient placé en dessous dans lequel tombe l’eau versée sur les mains. Au cas où vous estimeriez qu’il faille couper la burette avec de l’eau [urceolum cum aqua] puis prendre le manile et le manuterge [manila ac manutergium], dans la mesure où vous comprendriez que le manile est le manipule [manipulus], pourquoi le manipule serait-il placé entre la burette et le manuterge, et pourquoi, puisque les autres ornements sont remis par les évêques, serait-il prescrit que le manipule soit remis par l’archidiacre14 ? J’appelle votre sainte paternité pour que vous vous appliquiez à m’indiquer avec une grande exactitude dans quel texte, soit du siècle soit divin, vous avez trouvé ainsi le manipule nommé. Au quatrième concile de Carthage, toute ambiguïté a été exclue, on y lit ainsi : « Lorsqu’un sous-diacre est ordonné, puisqu’il ne reçoit pas l’imposition des mains, qu’il reçoive de la main de l’évêque la patène vide et le calice vide. Mais de la main de l’archidiacre, qu’il reçoive la burette avec de l’eau et le bassin ainsi que le manuterge »15. De même Isidore dans sa lettre Des ordres sacrés : « Au sous-diacre, dit-il, il revient de porter le calice et la patène à l’autel du Christ, de les remettre aux diacres et de les servir, de tenir aussi la burette et le bassin ainsi que le manuterge, et de présenter l’eau à l’évêque, au prêtre et aux diacres pour leur laver les mains devant l’autel »16.
Porro quod in dandis ordinibus soli subdiacono dari manipulum perhibuistis, ubi hoc acceperitis rogo me uestris litteris instruatis. A quibusdam enim id fieri audio, sed utrum id fieri sacris auctoritatibus precipiatur meminisse non ualeo. Plerique autumant manipulum commune esse ornamentum omnium ordinum, sicut albam et amictum. Nam et in coenobiis monachorum etiam laici, cum albis induuntur, ex antiqua patrum institutione solent ferre manipulum. In nostris episcopalis ordinis codicibus, quos ex diuersis regionibus multos habemus, de ordinando subdiacono inter cetera sic scriptum habetur : « Postea uero accipiat ab archidiacono urceolum cum aquamanili, ac manutergium ». In quibusdam sic, « cum [f.17r]aqua manile » ; in aliis ita, « cum aquae manili ». Vrceolus quid sit liquido patet. Est enim uas superius, unde lauandis manibus aqua infunditur. Aqua manile siue aquae manile Italici unam partem dicunt, uocaturque lingua eorum uas inferius, in quod manibus infusa aqua delabitur. Quod si fortasse sic distinguendum putatis, « urceolum cum aqua » et postea « manile ac manutergium », quatinus manile esse manipulum intelligatis, cur inter urceolum ac manutergium ponatur manipulus, et cur cum cetera ornamenta ab episcopis dentur dari ab archidiacono manipulus iubeatur ? In qua scriptura siue seculari siue diuina sic uocatum manipulum reppereritis posco sanctam paternitatem uestram ut indicare michi competenti diligentia studeatis. In Cartaginiensi concilio quarto omne huius rei ambiguum excluditur, ubi sic legitur : « Subdiaconus cum ordinatur, quia manus impositionem non accipit, patenam de manu episcopi accipiat uacuam et calicem uacuum. De manu uero archidiaconi accipiat urceolum cum aqua et aquamanile ac manutergium ». Item Ysodorus, in epistola De sacris ordinibus : « Ad subdiaconum », inquit, « pertinet calicem et patenam ad altare Christi deferre et leuitis tradere eisque ministrare, urceolum quoque et aquaemanile et manutergium tenere, episcopo presbitero et leuitis pro lauandis ante altare manibus [f.17v]aquam prebere ».
Que le Seigneur tout-puissant protège votre vie au-dedans et au-dehors, qu’il croisse en vous et qu’il conserve la dilection que vous aviez l’habitude autrefois de me porter, il est important pour vous que vous croyiez ce qui doit être cru à mon sujet, et que vous écartiez loin de vos oreilles, par votre autorité toute pastorale, les langues médisantes.
Omnipotens Dominus uitam uestram intus exteriusque tueatur, augeatque in uobis auctamque conseruet dilectionem qua me quondam diligere solebatis, quatinus de me quantum ad uos quidem pertinet quae credenda sunt credatis, proculque ab auribus uestris linguas detrahentium pastorali semper auctoritate repellatis.
Lettre 15
Lettre 15
Entre 1076 et le 19 mars 107717
Entre 1076 et le 19 mars 1077
Au seigneur Jean, archevêque des Normands, à honorer de manière insigne par le mérite de la sainteté, le frère Lanfranc, dévouement fidèle et salut éternel avec mes prières.
[f.17v]Domino merito sanctitatis insigniter honorando Normannorum archiepiscopo Io. frater L. fidele seruitium aeternamque salutem cum orationibus.
Je vous demande et vous demande instamment que vous n’interprétiez pas comme une preuve de ma mauvaise volonté le fait que pendant un long intervalle je me suis abstenu de visiter par lettre votre paternité que j’aime d’un grand amour et considère avec une grande vénération, ni que vous considériez que la cause ou la raison en eût été d’une quelconque rancœur ou haine. Conjecturez plutôt dans ce sens la vérité des faits, dans la mesure où votre expérience peut la connaître par les nombreux informateurs qui connaissent l’état misérable de mon existence. En raison de je ne sais quel jugement caché de Dieu, je suis sans cesse soumis à de si nombreuses et si grandes avanies en ce monde, je supporte sans arrêt de si nombreuses jalousies, tant dans mes propres affaires que dans celles des autres, je conjecture, en considérant le temps présent, de si nombreuses calamités à venir dans le futur, que la possibilité de dicter ou d’écrire ne m’est accordée que très rarement, et, quand elle m’est accordée, soit je ne trouve aucune personne en mesure de porter ma lettre, soit la personne est si qualifiée qu’elle estime injurieux d’avoir à porter une lettre. Quant à moi, cependant, à la fois je désire être au courant de ce qui vous arrive, avec la promesse de mes bons offices et de mon aide, et à la fois j’aspire humblement à ce que vous soit connu ce qui m’arrive. Et je prie que la charité et la chère concorde, qui demeuraient entre nous jusqu’ici, restent inviolées tous les jours de notre vie, et qu’aucune langue médisante ne puisse en aucune façon les affaiblir ou les faire disparaître. Et il ne pourra pas en être autrement, à moins que les amateurs de discorde, ou se convertissent à l’amour de la concorde par nos exhortations ou, persistant dans leur sottise, soient entièrement écartés de nos échanges.
Quod paternitatem uestram quam teste Deo multo amore diligo multa ueneratione suscipio longa temporis intercapedine litteris uisitare supersedi, rogo multumque rogo ne sinistra a me id factum esse intentione interpretemini, neque existimetis fuisse causam aut radicem cuiuslibet rancoris uel odii. Hoc potius hac in parte conicite quod rei ueritas habet, quod experientia uestra multis referentibus quibus miserabilis uitae meae status notus est cognoscere ualet. Tot enim tantisque huius mundi impedimentis nescio quo occulto Dei iudicio incessanter subiaceo, tot animi rancores tam ex propriis quam ex alienis negotiis sine intermissione sustineo, tot calamitates ex consideratione presentium uenturas in futuro conicio, ut perraro dictandi seu scribendi facultas detur, aut siquando datur, uel desunt qui perforant, uel personae tam idoneae sunt ut per eas litteras mitti iniuriam putent. Ego tamen et ea quae uobis accidunt [f.18r]cum promissione seruitii et auxilii mei scire desidero, et ea quae michi eueniunt cognosci a uobis humiliter peto. Et hoc oro ut concors caritas caraque concordia quae inter nos hactenus mansit omnibus diebus uitae nostrae inuiolata permaneat, nec eam quaelibet detrahentium lingua quolibet modo aut infirmare aut propulsare preualeat. Quod aliter ratum est non poterit, nisi amatores discordiae aut nostris exhortationibus ad amorem concordiae conuertantur, aut persistentes in sua stulticia a nostris colloquiis penitus arceantur.
Au sujet du jeune homme dont la rumeur rapporta l’affaire jusqu’à vos oreilles, le porteur de la présente [lettre], qui a vu et fut présent, vous racontera sincèrement comment cela s’est passé18.
De iuuene cuius euentum usque ad aures uestras fama uulgauit lator presentium, qui uidit et interfuit, qualiter gestum sit uobis ueraciter enarrabit.
Lettre 16
Lettre 16
Après le 24 août 107319
Après le 24 août 1073
Au seigneur Jean, archevêque de la Sainte Église de Rouen20, le frère Lanfranc, indigne prélat, dévouement fidèle avec mes prières.
[f.18r]Domino sanctae Rotomagensis aecclesiae archiepiscopo Io. frater L. indignus antistes fidele seruitium cum orationibus.
Une fois examinée votre lettre dans laquelle vous vous êtes appliqué à désigner l’orgueil audacieux et l’audace orgueilleuse dont des misérables ont osé faire preuve contre Dieu et contre le sommet de la hiérarchie épiscopale21, à la fois je fus affligé comme je devais l’être, et à la fois cependant, je ne pus pas ne pas me réjouir dans cette douleur. Je fus affligé car ce qui arriva à votre excellence n’est arrivé, à ma connaissance, à aucun évêque depuis le temps des païens22. Mais je me suis réjoui car leurs vies immondes, qui ont déjà contaminé de nombreuses régions de la puanteur de leur infamie, ont été rendues publiques à cette occasion, et il est clairement connu de quelle espèce ils sont au regard de Dieu, eux qui, rejetant toute crainte divine et humaine, ont commis aux yeux de tous une telle impiété. Et maintenant, que votre sainteté rejette de son cœur toute rancœur, qu’elle ne souffre pas plus qu’il n’est convenable et bon en cette occasion, mais qu’elle réfléchisse avec toute l’attention requise à la manière dont cette faute doit être punie pour l’honneur de Dieu et de la Sainte Église. En tout cas, quant à eux, vous devez vous affliger, car ils étaient vos fils s’ils voulaient l’être. Mais quant à vous, « il faut plutôt vous réjouir et exulter de joie »23 en attendant la béatitude que les apôtres vous ont promise ; car ils vous haïrent « et vous insultèrent et vous rejetèrent comme le mal à cause du Fils de l’homme »24 que vous aimez et honorez, et à l’amour et à la vénération duquel vous vouliez les amener. Je me dispose à envoyer au seigneur notre roi la lettre qu’il convient et que je dois. Et je crois que, dans la miséricorde de Dieu, de même que son règne a été obscurci par la monstruosité d’une telle vilenie, de même il brillera grâce à la sévérité d’une punition appropriée25.
Visis litteris uestris quibus temerariam superbiam superbamque temeritatem miserrimorum hominum aduersus Deum et pontificale fastigium presumptam significare studuistis, et dolui sicut dolere debui, et tamen in ipso dolore non gaudere non potui. Dolui quia id euenit celsitudini uestrae quod a temporibus paganorum nulli legitur euenisse episcoporum. Gauisus uero sum, quia spurcissima uita eorum quae multas regiones fetore suae infamiae iam aspersit hac occasione publicata est, cognitumque euidenter quales coram Deo sunt, qui abiecto diuino humanoque timore tantum nefas in conspectu hominum [f.18v]moliti sunt. Et nunc sanctitas uestra omnem rancorem de corde abiciat, non plus aequo et bono pro hac re doleat, omnem intentionem qualiter haec nequicia ad honorem Dei sanctaeque aecclesiae puniatur intendat. Et quidem quantum ad illos spectat dolendum uobis est, quia filii uestri erant si filii esse uellent. Quantum uero ad uos, « gaudendum potius et exultandum » expectantibus uobis beatitudinem apostolis repromissam ; quia uos oderunt « et exprobrauerunt et eiecerunt tanquam malum propter filium hominis », quem uos amatis et honoratis et ad cuius amorem et honorem illos trahere uolebatis. Litteras domino nostro regi transmittere dispono, quales oportet et quales debeo. Et credo miserante Deo quia sicut tempora eius obscurata sunt immanitate tantae nequiciae, sic enitescent competentis seueritate uindictae.
Que Dieu tout-puissant garde votre vie et qu’il vous défende par sa droite protectrice contre tous les ennemis, père à aimer et à honorer de toute louange.
Omnipotens Dominus uitam uestram custodiat, et contra omnes emulos dextera sua protegente defendat, diligende pater et omni laude colende.
Lettre 17
Lettre 17
Après le 24 août 107326
Après le 24 août 1073
À Jean, archevêque de la Sainte Église de Rouen, éminent dans son zèle pour Dieu et dans son amour de la justice, Lanfranc, indigne prélat, adresse ses obligations avec ses prières.
[f.18v]Zelo Dei et amore iusticiae praecellenti sanctae Rotomagensis aecclesiae archiepiscopo Io. L. indignus antistes seruitium cum orationibus.
Quand je vous ai adressé, porteur d’une lettre, Robert, moine du monastère du Bec27, je n’avais pas encore reçu de lettre de vous, Père. Après son départ, le chapelain d’Hugues28 m’en a apporté une, puis une seconde m’a été remise par un laïc : lorsque je lui ai demandé qui il était, il m’a répondu être au service de la reine. L’une et l’autre étaient d’une teneur identique : dans l’une et l’autre, vous avez montré avec clarté les devoirs de votre charge, votre patience et, bien sûr, votre innocence, face à vos adversaires et l’audace effrayante et coupable d’une congrégation scélérate. Et c’est à ce double titre qu’il faut louer et bénir Dieu, parce que, d’un côté, par sa grâce, vous avez fait ce que vous deviez dans le respect de la dignité épiscopale, et, que, eux, au contraire, « livrés à leur intelligence perverse »29 par sa juste sanction, ils ont fait ce que, même emportés par quelque provocation ou quelque sentiment d’injustice, ils n’auraient pas dû faire et qu’ils ont ainsi fourni à ceux qui ne les connaissaient pas la preuve indiscutable de leur scélératesse, pour qu’apparaisse à tous, plus clairement que la lumière, ce que tout le peuple doit penser de leur nature quand elle se trouve sous le regard de Dieu. J’envoie une lettre à notre seigneur le roi à ce sujet où je l’invite et l’exhorte, autant qu’il m’est possible, à punir comme il convient une action si criminelle30. Je l’aurais transmise depuis longtemps déjà, mais je n’ai pas pu trouver de messager ; et je n’ai pas pu obtenir de l’homme de l’évêque Vauquelin31 qu’il patiente.
Quando Robertum Beccensis coenobii monachum cum litteris ad uos transmisi, adhuc nullas paternitatis uestrae epistolas suscepi. Post abscessum eius capellanus Hugonis unam detulit, alteram uero laicus quidam, qui interrogatus a me quis esset seruientem regine se esse respondit. Vtrarumque sententia [f.19r]una fuit ; in utrisque enucleate ostendistis officium uestrum ordinis, uidelicet contra emulos patientiam et innocentiam uestram, perditissimaeque congregationis horribilem puniendamque temeritatem. In utroque laudandus in utroque benedictus Deus, quia et uos eius gratia fecistis quod respectu episcopalis dignitatis facere debuistis, et illi econtra iustio ipsius iudicio « traditi in reprobum sensum » hoc fecerunt, quod nec quolibet impulsu uel qualibet iniuria prouocati facere debuerunt – certissimum prauitatis suae iis qui eos non nouerant prebentes indicium, quo luce clarius omnibus innotescat quales in conspectu Dei eos esse ab omni populo existimari oportet. De hac re litteras domino nostro regi mitto, eumque ut decet ad uindictam tanti facinoris prout possum rogo et moneo. Quas iampridem transmisissem sed legatum reperire non potui ; et homo episcopi Walchelini, qui alias uobis detulit, ut eas expectaret impetrare non potui.
À propos de Robert et de son faiseur de songes32 et du moine interdit de sépulture commune, j’approuve toutes vos décisions, et sur ces affaires, je partage aussi, en tout comme pour tout, votre analyse. En effet, on ne doit pas penser qu’elle vient de Dieu cette vision qui détourne des moines du monastère où ils se sont voués au service de Dieu et où ils ont fait profession d’obéissance, de conversion de leur vie, et de stabilité, alors que le prophète dit « Faites des vœux et accomplissez-les »33. Et le Seigneur, quand il parle des mauvais bergers, ne dit pas « [é]vitez-les, fuyez les lieux où ils président »34, mais « [l]es scribes et les Pharisiens siègent dans la chaire de Moïse : faites ce qu’ils disent, mais ne faites pas ce qu’ils font »35. Et le bienheureux Benoît dans la Règle des moines : « Obéissez en tous points, dit-il, aux commandements de l’abbé, même si lui, puisse cela ne pas arriver, agit autrement ».
De Rodberto et eius somniatore et monacho a communi sepultura prohibito quicquid mandastis laudo, et quicquid de his rebus sentitis ego quoque in omnibus et per omnia uobiscum sentio. Non est enim credendum uisionem illam esse a Deo quae monachos prohibet a monasterio cui ad seruiendum Deo se deuouerunt, et in quo de oboedientia et conuersione morum suorum et stabilitate sua professionem fecerunt, cum propheta dicat, « Vouete et reddite ». Et Dominus de malis pastoribus loquens non ait « Fugite eos, [f.19v]recedite de locis quibus praesunt », sed « Super cathedram Moysi sederunt scribae et Pharisei ; quae dicunt facite, quae autem faciunt, facere nolite ». Et beatus Benedictus in Regula Monachorum : « Praeceptis », inquit, « abbatis in omnibus oboedire, etiamsi ipse quod absit aliter agat ».
Quant au moine mort foudroyé, le sage a dénoué tout nœud d’ambiguïté dans une sentence extrêmement limpide quand il dit « [Q]uelle que soit la mort qui aura prématurément enlevé le juste, il trouvera l’apaisement »36. Enfin l’Église du Christ n’écarte pas du réconfort de sa communion d’autres morts que ceux auxquels elle a refusé, de leur vivant, sa communion au terme d’une décision canonique.
De monacho fulgure interfecto, uir sapiens apertissima sententia omnem ambiguitatis nodum soluit dicens, « Iustus quacunque morte preoccupatus fuerit, anima eius in refrigerio erit ». Denique aecclesia Christi alios mortuos a suae communionis consortio non repellit, nisi eos tantum quibus uiuentibus canonica censura communicare contempsit.
Que Dieu tout-puissant protège votre vie parce qu’elle est bien utile, entre autres, pour confondre les inepties des jacasseurs.
Omnipotens Dominus uitam uestram custodiat, quia multum utilis est inter cetera ad confutandas garrulorum ineptias.
Lettre 18
Lettre 18
Entre le 17 février 1073 et le 31 octobre 107337
Entre le 17 février 1073 et le 31 octobre 1073
Au seigneur, père, frère, ami Ans[elme]38, L[anfranc] pécheur, salut perpétuel de la part de Dieu.
[f.19v]Domino patri fratri amico Ans. L. peccator perpetuam a Deo salutem.
Ce qui me serait utile, votre béatitude le sait très bien. En effet, venant dans la terre des Anglais ou partant à Rome, j’ai confié à votre sainteté ce que j’ai alors jugé devoir lui confier sur les difficultés de ma situation39. Ainsi donc, priez, ainsi réclamez à vos amis et familiers d’aller prier, en sorte que Dieu tout-puissant m’amène ou bien à un résultat plus fructueux, ou bien qu’il tire mon âme de la prison de cette chair dans la confession de son saint nom. C’est que la terre où nous sommes est secouée chaque jour de tant et de telles tribulations, est souillée de tant d’adultères et de tant d’autres saletés que presque aucune sorte d’homme n’interroge son âme, ou ne désire au moins entendre une doctrine salutaire pour progresser en Dieu.
Quid michi expediat beatitudo uestra optime nouit. In Anglorum enim terram ueniens siue Romam proficiscens omnia sanctitati uestrae reseraui quae reseranda esse tunc temporis pro mearum rerum necessitate iudicaui. Sic ergo orate, sic ab amicis ac familiaribus uestris oratum iri deposcite, quatinus omnipotens Deus aut ad meliorem fructum me perducat aut de ergastulo huius carnis animam meam in sui sancti nominis confessione educat. Tot enim tantisque tribulationibus terra ista in qua sumus cotidie quatitur, tot adulteriis aliisque spurciciis inquinatur, ut [f.20r]nullus fere hominum ordo sit qui uel animae suae consulat, uel proficiendi in Deum salutarem doctrinam saltem audire concupiscat.
La lettre que vous m’avez transmise par dom R[obert]40, je l’ai reçue avec joie, je l’ai lue avec plus de joie encore, mais je ne peux expliquer par lettre avec quelle joie je me la rappelle en la relisant, et je la relis en me la rappelant : vu que, comme il y est écrit, vous avez reçu le fils très doux pour moi de mon frère que j’aime comme mon âme avec une immense joie car vous avez conçu en cette occasion une plus grande confiance en mon amour pour vous et car, au premier chef et surtout, la charge du priorat qui, avant, paraissait insupportable, vous est apparue allégée par son arrivée41. (Je vous le dis brièvement et en vérité : s’il vivait lui-même au milieu des païens, j’aimerais les païens eux-mêmes plus que les autres gens et tout ce que je posséderais en ce monde irait à leur profit42.) De ces choses, je rends grâce autant que je le peux à Dieu et au seigneur abbé43 ainsi qu’à vous tous, car je reconnais que vous êtes envers moi et envers tous ceux que j’aime tel que je le désire. Mais comme un homme arrivant pour le service de Dieu et surtout à un âge où on est intérieurement déchiré par les suggestions d’esprits tentateurs qui assaillent de manière multiple et variée, et où l’on est tourmenté intérieurement et extérieurement par les plaisirs de la chair de nombreuses et diverses façons44, il convient fortement que vous le fassiez très souvent participer à vos entretiens, et il faut que vous ordonniez à tous ceux dont l’enseignement peut lui être salutaire d’échanger avec lui autant qu’il convient45. Quand lui-même me quitta, j’ai recommandé en priant et j’ai prié en recommandant qu’il ne lise cette année aucune leçon ni au réfectoire ni au chapitre ni dans le monastère, jusqu’à ce qu’il ait la science des psaumes et quelque usage de la vie monastique46. Il a complètement méprisé cette volonté mienne et, à force de supplications, il vous a extorqué de pouvoir lire47. C’est pourquoi j’ai résolu de lui adresser une lettre très amère, mais au vu de vos autres lettres48, j’ai renoncé à la rancœur conçue contre sa témérité49.
Litteras quas per domnum .R. transmisistis laetus suscepi laetior legi, cum quanto autem gaudio adhuc eas relegendo recolo et recolendo relego litteris explicare non possum : pro eo uidelicet quod (sicut in eis scriptum est) dulcissimum michi fratris mei filium quem sicut animam meam diligo cum ingenti laeticia suscepistis, quod maiorem erga uos mei amoris fiduciam ex hac occasione concepistis, et precipue ac super omnia quod onus prioratus quod inportabile antea uidebatur ex eius aduentu leuigatum uobis perhibuistis. (De quo breuem ueracemque sententiam uobis dico : si inter paganos etiam ipse uiueret, plus ceteris paganis ego ipsos diligerem, et prodesset eis siquid in hoc seculo possiderem.) Quibus de rebus quantas possum Deo et domno abbati uobisque omnibus gratias refero, quia quales uolo tales uos erga me et omnes qui diliguntur a me semper esse comperio. Sed quia accedens ad seruitutem Dei et maxime id aetatis homo multis uariisque temptationibus per temptatorum spirituum suggestiones intrinsecus laniatur, multis diuersisque carnis titillationibus intus et exterius cruciatur, oportet ualde ut uestri eum colloquii participem sepissime faciatis, omnesque quorum doctrina salubris ei esse potest colloqui cum eo quotiens [f.20v]expedit iubeatis. Discedenti ipsi a me rogando precepi et precipiendo rogaui ne hoc anno aliquam uel in refectorio uel in capitulo aut in monasterio lectionem legeret, quoadusque psalmorum scientiam suique ordinis aliquem usum haberet. Hanc uoluntatem meam omnino despexit et ut legeret suarum precum nimietate a uobis extorsit. Pro qua re amarissimas litteras transmittere sibi disposui, sed uisis aliis litteris uestris conceptum aduersus eius temeritatem mentis rancorem omisi.
Lettre 19
Lettre 19
Entre le 17 février 1073 et le 31 octobre 107350
Entre le 17 février 1073 et le 31 octobre 1073
Aux très chers frères L[anfranc] et G[uy], frère L[anfranc], perpétuelle bénédiction de Dieu.
[f.20v]Dilectissimis fratribus L. et W. frater L. perpetuam a Deo benedictionem.
Puisque, à ce que je crois, c’est par une inspiration divine que vous vous êtes aimés dans le siècle, je demande que vous demandiez à Dieu pour qu’avec son aide, vous vous aimiez dans la sainte résolution que vous avez prise. Que l’un soit pour l’autre une aide dans les difficultés ; que l’un tire de la vie et de l’enseignement de l’autre un exemple de sainte conversion. Montrez de l’humilité à tous ; par une salutaire retenue, retenez vos langues de toute calomnie fraternelle51. Si quelqu’un se plaît, comme Théon, à ronger des dents la vie d’un frère et si, ayant été corrigé par vous, il néglige de s’amender, qu’il soit écarté de vos échanges52. Quoi que d’autres disent de vous, peut-être vous louant et glorifiant parce que vous avez méprisé, pour Dieu, vos parents, des biens, des divertissements charnels : vous, revenez toujours à l’intérieur de votre conscience, reconnaissez que vous êtes pécheurs et, par de continuelles prières, priez Dieu d’être indulgent pour vos péchés. Contre toi, très cher neveu, j’ai conçu une grande rancœur, parce que tu as transgressé le précepte que je t’ai d’abord imposé pour cette vie monastique53 ; mais le vénérable père, le seigneur Anselme, à qui je désire obéir comme à Dieu, étant intervenu54, d’un cœur sincère je te pardonne cette faute. Aussi, je t’engage à ne plus agir ainsi car plus j’aime un ami, plus je conçois de colère contre lui, même pour une petite faute.
Quia diuinitus ut credo uos dilexistis in seculo, rogo ut rogetis Deum quatinus ipso cooperante uos diligatis in eo quod assumpsistis sancto proposito. Alter alteri sit in tribulatione solatium, alter ab alterius uita et doctrina sumat sanctae conuersationis exemplum. Humilitatem omnibus ostendite, linguas uestras ab omni fraterna derogatione salubri censura compescite. Si quis cuiuslibet fratris uitam Theodino dente rodere delectatur, si correctus a uobis emendare neglexerit, a uestro colloquio arceatur. Quicquid alii de uobis dicant, laudantes fortasse et magnificantes quod parentes possessiones carnalia oblectamenta pro Deo contempsistis, uos semper introrsus ad conscientias uestras redite, peccatores uos esse cognoscite, et peccatis uestris continuis orationibus [f.21r]Deum propicium fore deposcite. Aduersum te carissime nepos magnum mentis rancorem concepi, quia uidelicet transgressus es praeceptum quod de hoc ordine primum tibi iniunxi ; sed interueniente uenerando patre domno Anselmo, cui sicut Deo oboedire desidero, sincero tibi corde illam noxam indulgeo. Et moneo ne tale aliquid amplius facias, quia quo impensius amicum diligo, eo amplius maiorem contra eum iram pro parua etiam culpa concipio.
Que Dieu tout-puissant vous protège de sa grâce, qu’il vous bénisse, et qu’il vous absolve avec clémence de tout péché.
Omnipotens Dominus sua uos gratia protegat benedicat atque ab omnibus peccatis clementer absoluat.
Lettre 20
Lettre 20
Entre le 17 février 1073 et le 31 octobre 107355
Entre le 17 février 1073 et le 31 octobre 1073
À son très cher Gilbert, son très cher Lanfranc, heureuse persévérance dans l’amitié commencée.
[f.21r]Dilectissimo suo G. dilectissimus suus L. dilectionis ceptae felicem perseuerantiam.
Les frères, très cher frère, que je t’ai spécialement envoyés pour leur instruction dans les lettres et leur formation aux bonnes mœurs, j’ai appris, sur le rapport de certaines personnes, que tu t’en es bien acquitté selon ma volonté. C’est pourquoi je rends grâce à ta bonté, et de poursuivre l’œuvre entamée, si toutefois l’avertissement est nécessaire, je désire t’avertir. Le fils à moi très cher de mon frère je le confie à ta charité (évidemment ton frère), priant comme il convient que me prient mon frère et fils très agréable, en sorte que tu l’aimes avec grand agrément de ton âme, et que tu ne cesses de le former à une vie louable selon tes forces56. C’est pourquoi j’ai dit qu’il est ton frère, car je veux et prie fortement qu’il en soit vraiment ainsi. C’est que ta vénérable mère, comme cela me l’a été rapporté, juge digne d’appeler le même son fils ; alors qu’elle est d’une très éminente ascendance57, et que celui-ci est né dans un humble lieu : sans aucun doute, elle recevra sa récompense de celui qui a dit : « qui s’humilie sera élevé »58.
Fratres quos karissime frater litteris edocendos bonisque moribus instruendos tibi precipue transmisi honeste et secundum uoluntatem meam tractari a te quorundam relatione cognoui. Pro qua re gratias benignitati tuae refero, et ut ceptis insistas – si tamen admonitione indiges – admonere te cupio. Karissimum michi fratris mei filium (fratrem uidelicet tuum) caritati tuae commendo, rogans sicut rogari a me oportet iocundissimum filium fratremque meum, quatinus cum magna animi tui iocunditate eum diligas, et ad uitam laudabilem pro uiribus tuis informare non desinas. Fratrem tuum propterea dixi illum, quoniam reuera sic esse uolo multumque rogo. Nam et uenerabilis mater tua, sicut michi relatum est, filium [f.21v]suum eundem uocare dignatur ; cum illa de excellentissimo genere iste humili loco sit natus, proculdubio receptura ab eo mercedem suam qui dixit, « Qui se humiliat exaltabitur ».
Je t’envoie une croix avec des reliques à regarder par les yeux de ta fraternité quand tu célèbres la messe et je désire qu’elle soit une offrande de perpétuelle amitié entre toi et moi-même59. Tu m’as rempli d’une grande joie en m’écrivant que la promesse faite dans ton jeune âge, tu la tiens encore par la divine miséricorde. Si tu la gardes intacte jusqu’à la fin, tu verras sans aucun doute avec une grande garantie le juge effrayant pour les autres.
Crucem cum reliquiis fraternitatis tuae oculis dum missam celebras conspiciendam tibi transmitto, quam perpetuae amiciciae monimentum inter te et ipsum esse desidero. Magno gaudio me replesti, quia promissionem in puericia factam in iuuentute adhuc per diuinam misericordiam te seruare scripsisti. Quam si ad finem illesam perduxeris, terribilem aliis iudicem proculdubio cum magna securitate uidebis.
Que Dieu tout-puissant daigne, par le Saint-Esprit, mettre son souffle dans ton cœur, de sorte que, tout au long de ta vie, tu m’aimes comme tu avais l’habitude de m’aimer autrefois dans ton enfance et ton adolescence ; et que Lui-Même te bénisse et que son sacrifice absolve tous tes péchés !
Omnipotens Dominus cordi tuo per Sancti Spiritus sui inspirationem inserere dignetur, quatinus in omni aetate tua sic me diligas, sicut in puericia et adolescentia tua quondam diligere me solebas ; et ipse te benedicat atque ab omnibus peccatis propiciatus absoluat.
Lettre 21
Lettre 21
1070-1089 ou 1070-108560
1070-1089 ou 1070-1085
Au très cher frère G[ilbert]61, frère Lanfranc : bénédiction de Dieu et salut perpétuel.
[f.21v]Dilectissimo fratri G. frater L. benedictionem a Deo perpetuam salutem.
À la lecture de la lettre de ta fraternité, j’apprends que tu souffres d’une grave maladie. Je souhaite que tu n’en conçoives pas du ressentiment mais qu’au contraire tu t’en réjouisses et que tu rendes grâce à ton créateur de prendre soin de toi, sachant qu’il est écrit : « de grand cœur, je me vanterai de mes faiblesses »62 et ailleurs : « Le Seigneur châtie tout fils qu’il a accueilli »63. En effet, Dieu ne t’infligerait pas en ce monde autant de châtiments s’il ne t’en prévoyait pas exempt après ce monde. Toi donc, souviens-toi de toi, souviens-toi de ta fin et confesse tes péchés. En effet, ce faisant, ou tu obtiendras de Dieu la santé corporelle ou tu attendras sans crainte la mort que d’autres ont à craindre, car elle sera évidemment pour toi la fin de tes misères et le commencement de tes félicités.
Lectis litteris fraternitatis tuae multa te cognoui egritudine laborare. Pro qua re ortor ne doleas, immo gaudeas tuoque creatori qui de te curam habet indefessas gratias referas, sciens scriptum esse : « Libenter gloriabor in infirmitatibus meis ». Et alias : « Flagellat Deus omnem filium quem recipit ». Non enim te in hoc seculo tantis flagellis atteret, nisi post hoc seculum sine flagello te esse disponeret. Tu ergo memento tui, [f.22r]memorare nouissima tua et confitere peccata tua. Hoc enim fatiens, aut corporalem salutem a Deo consequeris aut mortem aliis metuendam sine metu expectabis ; quae uidelicet erit tibi finis malorum principium uero bonorum.
Je t’envoie du marrube, que des médecins affirment être très utile pour cette maladie : tu prendras sans arrêt tous les trois jours une mesure d’une noisette64.
Mitto tibi dioprasium magnum quod ad hanc infirmitatem ualde utile esse medici perhibent, de quo in modum siluestris nucis tertia semper die accipies.
Que Dieu tout-puissant soit toujours ton gardien, et qu’il t’absolve avec bienveillance de tous tes péchés.
Omnipotens Dominus custos tui semper existat, atque ab omnibus peccatis propiciatus absoluat.
Lettre 34
Lettre 34
107565
1075
À son seigneur Guil[laume], roi des Anglais, son fidèle L[anfranc], fidèle service et fidèles prières.
[f.26v]Domino suo Anglorum regi Wil. fidelis suus L. fidele seruitium et fideles orationes.
C’est avec plaisir que nous vous verrions comme un ange de Dieu66 mais en ce moment nous ne voulons pas que vous traversiez la mer parce que vous nous causeriez un grand déshonneur en venant à nous pour vaincre de tels parjures et brigands67. Le comte Raoul, ou plutôt le traître Raoul, et toute son armée ont été mis en fuite, et les nôtres les ont poursuivis avec une foule immense de Français et d’Anglais ; et sous peu de jours, comme nos chefs me l’ont confié, ou bien ces parjures fuiront votre terre par la mer, ou bien ils [les nôtres] les auront vivants ou morts68. Le reste, je vous le confie par l’intermédiaire de ce moine auquel vous pouvez accorder votre totale confiance, parce qu’il m’a donné sa fidélité.
Libenter uos uideremus sicut angelum Dei sed hoc tempore nolumus uos mare transire, quia magnum dedecus nobis faceretis si pro talibus periuris et latronibus uincendis ad nos ueniretis. Rodulfus comes, immo Rodulfus traditor, et totus exercitus eius in fugam uersi sunt, et nostri cum infinita multitudine Francigenarum et Anglorum eos insequuntur ; et ante paucos dies, sicut michi mandauerunt principes nostri, aut ipsi periuri de terra uestra per mare fugient aut eos uiuos uel mortuos habebunt. Cetera per hunc monachum uobis mando, cui bene credere potestis, quia fidelitatem michi fecit.
Que Dieu tout-puissant vous bénisse.
Omnipotens Dominus uos benedicat.
Lettre 35
Lettre 35
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1075
À son très glorieux seigneur G[uillaume] roi des Anglais, son fidèle L[anfranc], fidèle service avec [ses] prières.
[f.26v]Gloriosissimo domino suo Anglorum regi W. fidelis suus L. fidele seruitium cum orationibus.
Gloire à Dieu au plus haut des cieux par la miséricorde duquel votre royaume est purgé de cette saleté de Bretons. Le château de Norwich70 s’est rendu et les Bretons, qui l’occupaient et qui tenaient des terres en Angleterre, ayant eu la vie sauve et leurs membres épargnés, ont juré qu’ils quitteraient votre royaume dans les quarante jours et même qu’ils n’y entreraient plus sans votre autorisation. Et ceux qui, sans terre, servirent pour de l’argent le traître Raoul et ses compagnons, grâce à de nombreuses supplications, obtinrent pour le même objectif, un délai d’un mois. Dans ce château demeurèrent l’évêque Geoffroi71, G. de Varenne72, Rob. Malet73 et trois cents chevaliers74 à leurs côtés, avec de nombreux arbalétriers et artisans spécialistes des machines75. Tout le vacarme des guerres grâce à Dieu miséricordieux s’est tu en Angleterre.
Gloria in excelsis Deo cuius misericordia regnum uestrum purgatum est spurcicia Britonum. Castrum Noruuich redditum est, et Britones qui in eo erant et terras in Anglica terra habebant, concessa eis uita cum menbris, iurauerunt quod infra quadraginta dies de regno uestro exirent, et amplius sine uestra licentia in illud non introirent. Qui uero Rodulfo traditori et sociis eius sine terra pro solidis seruierunt ad hoc fatiendum unius mensis spacium multis precibus impetrauerunt. [f.27r]In ipso castro remanserunt episcopus Gausfridus, W. de Warenna, Rob. Malet et trecenti loricati cum eis, cum balistariis et artificibus machinarum multis. Omnis strepitus bellorum miserante Deo in Anglica terra quieuit.
Que Dieu tout-puissant vous bénisse.
Omnipotens Dominus uos benedicat.
Lettre 41
Lettre 41
1er avril 1076 – juillet 107776
1er avril 1076 – juillet 1077
Au vénérable J[ean], archevêque de la Sainte Église de Rouen, indigne prélat L[anfranc], dévouement avec mes prières.
[f.28v]Venerabili sanctae Rotomagensis aecclesie archiepiscopo Io. indignus antistes L. seruitium cum orationibus.
À la lettre que votre paternité qui doit être aimée de tous les amoureux de la religion chrétienne envoya, il ne m’a pas été permis de donner une réponse adéquate au moment où elle m’est parvenue77. Car, d’une part, elle me trouva empêché, et d’autre part, s’il m’avait été permis [de répondre] à ce moment-là, il n’aurait pas été possible de trouver un messager pour la porter. Mais maintenant que l’opportunité m’est donnée, je ne dois pas la remettre à plus tard. Vous avez déclaré que beaucoup vous ont signalé que moi je critique certains de vos faits et surtout que je vous reproche d’avoir mal compris les institutions des Saints Pères sur la chasteté que les clercs doivent garder, ajoutant que j’affirme que vous ne tenez pas bien les directives de la discipline ecclésiastique78. Votre béatitude doit se souvenir que nous nous sommes souvent avertis l’un l’autre, présents par des paroles, absents par des lettres, qu’il y a beaucoup [de gens] pleins d’une abominable malveillance au point de vouloir toujours nous séparer mutuellement, pour avoir ainsi l’occasion de commettre plus librement leurs méfaits. Et il leur convient de s’occuper à inventer toujours des faits nouveaux et inouïs, d’exagérer pour le pire des badineries inconséquentes, de renverser le sens de propos mûrement réfléchis. Moi cependant, ma conscience m’en est témoin, je ne suis le confident d’aucun d’eux, je ne me rappelle ni avoir prononcé quelque parole au sujet de votre louable vie, ni avoir fourni à un interlocuteur quelque réponse qui, si les circonstances l’exigeaient, ne pourrait être répétée devant vous en toute tranquillité pour votre sérénité79. Bien au contraire, poussé par votre exemple et celui des autres vénérables Pères, j’ai empêché par mon autorité pastorale sur toute la terre d’Angleterre que n’importe quel chanoine d’un ordre quelconque ne reçoive une épouse. Et, si d’aventure il en avait une auparavant, s’il est prêtre ou diacre, qu’il ne lui soit plus permis de l’avoir à moins qu’il ne veuille être privé de sa prébende80.
Litteras quas « omnibus christianae religionis amatoribus » amanda paternitas uestra transmisit, quo tempore porrectae sunt, congruum dare responsum michi non licuit. Nam et impeditum me inuenerunt nec, si liceret, posset ea tempestate nuntius inueniri qui ferret. Nunc uero data opportunitate differre ultra non debeo. Retulistis uobis a multis fuisse relatum quod ego quedam uestra facta carpo, et maxime quod instituta sanctorum patrum de seruanda clericorum castitate male uos intellexisse redarguo, adiuncto quod aecclesiastice disciplinae moderamina non bene uos [f.29r]tenere affirmo. Meminisse debet beatitudo uestra presentes uerbis absentes litteris nos sepe alterutrum monuisse esse multos detestabili inuidia plenos, qui semper uelint nos inuicem dissidere, quatinus hac occasione suas nequitias ualeant liberius exercere. Quorum officii refert noua semper et inaudita fingere, leuiter et incuriose prolata deterius exponere, bene et consulte dicta quantum in ipsis est in contrariam partem conuertere. Ego tamen teste conscientia nullius eorum conscius sum, nec aliquid de laudabili uita uestra uel dixisse uel dicenti assensum prebuisse me memini quod in presentia uestra, si res ita exposceret, non posset cum pacis uestrae securitate proferri. Immo uestro aliorumque uenerabilium patrum exemplo prouocatus per totam Anglicam terram pastorali auctoritate prohibui, ne cuiuslibet ordinis quisquam canonicus uxorem accipiat nec sortito antea, si praesbiter aut diaconus est, nisi prebenda carere uelit habere ulterius liceat.
Concernant Robert, que vous appelez « le poulain »81 et dont vous racontez qu’il a traversé la mer sans votre autorisation, sachez assurément qu’il a porté une lettre, signée de votre sceau82, qui m’est bien connu, dans laquelle (si elle est vraie) vous demandiez que je le reçoive avec honneur, que je le secoure du mieux que je puisse auprès de l’abbé Baudouin en raison de sa maladie, et aussi que je débourse des moyens sur mes biens si la [situation] l’exigeait. Et de tout cela je me suis exécuté. De fait, je l’ai reçu avec honneur au nom de votre amour, je l’ai gardé avec moi pendant trois semaines, je l’ai confié à l’abbé Baudouin avec prières et promesses83, j’ai déboursé sous l’effet d’une légitime charité l’argent nécessaire à son retour quand il est rentré. Et je m’étonne grandement, s’il a présenté une fausse lettre, de la manière dont il a pu avoir le sceau d’une personne de si haut rang pour perfectionner son faux84.
De Roberto quem pultrellum uocastis, quemque sine uestra licentia mare transisse perhibuistis, certissime id sciatis quia litteras uestro sigillo quod michi bene notum est signatas detulit, in quibus (si uere fuerunt) sumopere me rogastis quatinus eum cum honore susciperem, apud abbatem Balduinum in quantum possem pro infirmitate sui corporis adiuuarem, de meis etiam rebus sicut michi opportunum esset opem impenderem. Quae omnia executus sum. Nam pro amore uestro honeste eum suscepi, [f.29v]tribus septimanis mecum habui, abbati Baldeuuino precibus et promissionibus commendaui, reuertenti unde redire posset denarios officiosa caritate impendi. Et miror ualde, si falsas litteras porrexit, quonam modo tanti uiri sigillum ad persuadendam falsitatem suam habere potuerit.
Au sujet de la [profession de] foi requise des archidiacres et donnée, j’ai répondu aux interrogations des évêques de Bayeux et Coutances que je n’avais ni lu ni vu une telle chose, mais que vous étiez une personne avisée et vous saviez et laissiez de côté, ce que vous jugiez qu’il fallait faire et laisser de côté85.
De fide ab archidiaconis petita et data interrogantibus episcopis Baiocensi et Constantiniensi hoc tantum respondi, me nec legisse tale aliquid nec uidisse ; uos tamen prudentem uirum esse et strenue scire quid agatis quid omittatis, quid agendum quid omittendum censeatis.
Au sujet de vos affaires, j’ai parlé de nouveau avec le seigneur notre roi comme il le fallait et le convenait et je pense par la miséricorde de Dieu que son excellence ne prêtera pas plus longtemps volontiers l’oreille à ceux qui ont déchiré votre vie à belles dents86.
De negotiis uestris cum domino nostro rege prout decuit et oportuit nouiter sum locutus, et puto per misericordiam Dei quia mordentibus uitam uestram aures excellentiae suae non est ultra facile praebiturus.
Que le Seigneur tout-puissant garde votre vie pure pour l’honneur de sa Sainte Église.
Omnipotens Dominus uitam uestram ad honorem suae sanctae ecclesiae incontaminatam custodiat.
Lettre 51
Lettre 51
Fin 1082 - 9 septembre 108787
Fin 1082 - 9 septembre 1087
Lanfranc, indigne prélat, aux archidiacres de la Sainte Église de Bayeux, salut88.
[f.36v]Lanfrancus indignus antistes sanctae Baiocensis aecclesiae archidiaconis salutem.
L’évêque de Coutances m’a fait savoir par une lettre qu’un certain prêtre de son domaine89, situé dans votre diocèse, a commis un meurtre de ses mains en se défendant, [et défendant] aussi son père, contre celui qui par suite allait mourir. Il ajouta aussi que vous vouliez avoir mon conseil sur ce point : est-il permis, soit après combien de temps, soit jamais, à l’homicide de célébrer la messe ? Il m’est dangereux de vous répondre, mes frères, puisque je ne connais pas bien ni l’accusé ni la vie de l’accusé90. Si je connaissais sa vie soit par expérience personnelle, soit d’après la relation de témoins sincères, combien plus serais-je capable de répondre de la manière la plus avisée à votre fraternité au sujet de ce si grand cas. Vous donc, comme il le revient à votre charge91, enquérez-vous de sa vie : c’est-à-dire comment il a vécu, comment il vit, s’il se repent humblement, s’il est affligé, s’il se lamente, surtout s’il se dispose à garder chaste son corps à partir de maintenant et s’il promet d’en être le gardien jusqu’à la fin de sa vie. Si vous découvrez en lui ces dispositions et d’autres preuves similaires de sa repentance, une fois sa pénitence accomplie, vous pouvez lui donner l’autorisation de célébrer la messe. Autrement, il serait dangereux pour vous et funeste92 pour lui s’il présumait sanctifier par ses mains souillées le corps et le sang du Christ.
Indicauit michi litteris suis Constantiensis episcopus quendam praesbiterum uillae suae in parrochia uestra sitae manibus suis fecisse homicidium, cum contra moriturum se defenderit et patrem suum. Addidit quoque consilium meum super hac re uos uelle habere : si uel nunquam uel post quantum temporis missam homicidae liceat celebrare. Periculose fratres mei a me de hac re uobis respondetur, cum reus reique uita a me penitus ignoretur. Quam si aut propria experientia aut ueracium relatione cognitam tenerem, multo tutius fraternitati uestrae de tanta re respondere ualerem. Vos igitur, quorum officii id interest, uitam eius perquirite : uidelicet quomodo uixerit, quomodo uiuat, si humiliter poeniteat, si doleat, si lugeat, maxime si castitatem sui corporis de reliquo seruare disponat eamque usque ad finem uitae suae seruaturum se esse promittat. Haec et huiusmodi alia poenitentis, indicia si in eo esse deprehenderitis, peracta poenitentia licentiam celebrandi missam dare ei potestis. Alioquin periculosum uobis et illi perniciosum erit, si pollutis manibus corpus Christi et sanguinem sanctificare presumpserit.
Que le Seigneur tout-puissant vous bénisse, et qu’il vous accorde la joie désirée au sujet de votre pasteur.
Omnipotens Dominus uos benedicat, et de pastore uestro desideratam uobis laeticiam tribuat.
Lettre 53
Lettre 53
19 mars 1077 - 28 mai 1089 ?93
19 mars 1077 - 28 mai 1089 ?
Lanfranc, archevêque, au vénérable G.94, salut et service !
[f.37r]Lanfrancus archiepiscopus uenerabili G. episcopo salutem et seruitium.
Pour les moniales au sujet desquelles votre très douce paternité m’a écrit, je réponds ceci95. Les moniales qui ont fait profession d’observer la règle ou qui, sans être professes, ont cependant été offertes à l’autel, qu’elles soient, en fonction de leur comportement et de leur manière de vivre, ou encouragées ou exhortées ou contraintes à respecter la règle. Quant à celles qui ne sont ni professes, ni oblates, qu’on les laisse tranquilles pour l’instant, jusqu’à ce que leur volonté de demeurer dans l’ordre soit examinée très soigneusement. Mais celles qui, non par amour de la religion mais, comme vous dites, par crainte des Français, se sont réfugiées au monastère, si elles peuvent le prouver par le témoignage sûr des moniales les meilleures, qu’on leur donne la possibilité de partir librement. Et c’est la décision du roi et la nôtre.
De sanctimonialibus de quibus dulcissima michi paternitas uestra ad me litteras misit hoc uobis respondeo. Sanctimoniales quae de seruanda regula professionem fecerunt, uel quae quamuis adhuc professae non sint ad altare tamen oblatae fuerunt, secundum mores et uitas earum ad seruandam regulam moneantur, increpentur, constringantur. Quae uero nec professae nec oblatae sunt, ad praesens sic dimittantur, donec uoluntates earum de seruando ordine [f.37v]subtilius exquirantur. Quae uero non amore religionis sed timore Francigenarum sicut uos dicitis ad monasterium confugerunt, si hoc firmo meliorum sanctimonialium testimonio probare possunt, libera eis recedendi concedatur potestas. Et hoc est consilium regis et nostrum.
Que le Seigneur tout-puissant garde votre vie dans son bon vouloir.
Omnipotens Dominus uitam uestram in beneplacito suo conseruet.
Lettre 59
Lettre 59
5 avril 1086 - 28 mai 108996
5 avril 1086 - 28 mai 1089
Lanfranc, archevêque, à son cher ami M[aurice], évêque : salut97.
[f.38v]Lanfrancus archiepiscopus dilecto amico suo M. episcopo salutem.
Comme dans notre autre lettre, dans celle-ci aussi, nous demandons et exhortons et ordonnons par notre autorité pastorale, dans la mesure du possible, que vous alliez à Barking pour que, une fois les récriminations entendues de part et d’autre, vous ordonniez à l’abbesse d’être abbesse, et à la prieure d’être prieure98 ; que chacune se tienne à sa place comme il convient, et comme l’ordonne la règle du bienheureux Benoît : que la supérieure commande, que la subordonnée obéisse99, pourvu que ce qu’elle a prescrit réponde à des motifs convenables, et ne soit nullement contraire aux autorités sacrées. Aussi, pour les affaires de Dieu ou pour les affaires du monde, qu’elles agissent d’un commun conseil, en gardant la dignité de leur rang. Que les moniales et les clercs, ainsi que les laïcs, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, les servent et leur obéissent. Si l’une d’entre elles transgresse notre constitution, que votre vigilance s’applique à la corriger et qu’elle soit empêchée, avec la sévérité convenable, de mener à bien sa présomptueuse entreprise. Si la discorde a armé les factions au point que leur entendement ne puisse arriver à la concorde, qu’on nous informe de la situation, de sorte que celle dont ce serait la faute se soumette à la rigueur de la règle100.
Sicut in aliis litteris in his quoque rogamus et monemus et pastorali auctoritate precipimus, quatinus si uobis oportunum est Bercinge eatis, et auditis utrinque querelis abbatissam esse abbatissam et priorem esse priorem iubeatis. Vtraque in suo ordine sit sicut [f.39r]oportet, et sicut beati Benedicti Regula iubet. Maior precipiat, minor oboediat, si tamen ea praeceperit quae congruis rationibus conueniant et quibus sacrae auctoritates minime contradicant. Vtraeque quae Dei sunt et quae seculi sunt seruata suorum ordinum dignitate communi consilio agant, sanctimoniales et clerici et laici tam intus quam extra eis seruiant et oboediant. Quaecunque illarum hanc constitutionem nostram praetergressa fuerit uestra annitente instantia corripiatur, et ne conceptam praesumptionem adimpleat competenti seueritate compescatur. Quod si discordia in tantum partes armauerit ut earum sententia in unam concordiam conuenire non possit, res nobis innotescat, ut cuius culpa fuerit regulari districtioni subiaceat.
Lettre 61
Lettre 61
Après le 29 août 1070101
Après le 29 août 1070
Au très cher père G[uillaume]102, L[anfranc], son ami autrefois très cher et, j’espère encore maintenant, son cher ami, tout ce qu’il y a, en cette vie et en la vie future, de plus honnête et de meilleur103.
[f.39r]Dulcissimo patri W. L., quondam dulcissimus et utinam nunc saltem [f.39v]dulcis, quicquid in hoc seculo et in futuro honestius et melius.
Dans la lettre que vous m’avez récemment adressée, parmi ce que vous me dites et demandez, figure un point particulier : que je réfléchisse au prieur de votre église qui remplacera celui qui dirige actuellement et qui a été muté, et que je vous communique rapidement le résultat de ma réflexion104. J’en ai fait part aux frères qui sont avec moi105, et je les ai instamment priés qu’eux-mêmes, à leur tour, me conseillent dans mon désir de conseiller. L’avis de tous fut identique : que si vous voulez faire quelque chose qui vaille selon Dieu, établissez dom Hernost106 comme grand prieur de votre église. Si lui-même ne veut pas, ou si par hasard le père abbé107 ne veut pas suivre cet avis, nommez celui qu’une élection unanime des frères décidera de nommer. Mais si ce conseil vous déplaît, suivez ce conseil avisé qui ne pourra pas déplaire à un sage : faites ce que vous aurez appris qu’il fallait faire de la bouche du seigneur abbé Herluin et du seigneur Anselme108. Car moi, homme pécheur, je suis ignorant de la divine volonté, alors que tous les deux, comme nous le croyons, sont remplis de l’Esprit de Dieu, et qu’ils ont avec eux des personnes capables de les appuyer auprès de Dieu dans les affaires de cette sorte.
In litteris quam super transmisistis hoc precipue inter cetera posuistis et rogastis, ut amoto eo qui nunc presidet de substituendo aecclesiae uestrae priore uobis consulerem, consultaque sub celeritate rescriberem. Quam rem fratribus qui mecum sunt ostendi, michique consulere uolenti quatinus ipsi quoque consulerent obnixe rogaui. Communis omnium sententia fuit : ut si aliquo secundum Deum modo efficere ualeatis, summum aecclesiae uestrae priorem domnum Ernostum constituatis. Quod si ipse rennuerit aut fortasse domnus abbas huic rei consensum prebere noluerit, ordinate quem concors fratrum electio ordinandum esse decreuerit. Si uero hoc uobis consilium displicuerit, capite illud quod sanum sapienti displicere non poterit : uidelicet ut id agatis quod ex ore domni abbatis Herluini domnique Anselmi agendum esse cognoueritis. Nam et ego ut peccator homo diuini consilii ignarus existo, et ipsi utrique ut credimus spiritu Dei pleni sunt et secum habent qui in huiusmodi negociis apud Deum adiuuare eos ualent.
Que la majesté divine, père vénérable et aimable frère, te bénisse, et qu’elle t’absolve complètement de tout péché. Porte-toi bien !
Diuina maiestas uenerande pater iocundeque frater te benedicat, atque ab omnibus peccatis prorsus absoluat. Vale.