Plan
  1. Prologue
  2. I - Naissance et premières années en Italie. Arrivée en Normandie. Épisode des brigands. Arrivée au Bec. Rencontre avec Herluin.
  3. II - Débuts de Lanfranc au Bec. La vocation d’un solitaire. Cohabitation difficile avec les frères. Tentation de vivre au désert. Vision d’Herluin. Lettre de Guillaume de Cormeilles.
  4. III - Lanfranc, conseiller du duc Guillaume. Brouille et réconciliation avec le duc Guillaume. Visite à Rome. Voyage à Rome. Affaire Bérenger. Dispense pour le mariage de Guillaume et Mathilde. Fondation des monastères Saint-Étienne et La Trinité de Caen.
  5. IV - Deuxième site du Bec devenu insalubre et trop petit. L’école du Bec. Départ pour Caen et abbatiat. Conquête de l’Angleterre.
  6. V - Formation de Lanfranc. Lanfranc, un cénobite sérieux. Lanfranc élu archevêque de Rouen. Voyage de Lanfranc à Rome pour chercher le pallium de l’archevêque Jean de Rouen.
  7. VI - Guillaume roi d’Angleterre. Concile de Winchester. Siège de Cantorbéry offert à Lanfranc par les légats. Hésitations de Lanfranc. Acceptation du siège de Cantorbéry. Lettre au pape Alexandre II pour résigner le siège de Cantorbéry.
  8. VII - Visite d’Herluin à Lanfranc à Cantorbéry. Promotion de moines normands en Angleterre.
  9. VIII - Entrée des moines dans la nouvelle église du Bec. Lanfranc auprès du duc en Normandie. Consécration par Lanfranc de l’église du Bec le 23 octobre 1077. Départ de Lanfranc pour l’Angleterre. Mort d’Herluin.
  10. XI - Réforme de l’Église d’Angleterre et reconstructions à Cantorbéry. Restitution des biens usurpés par Odon de Bayeux. Lettre à l’évêque de Chichester.
  11. X - Arrivée de Lanfranc à Cantorbéry. Consécration de Lanfranc. Consécration de Thomas d’York. Demande de profession d’obéis- sance écrite à Thomas d’York. Refus de Thomas. Intervention de Guillaume le Conquérant. Profession d’obéissance des évêques anglais.
  12. XI - Voyage de Lanfranc et Thomas à Rome pour recevoir le pallium. Querelle autour de la primatie. Primatie prononcée par le concile de 1072. Serment de Thomas à Lanfranc et aux successeurs de Thomas sous conditions. Lettre de Lanfranc au pape Alexandre II. Lettre de Lanfranc à Hildebrand. Réponse d’Hildebrand.
  13. XII - Concile de Londres en 1075.
  14. XIII - Consécration de l’évêque des îles Orcades. Lanfranc, le roi et le bouffon. Consécrations d’Hernost et de Gondulf, évêques de Rochester. Paul abbé de Saint-Alban.
  15. XIV - Le diacre démoniaque à la messe. Constructions à Cantorbéry.
  16. XV - Correction des Écritures. Générosité envers les pauvres.
  17. XVI - Visite d’Anselme à Lanfranc. Lanfranc et les saints anglo-saxons. Découverte de l’anneau d’or.
  18. XVII - Qualités et vertus de Lanfranc. Mort de Lanfranc. Travaux d’Anselme dans l’église de Cantorbéry. Reliques de Lanfranc.
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Notes

Prologue

Commencement du prologue1 sur la vie du grand et glorieux Lanfranc, archevêque de Cantorbéry.

[f.48v]Incipit prologus in uitam magni et gloriosi Lanfranci Cantuariensium archiepiscopi.

Comme plusieurs réclament, sans la trouver, la vie du vénérable Lanfranc, archevêque de Cantorbéry, j’ai voulu en écrire quelque chose dans la mesure de mon modeste talent, de peur que le souvenir d’un si grand homme ne tombe totalement dans l’oubli. Cette entreprise, à ce qu’il me semble, a été négligée jusqu’à maintenant. Il est rare en effet de trouver un quelconque écrit sur ce sujet, sauf ce qu’a inséré occasionnellement le vénérable abbé de Westminster, Gilbert, dans la vie de notre bienheureux père Herluin, quand cela lui parut convenir à cette histoire. J’ai repris et transféré ces éléments dans ma narration, auxquels j’ai adjoint ce que j’ai pu trouver ailleurs ou ce que j’ai entendu dire d’hommes vénérables et sincères. Je me suis donc appliqué à le faire, autant que je le pouvais, afin de révéler que celui qui doit être proposé à l’imitation d’autrui ne reste pas ignoré, mais soit connu pour l’honneur de Dieu et l’utilité des lecteurs2. Et ainsi, ceux qui le voudront pourront savoir qui il a été et d’où il est venu, quelle discipline de vie il a suivie, comment il est venu à la vie religieuse puis à l’abbatiat, ensuite à l’archiépiscopat, de quelle façon il quitta la lumière de ce monde3. Et de cela je n’ai pas pu apprendre tout ce qui aurait dû en être dit. Ainsi, que personne ne doive s’irriter contre moi qui ai osé entreprendre cet important sujet (digne), ignorant la science du langage, car j’ai estimé qu’il était préférable que moi j’en parle n’importe comment plutôt qu’on n’en dise rien. Si mon style rustique ou mon langage négligé déplaît à quelqu’un et si l’on veut tenir le même propos, mais plus élégamment, qu’on ne perde pas, je vous en prie, le sens des faits en modifiant les mots, sauf à y trouver par hasard quelque chose de faux4.

[f.49r]Quoniam a pluribus queritur uita uenerabilis Lanfranci Dorobernensis archipresulis nec inuenitur, uolui de eo aliquid scribere pro tenuitate ingenii mei, ne omnino tanti uiri memoria silentio deleatur. Opus siquidem, ut michi uidetur, hactenus intermissum ; rarus quippe de eo aliquid scripsisse reperitur, preter quod in uita beati patris nostri Herluini uenerabilis abbas Westmonasterii Gislebertus quasi ex occasione inseruit, quantum ad ipsam historiam pertinere uisum fuit. Que exinde mutuans et in hanc narrationem transferens adieci que alibi inuenire potui, siue que a uenerabilibus ac ueracibus uiris audiui. Hoc autem ideo facere studui ut (quantum in me fuit) non lateret qui aliis proponendus ad imitandum foret, sed notus fieret omnibus ad honorem Dei et utilitatem legencium, atque ut nouerint qui scire uolunt quis uel unde fuerit, quam uiuendi institutionem habuerit, quomodo ad religionem ac deinde ab abbaciam et postea ad archiepiscopatum uenerit, seu qualiter de hac luce migrauerit. Et de hiis quidem non omnia que dicenda forent audire potui. Nec quisquam michi succensere debet quod imperitus sermone et scientia aggredi materiam tam dignam ausus fuerim, quia pocius duxi ut ipse aliquid de eo quoquomodo dicerem quam nullus. Quod si cui rusticitas stili et incultus sermo displicuerit et ornatius eadem dicere uoluerit precor ne mutando uerba tollat rei geste sententiam, nisi forte aliquid inesse repperit falsitatis.

Fin du prologue.

Explicit prologus

Cy commence la vie.

Incipit Vita

I - Naissance et premières années en Italie. Arrivée en Normandie. Épisode des brigands. Arrivée au Bec. Rencontre avec Herluin.

I Originaire d’Italie, Lanfranc fut un grand homme que toute la Latinité, dont la culture avait retrouvé grâce à lui son ancienne splendeur, saluait comme un maître incomparable, et auquel elle rendait avec amour un honneur mérité, et dont la Grèce elle-même, maîtresse des nations dans les arts libéraux, écoutait volontiers les disciples avec admirationa. C’est dans la cité de Pavie qu’il naquit. Ses parents, citoyens de cette même ville, étaient tenus pour grands et honorables parmi leurs concitoyens. En effet, d’après ce qu’on en sait, son père appartenait à l’ordre de ceux qui étaient les gardiens des droits et des lois de la cité.

IFuit quidam uir magnus Italia ortus, quem Latinitas in antiquum scientie statum ab eo restituta tota supremum debito cum amore et honore agnoscit magistrum, nomine Lanfrancus. Ipsa quoque in liberabilibus studiis magistra gentium Grecia, discipulos illius libenter audiebat et admirabatur. Hic Papia ciuitate oriundus fuit.[f.49v] Parentes illius, eiusdem urbis ciues, magni et honorabiles habebantur inter suos conciues ; nam (ut fertur) pater eius de ordine illorum qui iura et leges ciuitatis asseruabant fuit.

Lanfranc, privé dès son premier âge de son père5, auquel il aurait dû succéder dans l’honneur et la dignité, après avoir quitté la cité dans son désir d’apprendre, poursuivit des études de lettres. Demeuré là un certain temps, il revint parfaitement instruit en toute science profane6. Ensuite, ayant quitté sa patrie et traversé les Alpes, il arriva en Gaule au temps du roi des Francs, Henri, et du glorieux duc des Normands, Guillaume, qui soumit l’Angleterre par les armes. Puis, ayant traversé la France, emmenant avec lui des élèves7 de grand nom, il vint en Normandie8. Et demeurant dans la cité d’Avranches, il enseigna quelque temps9. Mais ce très savant maître, considérant que c’est vanité de capter l’oreille des mortels et que toutes choses tendent à ne pas être, à l’exception de celui qui fit tout, qui est éternellement et de ceux qui le cherchent, tourna vers lui son âme et tout son zèle afin d’obtenir son amour. Ce dessein plus parfait de plaire à Dieu qu’il avait puisé dans les lettres, il l’adopta soudain, abandonnant toute chose et abdiquant même sa volonté propre, pour suivre celui qui a dit : « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce lui-même, qu’il prenne sa croix et me suive »10. Et d’autant plus il avait été grand, d’autant plus il choisissait d’être humilié plus bas, aussi décida-t-il de se rendre dans un lieu où il n’y eût aucun lettré pour lui rendre honneur et révérenceb.

Lanfrancus in primeua etate patre orbatus, cum et in honorem et dignitatem succedere deberet, relicta ciuitate amore discendi ad studia litterarum perrexit. Vbi plurimo tempore demoratus, omni scientia seculari perfecte imbutus, rediit. Deinde patria egressus et Alpes transgressus in Gallias uenit tempore Henrici regis Francorum et gloriosi ducis Normannorum Guillelmi, qui Angliam sibi armis subegit. Et pertransiens Franciam, quamplures magni nominis scolares secum habens, in Normanniam peruenit ; et in Abrincatensi cuitate demoratus per aliquod tempus docuit. Considerans uero scientissimus uir quod captare mortalium auram uanitas est, et quia ad non esse tendunt omnia preter eum qui fecit uniuersa, qui semper est, et qui ei intendunt, ad optinendum eius amorem animum conuertit et studium. Quod igitur in litteris perfectius inuenit salutis consilium et placendi Deo arripere statuit : ut relictis omnibus, abdicato etiam sui ipsius iure, illum sequeretur qui dixit, « Si quis uult post me uenire, abneget semetipsum et tollat crucem suam et sequatur me ». Et quia quanto magnus fuerat tanto optabat fieri humilior, locum adire nolebat ubi litterati essent, qui eum honori ac reuerentie haberent.

Cependant, comme il voulait se rendre à Rouen et qu’il faisait route au déclin du jour à travers la forêt au-delà de la rivière Risle11, il tomba alors sur des brigands qui prirent tout ce qu’il avait et qui, après lui avoir lié les mains dans le dos et rabattu le capuchon de sa cape sur les yeux, le détournèrent du chemin et l’abandonnèrent au milieu d’un épais taillis boisé. Saisi de grandes angoisses et ne sachant que faire, il se lamentait sur son infortune. Enfin, se retirant en lui-même dans le silence de la nuit, il voulut s’acquitter envers Dieu des louanges qui lui sont dues. Il ne le put car il ne s’y était pas adonné auparavant. Alors, se tournant vers le Seigneur, « Seigneur Dieu, dit-il, j’ai perdu tellement de temps à apprendre et j’ai usé mon corps et mon âme dans l’étude des lettres sans avoir encore appris comment je devais te prier et m’acquitter envers toi des offices12. Libère-moi de cette épreuve et je chercherai, avec ton secours, à corriger ma vie et à la conformer pour savoir et pouvoir te servir ». À l’apparition de l’aurore, dans son obscurité, il entendit des voyageurs faisant route ; il se mit à leur réclamer secours en criant. À ces cris, ceux-ci prirent d’abord peur, mais, reconnaissant une voix d’homme, ils se dirigèrent vers le son de la voix et lui demandèrent qui il était et ce qu’il voulait. Il leur révéla qui il était et ce qui lui était arrivé. Alors l’ayant délivré, ils le remirent sur la route. Il leur demanda sincèrement de lui indiquer le monastère le plus humble et le plus pauvre qu’ils connaissaient dans la région. Ils répondirent : « Nous ne connaissons aucun monastère plus humble et plus obscur que celui qu’édifia à proximité un homme de Dieu ». Et lui ayant indiqué le chemin, ils partirent13.

lnterea cum uellet ire Rothomagum, iter agebat inclinata iam die per siluam ultra fluuium Rislam ; « et incidit in latrones », qui cuncta que habebat tollentes, ligatis a tergo manibus et capitio cappe ante oculos admoto, abduxerunt illum de uia et inter condensa saltus frutecta dimiserunt. Talibus angustiis comprehensus, nescius quid ageret, suum infortunium lamentabatur. Tandem nocturno silentio in se reuersus uoluit Deo laudes debitas persoluere [f.50r]et non potuit, quia ad hoc antea, non uacauerat. Et conuersus ad Dominum : « Domine Deus », ait, « tantum tempus in discendo expendi et corpus animumque in studiis litterarum attriui, et adhuc quomodo te debeam orare atque laudis officia tibi persoluere non didici. Libera me de hac tribulatione, et ego te auxiliante sic uitam corrigere et instituere curabo, ut tibi seruire ualeam et sciam ». Surgente aurora in ipso crepusculo audiuit uiatores iter carpentes, et cepit uociferando ab eis auxilium petere. Illi audientes primo expauere, ac hinc uocem hominis aduertentes ad sonum uocis perrexere, et quis esset quidue uellet inquirunt. At ille quis esset quid haberet indicauit. Tunc eum soluentes reduxerunt ad uiam. Rogauit sane ut uilius et pauperius cenobium quod in regione noscent sibi demonstrarent. Responderunt, « Vilius et abiectius monasterium nullum scimus quam istud quod in proximo edificat quidam homo Dei ». Et ostendentes uiam discesserunt.

Celui-ci dirigea ses pas dans cette direction, il parvint ainsi au Bec, car nulle part ne se trouvait un monastère réputé plus pauvre et plus obscur14. Il tomba par hasard sur l’abbé qui était occupé à la construction d’un four auquel il travaillait de ses propres mainsc. L’abordant, il lui dit : « Que Dieu te protège ! ». L’abbé le salua à son tour : « Que Dieu te bénisse ! Es-tu Lombard ? »15. Et lui : « Je le suis ». Et l’abbé : « Que veux-tu ? ». « Je veux devenir moine ». Alors l’abbé ordonna à un moine nommé Roger16, qui travaillait à côté, de montrer à Lanfranc le livre de la Règle17. L’ayant lu entièrement, celui-ci répondit qu’il l’observerait volontiers en tous points, avec l’aide de Dieu. Après avoir entendu ces paroles et sachant qui il était et d’où il venait, c’est avec joie que l’abbé lui accorda ce qu’il demandait. Alors, se prosternant face contre terre, il baisa les pieds de l’abbé à travers l’ouverture du four. L’humilité de son cœur et la dignité de son langage inspirèrent à Lanfranc, une vénération pleine d’amour, et c’est alors qu’il devint moine en ce lieud.

At ille gressum illuc uertens Beccum adiit, quo nullum usquam tunc pauperius estimabatur uel abiectius cenobium. Forte tunc abbas extruende fornaci occupatus ipsemet operabatur manibus suis ; et accedens ad eum dixit, « Deus te saluet ! ». Et abbas, « Deus te benedicat ! » inquit. « Es Lombardus ? ». At ille, « Sum ». Et abbas, « Quid uis ? ». « Monachus », ait, « fieri uolo ». Tunc abbas precepit cuidam monacho nomine Rogerio, qui in parte opus suum faciebat, ut illi ostenderet librum Regule ; qua perlecta, respondit omnia Deo se iuuante libenter seruaturum. Hec audiens abbas, et sciens quis esset uel unde, concessit ei quod petebat gaudens ; at ille per os furni procidens in faciem osculatus est pedes eius. Lanfrancus humilitatem animi sermonisque dignitatem in abbate plurimum ueneratus et amans monachus ibi efficitur.

À la suite de cela, le vénérable père Herluin fut rempli d’une immense joie, car, il en était certain, Dieu avait exaucé ses prières. En effet, comme la nécessité de se procurer des vivres le contraignait à demeurer en dehors du monastère, et qu’il n’y avait personne pour présider à l’intérieur et assurer la vie religieuse18, alors qu’il avait souvent prié Dieu, la miséricorde divine lui vint en aide, lui fournissant secours à tout ce qui devait être réalisé. Alors entre eux, on pouvait voir un édifiant combat : l’abbé, qui jusqu’à un âge avancé était resté laïque19, respectait en un si grand docteur l’élévation qui se soumettait entre ses mains ; l’autre, ne tirant aucune vanité de sa science éminente, obéissait en tout avec la plus grande humilité. Attentif, émerveillé, il déclarait que Dieu avait départi la grâce de l’intelligence des Écritures à son abbé. Et il disait : « Quand je considère ce laïc, je ne sais que dire, sinon que l’Esprit souffle où il veut »20. L’abbé conservait à son égard une juste déférence, lui s’appliquait à une soumission totale. L’un et l’autre apportaient au troupeau une forme de vie différente : l’une active, l’autre contemplative21. L’humble abbé, d’une patience extrême, et d’une très grande sobriété physique, sans nul souci de la pompe du siècle, grand connaisseur des lois du pays, était le défenseur des siens contre les injustices et les exactions. Il jouissait d’une grande habileté pour traiter des affaires séculières et témoignait d’une rare expérience en tout ce qui regardait les relations avec l’extérieur ; tant pour bâtir que pour trouver les ressources nécessaires, nul ne pouvait être plus prudent ni plus actif tout en gardant la conformité de son étate22.

Quo facto uenerabilis pater Herluinus gaudio repletus est non modico, quia credebat a Deo preces suas esse exauditas. Nam quia sumptuum procurandorum necessitas extra [f.50v]claustrum illum demorari cogebat, nec erat qui presideret introrsus et religionem asseruaret, multotiens Deum cum exorasset, diuina miseratio sibi accommodauit auxilium, sufficiens ad omnia que agenda forent suffragium. Videres ergo inter eos pium certamen : abbas ex grandeuo laico nuper in clerum promotus uerebatur sibi subditam tanti doctoris celsitudinem ; ille nullam pro eminenti scientia gerens insolentiam humilime ad omnia parebat, attendebat, admirabatur et predicabat quam ipsi in intelligendis scripturis gratiam Deus concesserat. Et dicebat, « Quando attendo laicum istum, nescio quid dicam nisi quia Spiritus ubi ubi uult spirat ». Abbas erga illum debita ueneratione, ille erga eum omnimoda contendebat summissione : forma gregi uterque uiuendi facti, unus actiue, alter contemplatiue. Abbas humilis, patiencie summe, in cura corporis continentissimus, nullam secularis pompe curam gerens, legum patrie scientissimus, presidium erat suis contra iniquos exactores ; ad tractanda causarum secularium negocia et disponenda exteriora peritissimus, in extruendis uel procurandis necessariis nec prudentior nec efficacior, salua religione, esse poterat.

II - Débuts de Lanfranc au Bec. La vocation d’un solitaire. Cohabitation difficile avec les frères. Tentation de vivre au désert. Vision d’Herluin. Lettre de Guillaume de Cormeilles.

II Quant au célèbre professeur, il se consacrait à toute activité du cloître dans la paix et le silence, cultivant les champs de son cœur par une lecture assidue de la parole sainte, les arrosant des larmes fréquentes d’une douce componction (qu’il obtenait souvent)f23. Il n’avait pas oublié la promesse faite à Dieu durant sa capture nocturne, si bien qu’une fois moine, il voulut se consacrer à l’étude des offices du jour et de la nuit, afin de s’acquitter, en toute connaissance, du sacrifice de la louange de Dieu, comme il en avait fait le vœu. Ainsi, pendant trois ans, il vécut solitaire, retiré du commerce des hommes, heureux d’être ignoré de tous, sauf des quelques frères avec lesquels il s’entretenait parfois24. Mais la rumeur publique trahit sa retraite et en divulgua la nouvelle de toutes parts. Aussitôt l’éclatante renommée du maître fit promptement sortir de l’ombre, à la vue du monde entier, le Bec et l’abbé Herluin. Les clercs accoururent, ainsi que les fils de ducs et les écolâtres les plus réputés de la Latinité. De puissants laïcs et beaucoup de nobles offrirent à cette Église, des terres en grand nombre pour l’amour du maîtreg. Ainsi ce Lanfranc qui, pour Dieu, avait renoncé à lui-même, « content de la dernière place et réclamant la plus petite », « s’appliquait à se soumettre à son supérieur dans la plus grande obéissance »25. En outre, on raconte qu’il ne voulait pas faire de lecture à l’église avant que le chantre n’ait entendu celle-ci. Un jour où il lisait à table, il prononça un élément de lecture comme il devait le faire, mais cela ne plut pas à celui qui présidait. Il fut prié de prononcer autrement. C’était comme s’il avait prononcé docēre avec la syllabe médiane longue (ce qui est juste), tandis que le prieur corrigeait dócĕre avec la même syllabe brève (ce qui n’est pas juste)26. En effet, cet homme n’était pas très lettré. Mais en homme sage, sachant qu’il est préférable d’obéir au Christ plutôt qu’à Donat27, [Lanfranc] renonça à sa bonne prononciation et obéit à l’injonction erronée. En effet, il avait jugé que ce n’était pas un crime capital que de prononcer une brève ou de corriger une syllabe longue ; en revanche, il savait que ce n’était pas une mince faute que de ne pas obéir à qui donnait un ordre au nom de Dieu28.

IIAt doctor ille maximus in claustro omnem operam impendebat quieti et silentio, cordis sui noualia uerbi sacri excolens assidua lectione, irrigans ea dulci (quam sepe optinebat) lacrimarum compunction. Nec oblitus quod Deo in nocturna captione promiserat, postquam factus est monachus in discendis officiis diurnis et notturnis curam maximam impendere uoluit, ut sciret Deo laudis sacrificium persoluere sicut uouerat. Sic per tres annos uixit solitarius, gaudens quod nesciebatur ; preter paucos quibus aliquando loquebatur omnibus ignotus. Rumor ut hoc factum prodidit, longe lateque protulit ; et fama uiri preclarissima Beccum et abbatem Herluinum breui per orbem terrarum extulit. Clerici accurrunt, ducum filii, nominatissimi scolarum magistri latinitatis ; [f.51r]laici potentes et nobiles uiri multi pro ipsius amore multa eidem ecclesie contulerunt. Hic ergo Lanfrancus, qui pro Deo se abdicauerat sibi, « omni uilitate et extremitate contentus », « omni obediencia se summittere curabat maiori ». Denique (ut fertur) lectionem non uolebat legere in ecclesia nisi prius eam cantor audisset. Quadam die dum ad mensam legeret dixit quiddam inter legendum sicut dicere debuit ; quod non placuit presidenti, et aliter dicere iussit : uelut si ille dixisset docēre media producta (ut est), et iste eadem media correpta emendasset dócĕre (quod non est). Non enim prior ille litteratus erat. At uir sapiens, sciens magis obedienciam Christo deberi quam Donato, dimisit quod bene pronuntiauerat et dixit quod non recte dicere iubebatur. Nam producere breuem uel longam corripere sillabam non capitale nouerat crimen ; uerum iubenti ex parte Dei non parere culpam non leuem esse sciebat.

Un séculier donna au Bec la terre d’une église vers laquelle Lanfranc fut envoyé afin de la garder et de la restaurer29. Un jour, tandis qu’il revenait du monastère vers ce lieu, il rapporta un chat, entortillé dans une toile et attaché à la selle derrière lui. Alors qu’il faisait route, quelqu’un le rejoignit ; tandis qu’ils cheminaient ensemble, son compagnon de route entendit un miaulement ; d’abord, il s’étonna et regarda autour de lui pour savoir où était le chat dont il entendait la voix. Et ensuite, il remarqua que maître Lanfranc le portait attaché derrière lui et dit : « Maître, que portez-vous là ? ». Il répondit : « Nous sommes envahis de souris et de rats ; et c’est pourquoi j’apporte maintenant un chat, qui va calmer leur frénésie »30. Voilà à quelle humilité un tel homme chercha à se soumettre devant Dieu ! Et, comme il s’était beaucoup humilié, Dieu ne tarda pas à l’élever dès le temps présent.

Quidam secularis uir dedit Beccensi ecclesie terram, ad quam missus est Lanfrancus ut eam seruaret et instauraret. Vna dierum dum de monasterio ad locum illum regrederetur, detulit catum pannis inuolutum post se ad sellam ligatum. Dum iter faceret, quidam adiunxit se illi ; cumque simul pergerent socius uiator audiuit uocem cati, et cepit mirari et circumspicere ubi esset catus cuius audiebat uocem. Tandem auertit magistrum Lanfrancum illum post se ligatum ferre, et ait illi, « Domine quid portas ? ». Respondit, « Mures et rati ualde nobis sunt infesti, et iccirco nunc afferro catum ad comprimendum furorem illorum ». Ecce ad quantam humilitatem tantus uir pro Deo sese summittere curauit ! Et quia se multum humiliauit, et Deus illum exaltare in presenti non distulit.

Cependant, les frères qui étaient alors réunis en ce lieu n’étaient guère lettrés ni pleinement instruits de la religion. Lanfranc, discernant l’apathie de ses frères, le dérèglement de leurs mœurs et la violation de la discipline, observant qu’il y avait même quelques envieux qui craignaient qu’on ne lui donnât autorité sur eux, ne savait quoi faire ni où aller. Il était dégoûté de leurs indignes conversations et aspirait ardemment à la douceur de la vie solitaire31. Simulant alors une maladie de l’estomac, il demanda au jardinier Fulcran de lui apporter chaque jour les racines de certains chardons dont il affirmait qu’elles apporteraient un remède à son mal32. Il agissait ainsi pour habituer son corps à une alimentation compatible avec la vie qu’il se disposait à mener au désert. Mais alors qu’il s’était déjà préparé âme et corps à s’enfuir de nuit, apparut à l’abbé Dom Herluin, qui se reposait dans son lit sans se douter de rien, un enfant d’une excellente nature, vêtu de blanc et récemment décédé : Hugues, fils de Baudri de Servaville, neveu de l’abbé33. Nullement troublé à sa vue, l’abbé s’adressa à lui aimablement : « Qu’y a-t-il, fils ? Comment vas-tu ? ». Et l’enfant avec ardeur : « Moi, dit-il, bon Père, je vais bien, car, par la miséricorde de Dieu et par ton intercession, je suis délivré de tout tourment. Mais Dieu m’a envoyé vers toi pour te dire que, si tu ne fais pas attention à toi, prochainement tu n’auras plus maître Lanfranc ». Stupéfait, l’abbé dit : « Comment, fils ? ». L’enfant répondit à cela : « Parce qu’il désire une vie solitaire et est résolu à sortir du monastère du fait des mœurs et de la vie de ses frères qui lui déplaisent. Vois donc quoi faire car il n’est pas avantageux qu’il te quitte ». À ces mots, l’enfant disparut. Stupéfait par ce qu’il venait d’entendre, l’abbé passa le reste de la nuit sans sommeil, en veilles et en prières. Mais, de bon matin, dès que l’heure lui permit de parler, il convoqua Lanfranc et le fit asseoir, seul, à ses côtés. Le cœur de l’abbé fut agité d’une intime douleur, sa voix se serra dans sa gorge et les larmes qui jaillissaient exprimèrent la douleur de son cœur. En voyant cela, Lanfranc se prosterna à terre et supplia que lui soit révélé pour quelle raison l’abbé pleurait ainsi. Enfin, l’abbé laissa éclater ces mots : « Hélas pour moi, que Dieu menace d’une telle perte ! Malheur à moi qui ai perdu mon conseil, qui ai laissé s’échapper mon aide ! Souvent, à travers de grands gémissements, j’ai prié Dieu ; dans des flots de larmes, j’ai supplié la divine miséricorde de m’accorder un homme tel qu’avec son conseil et son aide je corrige ce lieu et le restaure par des usages monastiques qui plaisent à Dieu. Aussi, frère Lanfranc, quand Dieu t’a conduit ici, j’ai cru mes humbles prières exaucées. Moi, je pensais te transmettre ma charge ; moi j’espérais que tu supporterais le poids de tout mon fardeau. Mais maintenant – je ne sais pas pourquoi – tu t’efforces de partir d’ici en m’abandonnant et tu désires te retirer au désert ». Lanfranc, comprenant que sa volonté avait été découverte et que le projet de son cœur, qu’il croyait secret, avait été, de manière évidente, divulgué, se jeta aussitôt aux pieds de l’abbé et lui demanda humblement de quelle manière tout ceci était venu à sa connaissance. Alors, d’une voix douce, l’abbé exposa sa vision et lui expliqua point par point ce qui lui avait été divinement révélé par l’enfant, comme cela a été dit plus haut. Lanfranc, absolument stupéfait devant un récit aussi prodigieux et particulièrement admiratif de la grâce de Dieu manifestée en l’abbé, prosterné à terre, touché au cœur, exposa au père, par une confession sans retenues, ce qu’il avait eu la volonté [de faire]. Après avoir reçu la pénitence et obtenu l’absolution, il promit solennellement de ne jamais se séparer de lui et de se soumettre en tout à ses commandements. L’abbé, rendant des grâces infinies à Dieu tout-puissant, établit aussi vite qu’il put Lanfranc prieur et confia à ses soins tout ce qui dépendait du monastère et relevait de son autorité tant à l’intérieur qu’à l’extérieur34. Et la protection divine leur accorda ainsi d’être toujours d’accord de telle sorte que jamais il n’y eut entre eux un motif de dissension. Ne voulant ni rendre publique ni laisser complètement dans l’oubli cette vision, Lanfranc la fit connaître à un moine du nom de Guillaume, qu’il avait nourri et instruit depuis l’enfance, et qu’il aimait beaucoup, lui recommandant de ne rien dire tant que lui-même serait encore en vie physiquement35. C’est ce que Guillaume observa jusqu’à son extrême vieillesse ; mais, après la mort de Lanfranc, comme il n’était plus contraint par une quelconque interdiction, il fit le récit écrit de ce qu’il avait entendu et l’adressa à l’abbé et aux moines du Bec, selon ce que nous avons rapporté plus haut. Le même Guillaume fut abbé du monastère de Cormeilles36.

Verum fratres qui iam adunati erant in ipso loco non multum litterati nec admodum religione instructi habebantur. Cernens Lanfrancus fratrum inertiam morum prauitatem ordini transgressionem, contuens aliquos [f.51v]etiam sibi inuidere qui sibi metuebant eum preficiendum fore, ignorabat quid ageret, quo se conferret. Tedebat eum conuersationis inhoneste, inhiabat ardenter ad solitarie dulcedinem uite. Simulata igitur stomachi infirmitate, Fulcrannum ortolanum rogauit ut ei cotidie afferret radices quorundam carduorum, quas sibi asserebat afferre solutionis remedium. Hoc autem faciebat ut corpus suum assuefaceret tali edulio, quali uiuere disponebat in heremo. Cum ergo iam animum et corpus prepararet ad fugam nocturne elapsionis, domno Herluino abbati nichil de hac re suspicanti dum in lecto quiesceret egregie indolis Hugo puer, qui nuperrime obierat, in ueste candida apparuit – filius Baldrici de Sawauilla, nepos eiusdem abbatis. Cuius aspectu in nullo turbatus amabiliter sic eum abbas affatur, « Quid est fili ? Quomodo te habes ? ». Et puer alacriter, « Ego me », ait, « bone pater, bene habeo, quia per Dei misericordiam et per tuam intercessionem liberatus sum ab omni tormento. Sed Deus misit me ad te ut dicam tibi quia, si tibi non prospexeris, magistrum Lanfrancum ad proximum non habebis ». Abbas admiratus, « Quomodo », inquit, « fili ? ». Puer ad hec, « Quia uitam solitariam desiderat et de monasterio egredi deliberat, quoniam mores fratrum et uita sibi non placent. Vide ergo quid facias, quia non expedit ut te deserat ». Hiis dictis puer disparuit. Abbas attonitus in iis que audierat reliquum noctis uigilliis et orationibus insomne peregit. Summo autem mane, mox ut hora loquendi se dedit, Lanfrancum asciuit, secum singulariter sedere fecit ; cor abbatis intima dolore concutitur, uox intra fauces premitur lacrime, uberrime erumpentes dolorem cordis aperiunt. Lanfrancus hoc uidens in terram prosternitur ; cur abbas sic plorat aperiri sibi suppliciter precatur. Tandem abbas [f.52r]in hec uerba prorupit : « Heu michi, cui tale damnum minatur Deus ! Ve michi qui meum consilium perdidi, meum adiutorium amisi ! Multotiens per magnos gemitus Deum rogaui, uberrimis lacrimis diuine supplicaui misericordie, ut talem michi uirum prestaret cuius consilio et auxilio locum istum emendarem, et que essent Deo placita monachorum usibus instaurarem ! Et quando, frater Lanfrance, huc te Deus adduxit, preces humilitatis mee exauditas credidi. Ego in te onus meum transferre cogitabam ; ego te tocius oneris mei sarcinam supportare sperabam. Nunc autem – nescio qua de causa – hinc discedere me relicto satagis, et ad deserta pergere cupis ». Lanfrancus intelligens uoluntatem suam detectam, et propositum cordis sui quod occultum putabat euidenter propalatum, abbatis pedibus ilico aduoluitur, et qualiter sibi innotuissent talia humiliter sciscitauit. Tunc ei abbas blanda uoce uisionem aperuit, et quid sibi diuinitus per puerum reuelatum sit (sicut supra retexuimus) per ordinem explicauit. Lanfrancus mirabilius dictu obstupefactus, et Dei gratiam in abbate uehementer admiratus, humi prostratus per confessionem patri protinus quicquid in uoluntate habuerat corde compuntus exposuit. Penitenciaque accepta et absolucione impetrata spopondit se numquam ab ipso discessurum, eiusque preceptis per omnia obtemperaturum. Abbas ingentes omnipotenti Deo gratias referens quam citius potuit Lanfrancum priorem constituit, et quicquid dicioni monasterii subiacebat interius et exterius ipsius cure commisit. Quos ita unanimes tribuit esse diuina protectio, ut nulla unquam inter eos orta fuerit dissensionis occasio. Hanc uisionem Lanfrancus [f.52v]nec uolens propalare nec omnino occultare, indicauit illam cuidam monacho nomine Willelmo, quem ipse a puero nutrierat et docuerat plurimumque amabat, precipiens ne alicui diceret quamdiu ipse in corpore uiueret. Quod ille seruauit usque ad ultimam senectutem. Post mortem uero Lanfranci, cum iam nulla prohibitione urgeretur, scripsit rem sicut audierat et abbati ac monachis Becci scriptam, prout supra digessimus, direxit. Fuit idem Guillelmus abbas Cormeliensis cenobii.

III - Lanfranc, conseiller du duc Guillaume. Brouille et réconciliation avec le duc Guillaume. Visite à Rome. Voyage à Rome. Affaire Bérenger. Dispense pour le mariage de Guillaume et Mathilde. Fondation des monastères Saint-Étienne et La Trinité de Caen.

III Le duc Guillaume de Normandie choisit lui-même Lanfranc comme principal conseiller dans l’administration des affaires de la patrie tout entière37. Un jour, brusquement, cette faveur subit un grave retournement, mais Dieu tout aussitôt la restitua dans une sérénité inespérée. Le duc, en effet, violemment irrité par les accusations de certains délateurs, décide l’expulsion de Lanfranc et lui ordonne de quitter le monastère et la Normandie. Et cette vengeance ne suffisant pas à calmer sa colère, il commande qu’une ferme appartenant à l’abbaye et appelée le Parc, soit livrée aux flammes38. Cet ordre barbare est exécuté ; le départ de celui qui faisait toute la joie et la consolation des frères les laisse dans une douleur profonde. Parce qu’on n’en put trouver de meilleur, un cheval n’ayant l’usage que de trois pattes lui est attribué avec un compagnon. Les frères se livrent à la prière selon cette parole de Jérémie : « Il est bon d’attendre en silence le secours du Seigneur »39. Lanfranc n’est pas plutôt parti qu’il rencontre le duc. De son cheval ployant la tête à chaque pas vers le sol, il salue son seigneur. Fort de son innocence, il sent qu’il peut gagner sa cause si seulement la parole lui est laissée. Le duc détourne d’abord son visage, mais la clémence divine l’incite bientôt à le regarder avec pitié, et, par un signe de bienveillance, il permet l’entretien. Alors Lanfranc plaisante avec à propos sur cette circonstance : « Sur ton ordre, dit-il, je quitte ta province en piéton, encombré que je suis de ce quadrupède inutile. Si tu veux que je puisse obéir à ton commandement, donne-moi donc une meilleure monture ». À quoi le duc répond en souriant : « Qui ose réclamer des faveurs à son juge offensé, quand le crime dont il est accusé n’a pas reçu sa sentence ? ». Enfin, le très disert orateur demande audience, et Dieu étant avec lui, il commence son discours et, brièvement, expose sa défense jusqu’au terme qu’il désire. Il rentre immédiatement en possession de la faveur la plus complète et reçoit la promesse qu’il ne subirait plus à l’avenir l’outrage d’avoir à se laver d’aucune accusation. Puis avec une profonde gratitude, les deux hommes s’étreignent et s’embrassent. Le duc s’engage de plus à restituer, en les accroissant de manière importante, tous les biens de l’abbaye dont il avait récemment ordonné le pillage40. Avec ardeur, quelqu’un courut en avant pour annoncer aux frères le retour du prieur. Les larmes se transforment en allégresse. Le chant du « Te Deum Laudamus » retentit, plein de reconnaissance, non pas une fois, mais durant tout le jour et partout, et prié par tous de cœur et de bouche. L’abbé ne pouvait croire à ce bonheur imprévu à cause de la cruauté qu’il connaissait du seigneur41, jusqu’à ce que « revienne celui qui était désiré »42. La joie s’augmenta de la restitution plénière des biens incendiés, et confirmation fut obtenue que plusieurs terres seraient concédées à l’abbaye par le même seigneurh. On dit aussi que le motif de cet ordre si imprévu avait été que le même Lanfranc désapprouvait les noces de la fille du comte de Flandre, que le duc s’était attribuée en mariage car ils étaient liés d’une consanguinité très proche43. À la suite de cela, sur la décision du pape de Rome, toute la Neustrie avait été privée des offices de la chrétienté et frappée d’interdit. Cela obligea Lanfranc à retourner à Rome pour rencontrer le pape44.

IIIAd administranda quoque tocius patrie negocia summus ab ipso Normannorum duce Willelmo consiliarius assumitur. Cuius gratie nimiam perturbationem que repente irruit insperato Deus sereno letificauit. Quorundam enim accusationibus delatorum dux in eum uehementer amaricatus mandat ut monasterio exturbatus patria discedat Lanfrancus ; nec motus animi sui hac uindicta sedare ualens, mandauit iuris eiusdem monasterii uillam, que Parcus dicitur, flammis excidi. Paretur tam effere iussioni. Eo discedente, qui omne gaudium fratribus erat et consolatio, dolor altus remanet. Quia melior non habebatur, tripes quarto pede inutili equus illi tribuitur et unus famulus. Instant itaque fratres orationi, iuxta illud Ieremie : « Prestolantes cum silencio salutare Domini ». Protinus qua ille discedebat duci obuius uenienti appropinquans, equo per singulos passus caput ad terram summittente, dominum salutat ; innocentie quidem conscius, si locus dicendi daretur non diffidebat cause. Dux primo uultum auertit ; sed diuina agente clemencia mox miserando respexit, et nutu beniuolentie aditum loquendi concedit. Tunc Lanfrancus decenti ioco ait, « Tuo iussu prouincia tua discedo pedes, hoc inutili occupatus quadrupede. Vel ut iussioni tue parere queam, da michi [f.53r]equum meliorem ». Cui dux subridendo, « Quis », inquit, « ab offenso iudice infecto illati criminis negocio munera exposcit ? ». Tandem disertissimus orator petiit audientiam, et Deo sibi opem sumministrante causam exorsus breui ad optatum finem perorauit. In amplissimam gratiam illico receptus, accepit promissum quod nulla deinceps accusatione subiret purgandi se preiudicium. Gratissimi succedunt mox amplexus et oscula ; multo etiam cum augmento restituenda promittuntur que dux nuperrime deuastari iusserat. Alacerrime quidam precurrens nunciat fratribus ilium redire. Commutantur lacrime, personat non semel sed per totum diem ubique corde et ore a cunctis pium « Te Deum laudamus ». Abba inopine rei fidem adhibere non poterat, propter feritatem quam in domino sciebat, donec « desideratus aduenit ». Accumulatur gaudium : quia incensorum fit integra restitucio, terrarum quoque eidem ecclesie concessarum ab eodem domino optinetur confirmatio. Huius tam improuide iussionis causam fuisse aiunt, quod idem Lanfrancus contradicebat nuptias filie comitis Flandrie, quam ipse sibi dux copulauerat matrimonio ; quia proxima carnis consanguinitate iungebantur. Vnde auctoritate Romani pape tota Neustria fuerat ab officio Christianitatis suspensa et interdicta, quapropter Lanfrancus iterum Romanum papam adiit.

En effet, il avait déjà dû se rendre à Rome quelque temps auparavant à cause d’un clerc du nom de Bérenger qui avait une doctrine différente de celle tenue par l’Église au sujet du sacrement de l’autel. Il disait, en effet, que le pain et le vin après la consécration restaient seulement des signes et n’étaient ni le vrai corps ni le vrai sang du Christ. Ce clerc avait envoyé à Lanfranc, comme étant un de ses familiers, une lettre remplie de cette erreur. Ceux qui lurent cette lettre pensèrent que Lanfranc partageait cette opinion et répandirent la rumeur qu’il était partisan de cette erreur. Et comme justement Lanfranc s’était rendu à Rome, sous le pontificat de Léon IX, alors sur le siège du bienheureux Pierre, des amis, qui avaient appris le discrédit jeté sur eux, envoyèrent après son arrivée cette lettre à Rome, et là suscitèrent chez certains des soupçons à l’égard de Lanfranc45. Le Pape convoqua un jour Bérenger ; celui-ci par crainte différa sa venue, mais envoya deux clercs pour répondre en son nom. Ceux-ci se présentant devant le Pape, et reconnus incompétents sur le sujet, furent écartés et arrêtés. Sur ordre, Lanfranc se leva, se débarrassa de la tache de l’infâme rumeur, exposa sa foi et la prouva davantage par le biais des saintes autorités que par celui des arguments. Ce qu’il dit et prouva plut à tous, sans déplaire à personne. Ces mêmes affirmations furent reprises au synode de Verceil et les sentences de Bérenger entendues et condamnées. La foi de l’Église, que Lanfranc tenait et développait, fut exposée et confirmée par un assentiment général. Cette sentence n’échappa pas à Victor, successeur du pape Léon. Enfin, au concile de Tours auquel les légats de ce même Victor participèrent et qu’ils présidèrent, la possibilité fut donnée à Bérenger de défendre sa propre cause. Comme il n’osait pas assumer de la défendre, il confessa devant tous la foi commune de l’Église et jura de croire dès cette heure ce que l’Église affirmait. Cependant, il renia son serment, et ne renonça nullement à répandre dans le peuple sa croyance erronée. L’apprenant, le pape Nicolas II le convoqua, et lui, venant à Rome, n’ayant pas confiance en sa cause et n’escomptant pas davantage l’appui de ceux qu’il s’était pourtant conciliés par d’importantes faveurs, comme il n’osait pas défendre son opinion, il demanda au pontife Nicolas et à son conseil de lui exposer en termes précis la foi qu’il voulait lui voir tenir, et de la lui confirmer par un écrit. C’est pourquoi, sur ordre du pape, cette profession de foi, après avoir été exposée oralement, mise par écrit et confirmée par l’assentiment de tous, fut transmise à Bérenger pour qu’il la lût. Il la reçut, la lut, jura de s’y tenir et la signa de sa propre main. De ce fait, le pape et nombre de personnes, qui avaient d’abord déploré sa volte-face, se réjouirent de son retour et de sa conversion. Et le transgresseur sacrilège de ce sacrement, contre le synode préalablement évoqué, contre la vérité catholique et la foi de tous les docteurs de l’Église, dissimula par la suite cet écrit. Et Lanfranc, en lui répondant, composa un élégant opuscule sous la forme d’une lettre, soutenu par la vérité catholique et pleinement corroboré par l’autorité des Saints Pères, dans lequel se trouve ce que nous avons dit. C’est ainsi que Lanfranc participa à ces événements, alors qu’il était venu à Rome dans le cadre de ce débat46, et comme nous l’avons dit, pour régler auprès du [siège] apostolique l’affaire du duc de Normandie et de son épouse. Il montra donc au pape Nicolas qu’il faisait peser sa sentence seulement sur ceux qui ne les avaient pas unis et qui ne pouvaient les séparer, puisque le duc ne voulait sous aucun prétexte renvoyer la jeune fille qu’il avait reçue comme épouse. Le souverain pontife, reconnaissant que ces remarques étaient justes, accorda la dispense pour cette union47. En échange de quoi, le duc et son épouse devaient faire construire conjointement deux monastères : d’une part, une communauté d’hommes, de l’autre, une de femmes, qui, selon le droit de la sainte religion, serviraient Dieu nuit et jour, chacune pour sa part, et prieraient pour leur salut48. Le duc se soumit à l’obligation apostolique et ils édifièrent deux monastères sur un domaine que l’antiquité nommait Caen49. Le duc fonda un monastère de moines sous la protection de saint Étienne, premier martyr, et son épouse, un autre de moniales, au nom et en honneur de la Sainte Trinité, auxquels ils attribuèrent des biens et des revenus suffisants aux résidents, en matière de nourriture comme de vêtements50.

Iam enim antea Romam petierat, causa cuiusdam clerici nomine Berengarii, qui de sacramentis altaris aliter dogmatizabat quam tenet Ecclesia. Dicebat enim panem et uinum post consecrationem sacramentum tantum, non autem esse uerum Christi corpus et sanguinem. Iste clericus Lanfranco quasi familiari suo litteras miserat errore ipso respersas ; eas qui legerunt Lanfrancum talia sentire opinati sunt et socium erroris diffamauerunt. At tum forte Lanfrancus ad urbem profectus erat, pontificante tunc sedem beati Petri Leone [f.53v]Nono. Amici qui infamiam sibi conflatam audierunt litteras ipsas post eum miserunt Romam, ibique suspicionem de Lanfranco quibusdam pepererunt. Papa Berengarium ad diem uocauit. Verum ille timens uenire distulit ; sed responsales pro se duos clericos misit, qui ante papam uenientes et in causam deficientes reprobati et capti sunt. Lanfrancus iussus surrexit, praui rumoris a se maculam abstersit ; fidem suam exposuit, expositam plus sacris auctoritatibus quam argumentis probauit. Quod dixit et probauit omnibus placuit, nulli displicuit. Hec eadem in sinodo Vercellensi retractata sunt, et sentencia Berengarii audita et damnata ; fides uero ecclesie quam Lanfrancus tenebat et astruebat exposita et concordi omnium assensu confirmata est. Que sententia non effugit huius Leonis pape successorem Victorem. Denique in consilio Turonensi, cui ipsius Victoris interfuere atque prefuere legati, data est ipsi Berengario optio defendendi partem suam ; quam cum defendendam suscipere non auderet, confessus est coram omnibus communem ecclesie fidem, et iurauit ab illa hora se ita crediturum sicut ecclesia tenet. Quod iuramentum transgressus, nichilominus prauum dogma in populo spargere non omisit. Quod cum audisset Nicholaus Secundus uocauit eum ; qui ueniens Romam et cause sue diffidens, et patrocinio eorum quos sibi impensis beneficiis consiliauerat parum confidens, cum non auderet suam defensare sententiam, postulauit Nicholaum pontificem eiusque consilium quatinus fidem quam illum tenere uolebat uerbis sibi exponeret, scripto firmaret. Itaque iubente papa fides uerbis exposita et scripta, et omnium assensu confirmata, tradita est Berengario ad legendum. Accepit, legit et eam se tenere iurauit, manuque propria subscripsit. Quo facto gauisus [f.54r]est papa et multi alii de eius reuersione et conuersione, qui antea dolebant de eius auersione. Huius sacramenti sacrilegus transgressor contra prefatam synodum, contra catholicam ueritatem omniumque ecclesiasticorum doctorum fidem, scriptum postea condidit. Cui Lanfrancus respondens sub nomine epistole libellum elegantem composuit, catholica ueritate subnixum et sanctorum patrum auctoritatibus undique coroboratum, in quo inueniuntur ista que diximus. Hiis enim gestis Lanfrancus interfuit, qui causa huius litis Romam uenerat, et ut ageret pro duce Normannorum et uxore eius apud apostolicum, pro qua re (sicut diximus) illuc perrexerat. Igitur locutus cum papa Nicholao ostendit quia eius sententia illos tantum grauabat, qui eos nec coniunxerant nec separare poterant : nam dux puellam quam acceperat nullo pacto dimittere uellet. Hoc audiens et uerum esse aduertens summus pontifex, dispensatione habita, coniugium concessit : eo tamen modo quatinus dux et uxor eius duo monasteria construerent, in quibus singulas congregationes uirorum ac mulierum coadunarent, qui ibi sub norma sancte religionis die noctuque Deo deseruirent et pro salute eorum supplicarent. Paruit dux apostolice dispensationi, et edificauerunt duo monasteria in predio quod antiquitas Cadomum nuncupabat ; dux unum monachorum in nomine sancti Stephani prothomartiris et uxor eius alterum sanctimonialium in nomine et honore sancte Trinitatis, quibus tantum de rebus et redditibus suis contulerunt quod sufficeret ibidem habitantibus ad uictum et uestitum.

IV - Deuxième site du Bec devenu insalubre et trop petit. L’école du Bec. Départ pour Caen et abbatiat. Conquête de l’Angleterre.

IV En même temps, alors que la communauté du Bec s’accroissait, il arriva dans ce lieu cette parole du Seigneur dite par la bouche du prophète Isaïe : « Ce lieu est trop étroit pour moi, donne-moi un espace où je puisse habiter »51. Les modestes dimensions des bâtiments n’étaient plus suffisantes pour contenir la multitude des frères, mais aussi la situation du lieu en rendait le séjour nuisible à leur santé. C’est pourquoi le vénérable Lanfranc commença-t-il de remontrer au saint père Herluin la nécessité d’édifier un plus grand monastère. Mais ce dernier, vieillissant, se défiait beaucoup de ses forces et s’effrayait à la seule perspective d’un pareil ouvrage. Lanfranc ne renonçait pas à ce qu’il avait commencé : il le réconfortait, l’encourageait, lui répétait souvent la même chosei, à savoir que ce lieu humide n’était pas convenable à l’habitation des moines. L’abbé n’y consentant pas du tout, on rapporte que Lanfranc dit à quelques nobles hommes avec lesquels il parlait : « Le seigneur abbé consume son temps et son labeur dans ce lieu humide, et ne veut pas me croire d’abandonner ce bâtiment et d’en commencer un autre dans un lieu plus sain. Que le Dieu tout-puissant lui donne un embarras tel qu’il m’entende, et qu’il cesse de dépenser sa peine dans un lieu si insalubre ! »52. Et peu après, la partie droite du presbyterium53 s’écroula, dans lequel il y avait l’oratoire et l’autel de saint Benoît. Sur ce, l’abbé se désolait et se tourmentait beaucoup ; son consolateur dans toutes ses peines vint le trouver, le suppliant de consentir à ce que de plus grandes constructions fussent élevées. Enfin vaincu, Herluin plaçant en Dieu son plus ferme espoir, et se confiant pleinement dans les capacités de son conseiller à qui tout réussissait, entreprit de bâtir dans un lieu beaucoup plus salubre et convenable un monastère avec ses dépendances, œuvre considérable tandis qu’il ne pouvait compter sur ses propres biens qui étaient alors des plus modiques, mais sur sa foi totale en Dieu et en une sûre espérance qui lui permit de subvenir en toutj. Lanfranc y tint aussi derechef, avec l’accord de son abbé, une école, et il apportait à l’abbé ce qu’il recevait des élèves54 ; l’abbé le donnait aux ouvriers.

IV Per idem tempus crescente Beccensi congregatione, in eo loco contigit illud dictum a Domino per Ysaiam prophetam, « Angustus michi est locus : fac spacium ut inhabitem ! ». Spatiositas enim domorum parua multitudinem [f.54v]adunatam fratrum iam capere non ualebat, sed et situs loci incolumitati degentium contrarius existebat. Itaque uenerabilis Lanfrancus sanctum patrem Herluinum de maioris monasterii edificatione compellare cepit. Tanti operis solam commotionem ille extimuit, etatis iam deficientis uiribus plurimum diffidens ; confortari adortari ac sepe id ipsum ingerere qui ceperat non ommittebat, dicens locum aquosum non esse aptum habitationi monachorum. Abbate nullatenus adquiescente, fertur dixisse Lanfrancus quibusdam nobilibus uiris cum quibus loquebatur, « Dominus abbas consumit tempus et laborem suum in hoc aquoso loco, nec uult michi credere ut desinat ab isto opere et incipiat aliud opus in saniori loco. Deus omnipotens det illi tale impedimentum quatinus me audiat, atque in tam incompetenti loco operam suam expendere disistat ! ». Nec multo post, presbiterii pars dextera corruit, in qua oratorium erat et altare sancti Benedicti. Anxianti super hoc et multum conturbato abbati suus in omni sua desolatione consolator accessit, obsecrans ut uel nunc adquiescens maiora inchoaret edificia. Tandem uictus spem in Deo certissimam gerens et plurimum in consiliarii sui ope confidens, cuius opera sibi bona omnia proueniebant, in salubriori multum et conuenientiori loco noua inchoauit, monasterium et officinas : opus pergrande, quod non res proprie, que adhuc erant permodice, sed fides in Deum firma et spes certa uniuersa conferendo accumulauit. Lanfrancus quoque licentia abbatis sui iterum scolam tenuit, et ea que a scolasticis accipiebat abbati conferebat ; abbas operariis dabat.

En trois ans, seule l’église restait à terminer, mais alors le vénérable Lanfranc, animateur de l’œuvre entreprise, dut céder à la supplication tant du duc que des grands de Normandie et accepter l’abbatiat du monastère de Caenk que le duc avait édifié à la demande du pape Nicolas55. Et lui, sortant du monastère du Bec pour cette charge, emmena avec lui [un frère] au nom de Raoul, qui avait tout récemment reçu l’habit mais n’avait pas encore fait profession. Il fit ensuite profession en ce même lieu, et le temps passant, devint prieur de cette même église de Caen et mourut en dernier lieu abbé de Battle56. À l’arrivée de Lanfranc, bientôt de nobles hommes et les clercs les meilleurs commencèrent à venir en ce lieu pour se convertir ; parmi eux le remarquable et vénérable fils de Radbod, Guillaume, qui fut à la tête de l’Église de Caen après Lanfranc et devint ensuite archevêque de Rouen. Ce Guillaume, alors qu’il avait reçu l’habit religieux à Caen, fut envoyé au Bec pour y apprendre l’ordo monastique ; car la nouvelle fondation de ce lieu ne pouvait pas déjà former parfaitement les nouveaux arrivants. Cet homme était de noble naissance, simple, armé de bonnes mœurs, religieux. Alors qu’il était depuis un certain temps prieur claustral, il devint abbé. Promu de là, il fut consacré archevêque de Rouen, lieu dans lequel il vécut longtemps et acheva ses derniers jours en bonne vieillesse57. Dans ce monastère de Caen, au temps de Lanfranc et de ceux qui, abandonnant le siècle, avaient embrassé sous sa conduite la vie monastique, commença une sérieuse vie religieuse qui perdure jusqu’à aujourd’hui58.

Post trienni completionem, sola necdum completa basilica, uenerabilis Lanfrancus cepti operis institutor tam ducis Normannie quam primatum supplicatione cenobio Cadomensi, quod dux ortatu pape [f.55r]Nicholai edificauerat, abbas preficitur. Qui de monasterio Becci ad hoc opus exiens unum duxit secum, qui nuper habitum susceperat sed professionem nondum fecerat, nomine Rodulfum ; qui postea in ipso loco fecit professionem, et procedente tempore eiusdem ecclesie Cadomensis prior existit, ad ultimum abbas de Bello obit. In aduentu Lanfranci mox ad ipsum locum uenire ad conuersionem ceperunt nobiles uiri et optimi clerici ; inter quos fuit egregius et uenerabilis Willelmus Rabodi filius, qui post Lanfrancum Cadomensi ecclesie prefuit, et postea Rothomagensis archiepiscopus extitit. Iste Willelmus cum habitum religionis Cadomi suscepisset missus est Beccum, ut ordinem ibi adisceret ; quia nouella plantatio ipsius loci nondum poterat alios perfecte instruere. Iste uir generosis natalibus ortus, simplex, bonis moribus ornatus, religiosus ; cum aliquantum temporis ibi prior claustralis, post abbas transegisset. Inde assumptus, consecratus est archiepiscopus Rothomagensis ; in quo loco perlongum tempus uixit, et in bona senectute diem ultimum clausit. In illo Cadomensi cenobio tempore Lanfranci, et eorum qui seculum relinquentes monasticam uitam sub eo arripuerant cepit religio magna que perdurat usque hodie.

Entre-temps, le duc de Normandie, Guillaume, envahit le royaume héréditaire d’Angleterre pour s’en rendre maître et institua un gouvernement d’opposition pour faire prévaloir les institutions de son choix59. Puis il consacra tout son zèle à la réforme des églises. Dans ce dessein, après avoir consulté le souverain pontife de l’Église universelle, Alexandre, pasteur d’une sainteté et d’une science éminentes, muni du consentement très favorable de tous les grands de l’empire anglo-normand, le roi Guillaume choisit pour la mise en œuvre de son projet le seul dont il agréait le conseil, c’est-à-dire Lanfranc, le docteur dont il est parlé plus hautl60.

Interea dux Normannorum Willelmus hereditarium sibi regnum Anglie peruadens ad que uoluit iura disposuit ; deinde ad meliorandum ecclesie statum animum intendit. Igitur Alexandri uniuersalis ecclesie summi pontifices – uiri uita et sciencia excellentissimi – consulto et rogatu, omnium quoque Angelici et Normanni imperii magnatum libentissimo assensu, rex Willelmus quod potissimum solumque acceptabat consilium doctorem supramemoratum, Lanfrancum scilicet, ad hoc elegit negocium suscipiendum.

V - Formation de Lanfranc. Lanfranc, un cénobite sérieux. Lanfranc élu archevêque de Rouen. Voyage de Lanfranc à Rome pour chercher le pallium de l’archevêque Jean de Rouen.

V Il convient maintenant de reprendre l’ordre de notre récit comme si on le reprenait du début, d’y insérer quelques faits omis, et ainsi, de continuer à relater, autant que nous le pourrons, ce qui concerne le même Lanfranc. Donc cet homme religieux, digne de mémoire en tout temps pour sa sagesse, né de parents nobles, fut instruit dès l’enfance dans les écoles où on enseignait les arts libéraux ainsi que les lois civiles selon la coutume de sa patrie. Orateur dès l’adolescence, il avait dans les procès souvent repoussé dans leurs retranchements des contradicteurs expérimentés, maniant avec précision son éloquence impétueuse. Dès cet âge, il eut l’art de choisir les formules dont les juristes, les juges ou encore les édiles de la cité aimaient se servir. Pavie en garde la mémoire. Mais tandis qu’il méditait durant son exil, le feu divin embrasa son âme et l’amour de la vraie sagesse illumina son cœur. Il se rendait compte en effet que la prospérité et la gloire de ce monde sont vaines. C’est pourquoi, se reniant dans un mouvement soudain de son âme et renonçant au monde, il prit au Bec l’habit monastique et commença à vivre selon la Règle.

V Libet nunc quasi ab alio exordio seriem nostre nar[f.55v]racionis digerere et quedam ommissa inserere, et sic cetera de eodem Lanfranco (prout poterimus) prosequi. Hic igitur homo, religione sapientia omni euo memorabilis, nobili ortus parentela ab annis puerilibus eruditus est in scolis liberalium artium et legum secularium ad sue morem patrie. Adolescens orator ueteranos aduersantes in actionibus causarum frequentur reuicit, torrente facundia accurate dicendo. In ipsa etate sentencias depromere sapuit, quas gratanter iurisperiti aut iudices uel pretores ciuitatis acceptabant. Meminit horum Papia. At cum in exilio philosopharetur, accendit eius animum diuinus ignis et illuxit cordi eius amor uere sapientie ; animaduertebat enim quod mundi huius prosperitas et gloria uanitas est. Repentino itaque animi motu se abnegans mundoque renuntians sumpsit Becci habitum religionis, et regulariter uiuere cepit.

Il fut un cénobite soucieux de détruire par le glaive du verbe les doctrines s’il s’apercevait qu’elles blessaient la foi catholique ; le même aussi, riche de la plénitude de la charité, s’efforçait par la rectitude de la foi de rendre la vie aux morts qui se trouvaient dans l’hérésie61. Les sages et les pontifes religieux, les évêques métropolitains ainsi que les abbés tremblaient aussi devant la sagesse de Lanfranc, sa piété et son autorité, et ils se réjouissaient de se soumettre à sa correction. Nombreux aussi, dans l’Église, furent ceux qui auraient ardemment souhaité qu’il devînt leur évêque ou leur abbé62. Rome, tête du monde, le sollicita par lettres, s’efforçant de le retenir par la supplication et même de force63. En effet, on le savait très habile à distinguer ce qui est honnête et son contraire, très attentif à accorder à chacun son bien selon la mesure raisonnable, très prompt à affronter et endurer les peines et les difficultés pour la cause du bien véritable. Ils savaient aussi que sa vie était de celle qu’on dit être à juste titre la voie très droite et très sûre « vers le port de la vie éternelle ». Quant à lui, il estimait trop présomptueux de sa part de commander à autrui, ne négligeant pas d’accorder son cœur et son attention à l’infinie petitesse. Le glorieux duc des Normands, Guillaume, l’honorait d’une familiarité plus que cordiale, c’est pourquoi il le promut contre son gré à la tête du monastère de Caen64. En ce temps, la ville de Rouen fut privée de son saint et vénérable archevêque Maurille65 ; alors, tout le clergé et le peuple réunis voulaient faire élire Lanfranc pour le remplacer. Mais lui, préférant humblement obéir plutôt que présider, fit tout pour éviter une telle charge, car, ayant déjà reçu malgré lui l’abbaye de Caen, il l’aurait volontiers abandonnée, s’il avait pu le faire sans un grave cas de conscience66. Le roi, considérant la situation, projeta de promouvoir Jean, qu’il avait établi comme évêque d’Avranches67, mais, pour que tout se fît selon les règles canoniques68, il envoya à Rome, pour en obtenir l’autorisation, l’abbé de Caen, c’est-à-dire Lanfranc. Celui-ci mena vivement cette affaire à son terme : il obtint du pape Alexandre la décision qu’il souhaitait pour les Églises, et il rapporta aussi le sacré pallium, avec l’autorisation de cette promotion, ce qui le réjouit lui-même ainsi que toute la Neustrie69.

Studiosus fuit idem cenobita uerbi gladio perimere sectas, si quas aduertisset catholicam ledere fidem ; idem quoque opimus plenitudine caritatis resuscitare satagebat per fidei rectitudinem in heresi mortuos. Sapientes et religiosi pontifices metropolitani, necnon et abbates, et tremuerunt sapienciam Lanfranci atque religiositatem et auctoritatem eius, et correctioni se subdi gauisi sunt. Ipsum quoque ecclesie plures pontificem uel abbatem sibi incredibili desiderio petierunt ; Roma caput orbis sollicitauit eum epistolis, precatu conata eum retinere et ui. Quippe cognouerant eum peritissimum honesta quelibet et eorum contraria secernere, diligentissimum cuique sua tribuere perpendiculo rationabilitatis, promptissimum ardua duraque suscipere ac perpeti causa ueri bona. Cognouerant etiam hanc eius uitam, que merito dicatur quedam directissima atque tutissima « ad perhennis uite portum » uia. [f.56r]Ille uero nimis altum sibi duxit aliis preesse, infimam extremitatem corde et affectu non deserens. Gloriosus dux Normannorum Willelmus hunc precordiali colebat familiaritate, quapropter cenobio Cadomensi illum prefecit inuitum. Ea tempestate ciuitas Rothomaga uiduata est sancto ac uenerabili archipresule Maurilio ; tunc clerus omnis et populus congregati uolebant substituendum eligere Lanfrancum. Verum toto cognamine ille tale onus deuitabat subire, humiliter magis cupiens subesse quam preesse ; nam abbatiam Cadomensem quam inuitus susceperat libenter dimisisset, si extra anime lesionem grauem facere ualuisset. Quod rex aduertens prouidit subrogare Iohannem, quem Abricacensium constituerat pontificem ; sed ut hoc canonice fieret, licentiam petendi gratia Romam direxit eundem abbatem Cadomensem Lanfrancum. Qui onus huiusce legationis alacriter perferens sicut ecclesiis cupiebat esse consultum a papa Alexandro impetrauit, sacrum quoque pallium cum licencia huius promocionis deportauit ; unde et ipsi et toti Neustrie gaudium fuit.

VI - Guillaume roi d’Angleterre. Concile de Winchester. Siège de Cantorbéry offert à Lanfranc par les légats. Hésitations de Lanfranc. Acceptation du siège de Cantorbéry. Lettre au pape Alexandre II pour résigner le siège de Cantorbéry.

VI Après ces événements, trois légats vinrent ensemble auprès du roi en Angleterre, Ermenfroy, évêque de Sion, et deux clercs cardinaux, envoyés à sa demande par le pape Alexandre. Ils le confirmèrent roi des Anglais le jour de Pâques, lui posant sur la tête la couronne du royaume70. Un grand synode se tint alors à Winchester au cours duquel, sous la présidence du roi, certains évêques, indignes de l’épiscopat, furent écartés par ces mêmes légats à cause de leur vie coupable et de leur incapacité à assumer la charge pastorale. Parmi ceux-ci, ils déposèrent Stigand, frappé d’anathème, car il était coupable de nombreux délits et, mû par une abominable ambition, avait, avec deux évêchés, usurpé l’archevêché de Cantorbéry71. Une fois, donc, des pasteurs capables installés à la place des évêques déchus, resta vacante l’église cathédrale de Doroberne, dans laquelle le valeureux confesseur du Christ, Augustin, présida à tous les évêques de Bretagne72. Tandis que le roi songeait à cette situation et consultait les grands du royaume, il s’arrêta définitivement sur Lanfranc : lumière féconde élevée sur cette place forte, il dissiperait de toutes parts le brouillard des vices et les ténèbres, anoblissant toutes choses par son éclat salvifique. De ce fait, il envoya ses légats en Normandie pour mener à bien cette mission. C’est ainsi que l’évêque de Sion l’invita à revêtir la charge pontificale, dévoilant, dans un concile des évêques et des abbés de Normandie, la requête du roi, sa propre volonté, celle des autres légats du Siège apostolique et ce qui ressemblait à un ordre au sujet de cette dignité73. Ils le découvrirent à tel point troublé d’une sainte colère et d’un saint abattement74 qu’ils le crurent déterminé à faire opposition, alors qu’il réclamait un délai pour réfléchir. Le fait est qu’il tenait pour évident ou indubitable de ne pouvoir concilier ensemble la charge d’évêque et la retraite du moine. Selon son habitude il dédaignait cette élévation et craignait cette très lourde responsabilité. La reine, avec son fils, le supplia ; puis, bien malgré lui cependant, l’abbé Herluin, auquel Lanfranc avait l’habitude d’obéir comme au Christ, lui ordonna ; les grands, réunis exprès, l’exhortèrent aussi avec empressement. Car un mandement du roi, qui connaissait la résistance de son très cher père, quand il était appelé à une charge supérieure, avait imposé cette pression qui le menaçait de toutes parts. Lui dont la règle de discrétion dirigeait tout acte et toute parole ne leur opposa pas un refus précipité : il fit attention de n’offenser ni l’obéissance, ni en même temps tous ceux qui le réclamaient, le félicitaient et l’exhortaient. Ainsi, il se rendit tristement au-delà de la mer, pour se justifier75, espérant gain de cause à son retour ; en effet, cet homme singulier, image de la parfaite humilité, ne pouvait pas comprendre qu’il était entraîné, malgré lui, vers l’archiépiscopat. De plus, sous quel prétexte aurait-il pu résister à la décision divine ? Le roi reçut avec joie et digne révérence [celui qui était] le secours de la religion chrétienne et il vainquit l’excuse qu’on lui opposait, en combattant à merveille avec les armes de l’humilité et de la majesté. Sur ordre joyeux et prompt, sont convoqués les autorités de l’Église de Cantorbéry, ainsi que les nombreux dignitaires ecclésiastiques et séculiers du royaume76.

VI Post hec uenerunt ad regem in Angliam tres legati simul, Ermenfredus Sedunorum episcopus et duo clerici cardinales, missi ad petitionem ipsius a papa Alexandro ; qui eum in Pascha coronam regni capiti eius imponentes in regem Anglicum confirmauerunt. Congregata est ergo synodus magna Windresoris, in qua presidente rege ab ipsis legatis deiecti sunt quidam episcopi indigni episcopatu, propter uitam criminosam et inscitiam cure pastoralis. Inter quos deposuerunt Stigandum, cum anatemate reprobatum multis criminibus coinquinatum, qui cum duobus episcopiis infanda ambicione Cantuarensem archiepiscopatum inuaserat. Substitutis itaque in locum deiectorum idoneis rectoribus, remansit uacua Dorober[f.56v]nensis cathedra, in qua pretiosus Christi confessor Augustinus omnibus prefuit Britannie episcopis. Cogitanti uero regi de hac re, et proceres regni consulenti, conuenientissimo fine in Lanfranco quieuit : quatinus uberrimum luminare in hac arce elatum nebulas undique prauitatum et caligines dilueret, saluberrimo fulgore cuncta honestans. Quapropter misit predictos legatos in Normanniam ad hoc opus perficiendum. Cum igitur Sedunensis episcopus inuitaret eum ad regimen pontificale, denuntians in consilio episcoporum et abbatum Normannie peticionem regis, simulque uoluntatem suam et reliquorum sedis apostolice legatorum et quasi preceptum super hac prelatione, sancta ira sanctaque tristitia sic perturbatum fuisse compererunt ut omnino putarent contradicturum, inducias ad deliberandum petentem. Perspectum namque uel indubitatum tenebat simul ire non posse negocium archipresulis et ocium monachi. Ad hoc sui prouectum solito despiciebat, atque timebat onerosissimum gubernaculum. Precatur regina cum filio, iubet abbas Herluinus licet inuitus, cui tanquam Christo obedire solitus erat ; hortantur etiam studiose ad hoc collecti maiores. Nam hanc urgentem undique uiolentiam dictauerat mandatum regis, scientis obstinationem dilectissimi sibi patris cum ad altiora inuitaretur. Non abnuit ille precipiti sentencia, ut omne factum ac dictum eius discretionis norma dirigebat : obedienciam offendere cauet, simul et tantos qui rogant fauent hortantur. Mestus ergo trans mare excusatum se uadit, sperans iocunditatem in reuersione ; non enim estimare potuit uir singularis forma perfecte humilitatis inuitum se ad archiepiscopatum trahi. Ceterum dispositioni diuine quo consilio resisti poterit ? Rex cum gaudio atque cum digna reuerentia recepit christiane religionis adiutorem, deuicit reluctantem excusationem pulcre pugnans humilitate et maiestate. [f.57r]Aduocantur hillari festinoque iussu Cantuariensis ecclesie primores, et multa dignitas regni ecclesiastica atque secularis.

C’est que le roi l’honora toujours d’une intime familiarité tant pour son éminente compétence dans les lettres profanes et sacrées que pour son observance exceptionnelle de la vie monastique, lui rendant révérence et gloire, le vénérant comme un père, l’estimant comme un maître, le chérissant comme un fils ou un frère. C’est à lui qu’il confia ses projets personnels ; c’est à lui qu’il confia l’observatoire destiné à contrôler l’application de la règle de vie pour les ordres ecclésiastiques à travers toute la Normandie et l’Angleterre77.

Hunc igitur rex intima semper coluit familiaritate, tum pro eminenti secularium diuinarum litterarum peritia tum pro monachici ordinis singulari obseruancia, impendens ei reuerenciam et gloriam, uenerans ut patrem, uerens ut preceptorem, diligens ut filium uel fratrem. Illi consulta anime sue, illi speculam quandam, unde ordinibus ecclesiasticis regula uiuendi per omnem Normanniam et Angliam prospiceretur, commisit.

Si, en vérité, quelqu’un cherche, étonné, pourquoi un tel homme voulut tant éviter la charge épiscopale ou pour quelle raison l’abbé [Herluin], malgré lui, l’y poussait, il saura d’abord, au sujet de l’abbé, que jamais il n’envia la promotion de [Lanfranc], alors qu’il [Herluin] aspirait à l’honneur et à l’élévation de ce dernier plus que tout. Il l’y poussait donc parce qu’il n’osait pas aller contre la volonté de Dieu et contre le choix de la Sainte Église qui l’appelait. Cependant, c’est bien à contrecœur qu’il le lui ordonnait, car il supportait très difficilement d’être privé du soutien d’un si grand et très doux ami, qui avait choisi le monastère du Bec, tout récemment établi et effroyablement pauvre78. La prudence de Lanfranc et son soin le plus vigilant avaient cependant enrichi le lieu, lui permettant d’atteindre un excellent niveau, alors qu’il dirigeait la communauté de frères d’une discipline ferme et douce et aussi le saint abbé de ses conseils humbles et utiles79. Comme le même Lanfranc désirait tant s’adonner sans gloire à sa propre mortification alors qu’il était encore au Bec, Dieu, qui scrute les pensées80, le saisit et le révéla, afin que la lumière recueillie dans la vallée se répandît elle-même dans les hauteurs. Sous la pression de l’obéissance, la bibliothèque des lettres philosophiques et théologiques resplendit grâce à ce maître le plus capable de dénouer les difficultés de l’une et l’autre discipline. Que je ne mérite aucune confiance dans mes écrits si j’avance quelque chose que toute l’Europe ne reconnaît pas ; je pense qu’il ne faut pas se taire là-dessus ni en Afrique ni en Asie.

Si quis uero admirans querit cur tantus uir tantopere uoluit declinare officium episcopale, uel quare abbas inuitus hoc ei precipiebat, primum de abbate nouerit : quod nequaquam inuidendo eius promotioni hoc faciebat, quippe cum eius et honorem et exaltationem pre ceteris affectaret. Precipiebat ergo illi, quia uoluntati Dei et sancte ecclesie electioni eum uocanti contradicere non audebat. Inuitus autem iubebat, quoniam egerrime ferebat tanti ac tam dulcissimi amici carere consortio : qui cenobium Becci nuperrime inceptum situ et paupertate elegit horrendum, quod prudentia illius uigilantissimaque cura locupletauit et in statum prouexit pulcherrimi ordinis, dum regeret colegium fraternum seuera ac miti disciplina, sanctum etiam abbatem humili et utili consilio. Etenim cum ingloriam proprie tantum mortificationi operam idem Lanfrancus desideraret, cum adhuc Becci esset deprehendit eum atque publicauit cogitationum inspector Deus, ut lucerna sese colligens in uallem diffunderetur per excelsa. Effulsit eo magistro obedientie coactu philosophicarum ac diuinarum litterarum bibliotheca : nodos questionum in utraque soluere potentissimo. Fidem scriptis merear nullam, nisi que scribo Europe latitudo asserat ; neque sileri puto de eisdem in Affrica uel Asia.

Mais lui, Lanfranc, s’efforçait de fuir le fardeau pontifical car il prévoyait, plein de sagesse, que la quiétude nécessaire à une vie monastique et régulière ne pouvait pas complètement se conjuguer avec les dérangements très fréquents liés à la charge épiscopale. Que cet exemple épouvante ceux qui ont été condamnés, avec Simon le Magicien, par le zèle du prince des apôtres. De là, que les esprits perdus comprennent leur égarement ! Ces gens complètement ineptes achètent à l’aide de cadeaux ce qu’un tel homme redoute alors que cela lui est offert en don par Dieu ; ils offrent de l’argent, promettent de grands biens (tantôt par eux, tantôt par des amis) à ceux auxquels ils promettent en retour les plus hautes dignités si, par ce moyen, eux-mêmes peuvent parvenir à cet honneur81.

[f.57v]Ipse uero Lanfrancus iccirco pontificale onus subterfugere gestiebat, quia sapiencia plenus preuidebat quod ocium monachilis ordinis inter occupationum episcopalium frequentissimos tumultus nequaquam haberi ex integro potest. Terreat exemplum istud dampnatos cum Symone Mago zelo principis apostolorum ; hinc intelligant perditissimi amenciam suam ! Muneribus emunt ineptissimi quod secundum Deum oblatum tremit talis ; peccunias offerunt, maiores promittunt (nunc per se nunc per amicos) quibus dignitatum culmina, si ad huiusmodi honorem peruenire poterint, repromittunt.

Donc, vaincu tant par la volonté de Dieu dont il comprenait être l’objet que par l’autorité apostolique, l’ordre du seigneur Herluin et l’accord des grands de Normandie, Lanfranc, abbé de Caen, par de multiples arguments, fut conduit en Angleterre et reçut la charge de l’Église de Cantorbéry, laquelle détient la primatie des îles transmarines82. Et lui, élevé à un grand honneur, enrichi d’immenses et nombreuses terres, comblé d’or et d’argent, n’oublia pas cette divine prescription : « Honore ton père et ta mère, afin de vivre longtemps sur terre »83 et, en toute occasion, il se montra magnifique et généreux envers son père spirituel l’abbé Herluinet son Église mère du Bec. Son passage en ces contrées, avant toute information venue de l’extérieur, avait été révélé en songe au vénérable abbé Herluin sous la forme que voici : il voyait dans son verger un arbre fruitier dont les rameaux couvraient une vaste étendue et qui donnait aussi une grande abondance de fruits d’une espèce délectable et d’un goût exquis. Le roi, déjà nommé, le demandait avec instance à l’abbé, voulant le transplanter dans un de ses vergers. L’abbé résistait, alléguant qu’il était son unique soutien, mais [le roi], parce qu’il était le seigneur, finissait par triompher et il enlevait l’arbre. Toutefois, les racines n’en pouvaient être complètement arrachées, et celles-ci donnaient aussitôt naissance à d’innombrables rejetons qui devenaient de grands arbres. Toujours dans le même songe, après un bref intervalle, le roi se réjouissait en sa présence de la merveilleuse fécondité de ce même arbre et lui, il répondait qu’il avait la joie d’en posséder de splendides rejets. Il était invité par le roi à venir admirer l’épanouissement de l’arbre transplanté, mais je ne sais quelles causes l’empêchaient d’y aller. Les événements se déroulèrent par la suite dans l’ordre où la vision les avait marqués, sauf qu’Herluin y alla réellement et vit ce qu’il avait entendu. Le verger de l’abbé, c’était l’Église du Bec dont l’arbre le plus élevé, ce même docteur, soutenait par son exemple et sa doctrine, non seulement cette Église mais toutes celles de Normandie. En effet, pour restaurer en Angleterre la sainte religion, il fut prié par ledit roi et par son abbé, auquel seul il se soumettait comme à Dieu même, d’émigrer dans les contrées transmarines, et, par un souci délicat d’obéissance, il s’inclina bien malgré lui devant le commandement que lui donnait, bien à regret, son abbém. D’où écrivant au pape Alexandre, il dit après la salutation84 : Quand j’ai été retiré de la communauté du Bec, où j’ai reçu l’habit religieux, par le prince des Normands pour présider au monastère de Caen, et que je me trouvais incapable de gouverner un petit nombre de moines, étant mal assuré pour discerner le jugement du Dieu tout-puissant, je suis alors devenu, par ta décision, la référence pour de nombreux peuples en manque de repères. Et tandis que le susdit prince, déjà fait roi des Anglais, s’efforçait de réaliser des travaux nombreux et variés, il ne put cependant rien obtenir de moi au milieu de ses entreprises vacillantes, jusqu’à ce que tes légats Ermenfroy, à savoir évêque de Sion, et Hubert, cardinal de la Sainte Église romaine, vinssent en Normandie. Ils ont fait venir ensemble les évêques, les abbés et les nobles de cette même patrie, pour qu’ils ordonnent, en leur présence, que je prenne la direction de l’Église de Cantorbéry, sous l’autorité du siège apostolique. Je leur opposais la faiblesse de mes forces et l’indignité de ma vie, mais cela ne me fut d’aucune utilité ; l’excuse de la méconnaissance de la langue et de celle des peuples étrangers ne permit aucunement de trouver un prétexte auprès d’eux. Que faire de plus ? J’ai donné mon accord, je suis venu et j’ai reçu [cette charge]. Là, je supporte chaque jour tant de désagréments, tant de dégoûts et presque autant de défaillance de mon esprit à [discerner] le bien ; j’entends, je vois, je sens de manière incessante chez diverses personnes tant de troubles envers autrui, de tribulations, de préjudices, d’endurcissements, de cupidités, de superstitions et autant d’occasions de chute envers la Sainte Église que je suis dégoûté de ma vie85 et que je souffre beaucoup d’avoir atteint le moment présent. Si vraiment des maux nous assaillent aujourd’hui, ils doivent nous apparaître pires encore, en considération de ceux qui s’abattront sur nous dans le futur. Et pour que, par l’abondance de mes répétitions, je ne fasse pas traîner votre Grandeur occupée à de nombreuses affaires importantes, je demande instamment à cause de Dieu et de votre âme que, de même qu’avec votre autorité, à laquelle il ne m’a pas été permis de m’opposer, vous m’avez lié, de même aussi, le lien étant rompu, par cette même autorité, vous me libériez du lien de cette charge et que vous me donniez l’autorisation de reprendre la vie cénobitique que j’aime par-dessus tout. Et dans cette supplique, je ne dois pas être repoussé, car c’est si religieusement et si nécessairement et pour de si justes causes que je vous demande de me l’accorder. Si, par hasard, considérant l’utilité des autres, vous décidiez d’agir autrement et de me la refuser, vous devez grandement prendre garde et craindre, à cause de cela, de perdre la récompense que vous estimez pouvoir obtenir de Dieu et – ce qui doit toujours être éloigné de vos actes – de courir le danger du péché. En effet il n’y a aucun profit des âmes [à attendre] de moi ou par moi sur cette terre, ou, s’il en existe un, il est si petit qu’on ne peut le mettre en balance avec mes dommagesn.

Dictus igitur Lanfrancus Cadomensis abbas tam Dei uoluntate, quam circa se intelligebat, quam etiam apostolica auctoritate et domni Herluini preceptione et optimatum Normannie assensu, ita multiplici ratione in Angliam traducitur ; et que insularum transmarinarum primatum optinet Cantuariensis ecclesie suscepit presulatum. Qui tanto honore sublimatus multarum amplitudine terrarum ditatus auro argentoque locupletatus, non immemor diuini illius mandati, « Honora patrem tuum et matrem », omnimodis benignus et liberalis extitit circa patrem suum spiritualem Herluinum abbatem et matrem ecclesiam Beccensem. Cuius ad eas partes transmigratio, paucos ante dies quam inde allegacio ueniret, uenerabili abbati Herluino per uisum ostensa est hoc modo. Videbat quod in uirgulto suo arborem malum habebat, cuius ramorum spatiositas multa erat et magna fructuum ubertas, pomorum quoque species delectabilis et sapor optimus. Hanc rex predictus ab abbate poscebat, uolens eam ad quoddam suum uirgultum transferre. Reluctante abbate et quod ea sola sustentaretur opponente ; quia dominus erat euicit, et arborem asportauit. Verum radices penitus auelli [f.58r]non potuerunt, ex quibus pululantes uirgule confestim in arbores magnas excreuerunt. Post paruum denique sub eo uisu interuallum memoratus rex de arboris ipsius nimia fructificatione coram illo gaudebat ; et ille se ex ea letissimas habere propagines aggaudendo respondebat. Inuitabatur a rege ut ipsum translate arboris incrementum iret uidere, sed parantem proficisci nescio que causa impediebat ne iret. Hec omnia sicut uisio digessit rerum euentus explicuit, preter quia uere iuit et quod audierat uidit. Virgultum abbatis erat Beccensis ecclesia, cuius arbor maxima – ille doctor – non solum eam, uerum alias omnes per patriam suo exemplo et doctrina sustentabat ecclesias. Qui ob religionis sacre institutionem tradendam Anglis a predicto rege per abbatem suum – cui soli tanquam Deo parebat – ad transmarina migrare postulatus, multum inuitus, salua obediencia atque ab inuito abbate iussus, paruit. Vnde scribens pape Alexandro, post salutationem ait : Cum de Beccensi congregatione in qua habitum religionis assumpsi a principe Normannorum Willelmo abstractus Cadomensi preessem cenobio, imparque existerem paucorum regimini monachorum, incertum quo iudicio omnipotentis Dei factus sum te cogente speculator multorum numeroque carentium populorum. Quod cum prefatus princeps iam rex Anglorum factus multis uariisque modis laboraret efficere, cassatis tamen laboribus suis a me nullomodo potuit impetrare, quoadusque legati tui Ermenfredus uidelicet Sedunensis episcopus atque Hubertus sancte Romane ecclesie cardinalis in Normanniam uenerunt, episcopos abbates eiusdemque patrie nobiles conuenire fecerunt, atque in eorum presencia ut Canturiensem ecclesiam regendam susciperem ex apostolice sedis auctoritate preceperunt. Aduersus [f.58v]hos imbecilitas mearum uirium morumque indignitas prolata in medium nichil profuit, excusatio incognite lingue gentiumque barbararum nullum apud eos locum inuenire preualuit. Quid plura ? Assensum prebui, ueni, suscepi. In qua tot molestias tot tedia tantumque fere ab omni bono defectum mentis cotidie sustineo ; tot aliorum in diuersis personis perturbationes, tribulationes, damna, obdurationes, cupiditates, spurcicias, tantumque sancte ecclesie casum incessanter audio, uideo, sentio ut tedeat me uite mee, doleamque plurimum me usque ad hec tempora peruenisse. Mala siquidem sunt que in presenti cernuntur, multo uero deteriora ex istorum consideratione in futuro coniciuntur. Et ne diu celsitudinem uestram multis magnisque negociis occupatam prolixe orationis ambitu protraham, rogo quatinus propter Deum et animam uestram sicut uestra cui contradici fas non fuit auctoritate me alligastis, sic quoque alligatum abrupto per eandem auctoritatem huius necessitatis uinculo absoluatis, uitamque cenobialem quam pre omnibus rebus diligo repetendi licenciam concedatis. Nec in huius rei peticione sperni debeo, quam tam pie tam necessarie tam iustis ex causis concedi michi a uobis deposco. Quod si fortasse considerata aliorum utilitate secus agendum michique id denegandum esse decernitis, ualde uobis cauendum atque timendum est ne unde uos mercedem habere apud Deum existimatis inde – quod a uestris actibus semper procul sit – peccati periculum incurratis. Nullus est enim a me aut per me in hac terra animarum profectus ; aut si ullus existit, tam paruus est ut detrimentis meis comparari non possit.

On peut remarquer par ces mots que c’est bien malgré lui qu’il reçut la charge pastorale et qu’il l’aurait volontiers laissée si le pape avait voulu le lui concéder : car il craignait sa faiblesse et il ne voyait pas encore, selon son souhait, quel profit en retirer pour lui-même. Mais son action produisit en ce pays des fruits merveilleux dont témoigne abondamment le renouveau général des institutions de l’Église. L’ordre monastique qui avait complètement sombré dans le laïcat, est réformé selon la discipline des monastères les plus éprouvés ; les clercs sont astreints à une règle canonique ; les vains rites barbares sont interdits et le peuple est enseigné à croire et à vivre selon la droite norme.

His uerbis aduerti potest quam inuitus pastoralem curam susceperit et quam libenter eam dimisisset, si concedere papa uoluisset : nam timebat suum defectum, nec adhuc ad uotum cernebat in sibi commissis profectum. Verum eius inibi quantus postea extiterit fructus latissime attestatur innouatus usque [f.59r]quaque institucionis ecclesiastice status. Cenobialis ordo, qui omnino ad laicalem prolapsus fuerat dissolutionem, ad probatissimorum reformatur disciplinam monasteriorum ; clerici sub canonicali cohercentur regula ; populus, rituum barbarorum interdicta uanitate, ad rectam credendi atque uiuendi formam eruditur.

VII - Visite d’Herluin à Lanfranc à Cantorbéry. Promotion de moines normands en Angleterre.

VII Ce parfum des fruits les plus doux au Seigneur remplissait de son exhalaison l’Église de Dieu par toute la terre. L’abbé l’avait respiré de loin avec une immense allégresse, mais il devait plus tard en jouir par la présence, d’autant plus profondément qu’il en serait plus proche, lorsqu’il partit visiter Lanfranc en Angleterreo86. Et alors qu’il était parvenu auprès de l’archevêque, que dire des saints combats qu’ils livrèrent entre eux pour se soumettre l’un à l’autre ! L’archevêque, vicaire apostolique dans les Églises d’au-delà les mers, obéissait à son abbé comme n’importe quel autre moine, lui donnant partout la première place, sauf aux messes solennelles, baisant sa main chaque fois qu’il recevait de lui quelque chose, à moins que l’abbé ne la retirât bien vite. À celui-ci, un siège présidentiel était réservé, avec le droit de commander en tout. C’était lui qui reprenait les serviteurs coupables et faisait toutes les observations qu’il voulait dans la maison. Un autre portait le nom de maître, mais lui en exerçait l’autorité. D’autant plus le palais archiépiscopal était fréquenté et nombreuse l’assemblée des personnalités marquantes de tout le royaume dans les deux ordres, d’autant plus l’archevêque lui manifestait devant tous un plus grand respect. Chacun s’étonnait grandement, surtout les Anglais, de ce qu’un archevêque de Cantorbéry s’inclinât ainsi devant quelqu’un d’entre les mortels. L’abbé s’efforçait bien de rendre à une dignité si haute les devoirs qui lui étaient dus, mais Lanfranc ne le permettait absolument pas. Voici que la main de Dieu, dans sa munificence, payait de retour ses serviteurs en cette vie même ! Herluin qui avait assumé la pauvreté du Christ et s’était jadis exposé au mépris et à la dérision de tous, trouvait maintenant pour déférer à ses moindres désirs un pontife, primat du royaume d’Angleterre87 et, avec lui, tous ceux qu’il régissait. Celui-là même avait reçu de Dieu un changement complet de destinée, puisque, se renonçant lui-même, il avait autrefois aliéné sa liberté pour Dieu et voyait se prosterner aujourd’hui à ses pieds, je ne dirais pas tous les grands officiers mais bien plus, le royaume tout entier qui lui rendait honneur et révérencep.

VIIHanc fructuum Deo suauissimorum fragrantiam, cuius ex odore domus Dei per orbem impleta est, quam et ipse abbas absens iocundissime senserat, postea presens – quanto uicinius tanto iocundius –sensit, profectus ad eum in Angliam. Cumque ad archiepiscopum peruenisset, que tunc inter eos summittendi sese ad inuicem pia contentio ! Summus antistes, et in ecclesiis transmarinis uices apostolicas gerens, summittebat se suo quondam abbati ut alius quiuis monachus, secundus ubique ab eo nisi ad missarum solemnia residendo, et manum illius, cum aliquid ab eo accipiebat, nisi raptim ille retraxisset osculando. Illi sedes eminentior ac imperandi ius omne tribuebatur ; donabat famulorum delinquentium reatus, ac cetera in domo pro uelle faciebat. Domini nomen alius, ille auctoritatem, gerebat. Quanto curia sua frequentior, quanto utriusque ordinis personarum tocius regni excellentium conuentus fiebat numerosior, tanto maiori coram omnibus illum archiepiscopus preferebat obsequio. Multum mirabantur uniuersi, maxime Angli, archiepiscopum Cantuariensem sic summitti ulli mortalium. Abbas uero quam debebat dignitati tante summissionem conabatur exsoluere, sed nullatenus permittebatur. Ecce quid in hac uita seruientibus sibi opulentissima Dei manus retribuit ! Qui pauperiem Christi assumens olim contemptui ab uniuersis, et derisui habebatur habet nunc, qui morem sibi gerat, primatem tocius regni Anglie cum omnibus sibi commissis pontificem. Eandem benignitatis Dei uicem et ille acceperat qui, abnegans semetipsum sibi cui olim [f.59v]pro Deo libertatem sui tradiderat, uidet nunc ad uestigia sua aduolui, ut non dicam consulares multos, immo maximum totum sibi accliue regnum.

Des racines, demeurées en son jardin, de ce grand arbre qu’en songe il avait contemplé, Herluin vit par la suite certains rejetons progresser et croître jusqu’à devenir de grands arbres, à savoir beaucoup qui s’étaient avancés très loin dans la voie du bien, grâce à son enseignement. L’arbre fécond entre tous fut le vénérable Anselme, clerc de l’Église d’Aoste, qui suivit Lanfranc dans la vie monastique et lui succéda dans la charge de prieur, abbé du Bec après Herluin. Après quoi, il fut archevêque de Cantorbéry après ce même Lanfranc, lui dont la grandeur de l’œuvre dépasse tout ce que notre discours peut rapporter88. Arbre aux bons fruits délectables des plus savoureux, tels furent encore l’abbé de Westminster, Gilbert Crespin, Guillaume, moine de Notre-Dame du Bec, puis abbé de Notre-Dame de Cormeilles (1070/1077-juillet 1109), Henri, doyen de l’Église de Cantorbéry, Hernost, évêque de Rochester, et celui qui lui succéda dans le même ministère, l’évêque Gondulf, prélat grandement estimé pour la sainteté de sa vie. Ceux-là, qui par la grâce de Dieu, avaient été instruits au monastère du Bec par maître Lanfranc et formés à la sainte religion par le saint père Herluin, furent institués ensuite honorables pères dans d’autres Églisesq89.

De radicibus illius magne arboris que in orto suo remanserant, ut per somnium uiderat, uidit postea predicandus uir Herluinus pullulantes quasdam uirgulas in arbores magnas excreuisse : multos uidelicet ad magna bonorum operum incrementa per illius institutionem accessisse. Arbor fructibus opima fuit uenerabilis Anselmus ecclesie Augustensis clericus, qui Lanfrancum ad monachatum subsecutus post eum prior, post abbatem Herluinum abbas Becci, demum archiepiscopus Cantuariensis post eundem Lanfrancum fuit ; de quo cuncta maiora fuerunt quam nostra oratione referri queant. Arbores bonorum fructuum iocunditate delectabiles fuerunt abbas Westi Monasterii Gillebertus Crispinus, abbas Cormeliensis Willelmus, Henricus ecclesie Cantuariensis decanus, Hernostus Rofensis ecclesie episcopus et qui ei ad idem officium successit ibidem, uir morum sanctitate admodum reuerendus Gundulfus. Hi iuuante Dei gratia in Beccensi ecclesia a magistro Lanfranco edocti, et a sancto patre Herluino in sancta religione instructi, in ecclesiis aliis postea honorabiles patres sunt instituti.

VIII - Entrée des moines dans la nouvelle église du Bec. Lanfranc auprès du duc en Normandie. Consécration par Lanfranc de l’église du Bec le 23 octobre 1077. Départ de Lanfranc pour l’Angleterre. Mort d’Herluin.

VIII La nouvelle église du Becn’avait pas encore été consacrée90 ; Herluin souhaitait qu’elle le fût par celui sur le conseil et avec l’aide duquel il l’avait entreprise et achevée, demandant instamment cette grâce à Dieu. Et Dieu (qui l’avait déjà comblé de bienfaits en d’autres occasions), exauça ses vœux au-delà de son désirr. Pendant ce temps, alors que tout le nécessaire était préparé pour l’usage des habitants, après le repas, la veille de Tous les Saints, les frères, quittant en ordre processionnel le vieux logis en chantant le répons, O Beata Trinitas, arrivèrent dans la nouvelle église, entrant dans les nouveaux édifices qu’ils occuperaient désormais ; et tous y célébrèrent avec joie et allégresse la fête de Tous les Saints. Le lendemain pendant que la messe avait été célébrée, le saint père [Herluin] ordonna que nombre de pauvres soient conduits dans les nouveaux bâtiments pour y être abondamment rassasiés de nourriture et de boisson91. Ensuite, en la quatrième année, l’église fut consacrée avec grande gloire par celui que désirait le père. De fait, à propos de certaines affaires tant séculières qu’ecclésiastiques, le suprême pontife des contrées transmarines, Lanfranc92, souvent cité, venant à la cour du très haut roi d’Angleterre Guillaume (qui résidait alors en sa terre de Normandie) alla avant tout à son monastère. Il y fut reçu par les frères dans la plus grande convenance ; il s’y comporta avec la plus grande humilité possible à leur égard, selon qu’il est écrit : « Humilie-toi en toutes choses, d’autant plus que tu es élevé »s93. Le monastère du Bec est en fait situé entre deux monts, au bord d’une rivière appelée le Bec94, et dont il a pris le nom. Donc, comme il était parvenu dans la descente qui domine ce monastère, on raconte que [Lanfranc] ôta l’anneau de son doigt et ne le remit pas ensuite aussi longtemps qu’il resta au Bec, sauf au moment des messes solennelles. Le si grand évêque s’approcha pour recevoir le baiser de l’abbé déjà courbé par l’âge et s’efforça de se jeter aux pieds de celui-ci ; mais Herluin l’en empêcha, voulant lui aussi faire le même geste ; en un long combat, l’un cherchait à relever l’autre sans que ni l’un ni l’autre ne réussît à ce qu’il prétendait. À la fin, ils décidèrent de s’embrasser et s’étreignirent longuement. Puis l’archevêque s’assit dans le cloître au milieu des frères comme n’importe lequel d’entre eux et, s’adressant à chacun en particulier, il les exhorta tous, vieillards, jeunes gens ainsi qu’enfants selon sa qualité particulière, avec la parole de réconfort qu’il convenait. Qui pourrait raconter suffisamment quelle humilité et quelle bonté il manifestait en s’abaissant devant tous ? Au réfectoire, il exigea que les frères placés à sa droite et à sa gauche se servissent avec lui au même plat et à la même coupe. Et il ne dispensa pas seulement aux frères le secours qu’apporte l’édification, il reconnut sa dette d’hospitalité avec une munificence digne de l’insigne qualité de l’hôte, si bien que, grâce à ce qui en resta, les festivités purent se prolonger pendant deux octavest. À l’église, il ne voulut pas qu’on lui préparât un trône épiscopal, mais il occupa la place du prieur, disant qu’il était toujours prieur et n’avait pas encore abandonné le priorat95. Pressé par tous de consacrer ladite église, et très disposé à satisfaire ce désir, sur le point d’aller à la cour, il demanda quelque délai de sorte qu’à la fin, il connaisse la volonté du roi. Puis, chargé des vœux des frères, il parvint auprès du roi, s’entretint avec lui (de ce que pourquoi il avait été appelé) et reçut son accord quant au jour de la dédicace ; aussitôt après, [le roi] permit non seulement qu’il en parlât, mais également qu’il agît en ce sensu96.

VIIINoua necdum sacrata erat ecclesia Becci ; quam ab ipso, cuius eam consilio inchoauit et auxilio consummauit, expectabat consecrari, instanter hoc a Deo exposcens. Cuius petitioni (qui ad cetera sibi benignus extiterat) Deus optatum concessit effectum, adimplens per omnia super hac re illius desiderium. Interea paratis omnibus que necessaria erant usibus habitancium, post refectionem uigilia Omnium Sanctorum fratres relinquentes ueterem habitationem, ordinata processione cantantes responsorium O Beata Trinitas, [f.60r]uenerunt in nouam ecclesiam, intrantes nouas edes deinceps habitaturi ; ibique festiuitatem Omnium Sanctorum cum gaudio et alacritate omnium celebrauerunt. In crastinum, dum missa celebraretur, sanctus pater collectam multitudinem pauperum in nouas officinas iussit induci, et habundantissime cibo et potu refici. Quarto deinde anno dedicata est ecclesia cum magna gloria, et a quo pater desiderabat. Nam pro quibusdam negociis tam secularibus quam ecclesiasticis gentium transmarinarum sepe memoratus pontifex summus Lanfrancus ad curiam eminentissimi regis Anglorum Willelmi (in Normannia tunc commorantis) ueniens, primo accessit ad ipsum monasterium. Et qua non potuit maiori decencia a fratribus est susceptus ; ipse qua non potuit maiori humilitate cum eis se habuit, iuxta quod scriptum est : « Quanto magnus es, humilia te in omnibus ». Est autem Beccense monasterium inter duos montes situm, super riuum qui Beccus dicitur ; a quo et nomen accepit. Cum ergo uenisset ad descensum montis qui ipsi cenobio eminet, fertur anulum de digito extraxisse, nec postea quamdiu Becci moratus est nisi ad missarum solennia resumpsisse. Ad abbatis iam senio incuruati osculum accedens tam magnus antistes ad pedes eius auolui conatus est, uerum illo econtra ad ipsum conante longo utrique luctamine : dum alterum sustentat, neuter expleuit quod satagebat. Post multos diuque optatos amplexus cum fratribus in claustro sedit archiepiscopus, ut quiuis alius ipsorum, iuuenes senes atque infantes unumquemque singillatim compellans, et iuxta uniuscuiusque qualitatem debita confortacione adhortans. Quis enarrare sufficienter queat quantam humilitatem et benignitatem omnibus condescendendo exhibeat ? Ad mensam dextrorsum et sinistrorsum fratres cum archiepiscopo sedere, ac communi calice et scutella una cum eo coguntur sumere cibum. Nec sola edifica[f.60v]tionum solatia fratribus impendit ; sed tanto hospite digna hospicium locauit munificentia, ut ex reliquiis festiue geminari potuerunt octaue. In ecclesia cathedram episcopalem sibi preparari noluit sed in prioris sedem intrauit, dicens se adhuc esse priorem et nondum dimisisse prioratum. Compellatus ab uniuersis de consecratione eiusdem ecclesie, paratus eorum morem gerere uoluntati, ad curiam profecturus inducias peciit donec inde sciret uoluntatem regis. Dein fratrum uotis commendatus ad regem peruenit, locutus cum eo (unde rogatus discesserat) diem dedicationis accepit ; et confestim remisit non solum qui diceret, uerum et unde fieret.

Donc, le dix des calendes de novembre, l’an de l’incarnation du Seigneur 1077, le révérend primat de toute la Sainte Église des contrées transmarines et pontife suprême, Lanfranc, vint pour parachever, en la consacrant, l’église qu’il avait commencée sous l’inspiration de Dieu et dont lui-même avait posé de sa propre main la seconde pierre dans les fondements qui s’établissaient97. On vit alors arriver tous les évêques, abbés et autres personnalités religieuses de la Normandie ; les grands du royaume vinrent aussi ; le roi et la reine, retenus par d’autres affaires, ne vinrent pas mais envoyèrent des largesses dignes de leur générosité98. La dédicace revêtit une solennité pleine de jubilation, et tous y participèrent avec une joie empreinte de gravité : à la gaîté des hommes souriaient l’air et la lumière, d’une pureté et d’une transparence incomparables. La maladie qui, durant les huit jours précédents, avait saisi ce même père du monastère, le laissa alors et, par la miséricorde de Dieu, il se rétablit complètement pour la journée. La festivité, commencée dans une grande joie, se termina par une joie plus grande encorev.

Igitur decimo kalendas Nouembris, anno ab incarnatione Domini millesimo septuagesimo septimo, sancte omni ecclesie reuerendus gentium transmarinarum primas et pontifex summus Lanfrancus aduenit, consecrando consummaturus ecclesiam quam inspirante Deo inchoauit, et in cuius fundamentis extruendis lapidem secundum ipse manu sua imposuit. Conuenerunt uniuersi Normannie episcopi, abbates et alii quique religiosi uiri ; affuerunt et proceres regni. Rex et regina aliis intenti non affuerunt, sed largitatis sue beneficia miserunt. Agitur dedicatio letissima solennitate et solenni omnium alacritate : alacritati hominum aer ipse purissimus diesque lucidissimus arridebat. Languor qui per octo ante dies patrem ipsum monasterii tenuerat tunc eum dimisit, et Deo miserante ad diem plenissime conualuit. Finitur maiori quam cepta fuerat iocunditate solennitas.

Le troisième jour, l’archevêque de Cantorbéry, déjà souvent cité, demanda à tous les frères la possibilité de s’en aller. Qui aurait pu garder les yeux secs, en voyant repartir un homme d’une si grande bonté envers eux ? Tous fondirent en larmes, les enfants ne pouvaient être consolés. À dessein, il hâta son départ pour qu’au moins jusqu’après ce moment ils continssent leurs larmes. Le vénérable abbé Herluin qui l’aimait plus chèrement que tout autre en ce monde, et qui était aimé de lui, accompagna jusqu’à une distance de deux milles l’ami qui s’éloignait et qu’il ne reverrait plus jamais en cette vie. En effet, avant l’anniversaire de cette dédicace, [Herluin] vécut son dernier jour99. Quelle amertume du cœur, quels pleurs, dans cet ultime « adieu » et dans cet ultime arrachement l’un de l’autrew.

Tertio die seculis memorandus iam sepefatus Cantuariorum archiepiscopus ab uniuersis fratribus eundi missionem poposcit. Quis tantum tante inter eos benignitatis uirum recedentem siccis oculis aspicere potuit ? Omnes erupere in lacrimas, paruuli non ualebant consolari ; consulto maturauit discessum quatinus a fletu se con[f.61r]tinerent, uel post eius discessum. Venerabilis abbas Herluinus eum supra omnes mortales amans et ab eo amatus per duo miliaria discendentem prosecutus est amicum, ad suos uisus nunquam in hac uita ulterius rediturum ; nam ante diei ipsius dedicationis annuam reuolutionem diem clausit extremum. Que cordis amaritudo, quis fletus, in ipso ultimo « Vale » et ultimo ab inuicem discessu !

XI - Réforme de l’Église d’Angleterre et reconstructions à Cantorbéry. Restitution des biens usurpés par Odon de Bayeux. Lettre à l’évêque de Chichester.

IX Après avoir traité ces prémices par anticipation, il nous faut reprendre maintenant l’ordre des événements. À la suite de son transfert en Angleterre, Lanfranc, sans oublier les raisons de sa venue, employa toute son énergie à corriger les mœurs des hommes et à restaurer le statut de l’Église. En premier lieu, il s’appliqua à rénover l’Église mère du royaume, celle de Doroberne elle-même. Et comme quelques années auparavant elle avait été détruite par le feu, il s’appliqua à la rebâtir depuis les fondations : ouvrage grand et vaste. Il édifia aussi les ateliers nécessaires à tous les usages des moines. En outre, ce qui est tout à fait étonnant, il fit acheminer par mer, depuis Caen où il avait été abbé, sur des bateaux à voiles, des pierres de taille pour la reconstruction. Il se fit également construire des maisons d’habitation à proximité de l’église, et il entoura tous ces édifices d’un épais et haut mur100. Après avoir pourvu à ce qui est nécessaire selon la règle pour la nourriture et les vêtements, ce fut l’église qu’il enrichit de nombreux et précieux ornements.

IX His preoccupando ita premissis ad ordinem nunc reuertamur. Post translationem in Angliam Lanfrancus, non oblitus propter quod uenerat, totam intencionem suam ad mores hominum corrigendos et componendum ecclesie statum conuertit. Et prius ipsam regni matrem ecclesiam Dorobernensem renouare studuit. Et quia ante aliquot annos igne combusta fuerat, a fundamentis illam reedificare studuit – grande opus et spaciosum. Officinas quoque omnes usibus monachorum necessarias edificauit. Et quod mirum admodum sit, de Cadomo (ubi abbas extitit) ueliuolis nauibus per mare transuehi faciebat quadros lapides ad edificandum. Domos quoque ad inhabitandum sibi construxit prope ecdesiam. Que omnia edificia muro magno et alto cinxit. Dispositis sufficienter que ad regularem uictum et uestitum sunt necessaria, ecclesiam ipsa preciosis atque multis ditauit ornamentis.

En les renouvelant, il réforma les offices claustraux de l’Église de Cantorbéry qui, par le fait du temps ou de la négligence, étaient tombés en désuétude ou avaient été délaissés101. Il fit rétablir dans le droit de l’Église de nombreuses terres qui lui avaient été enlevées et il fit restituer à son Église vingt-cinq manoirs102. Il fit construire deux hôpitaux ou hospices en dehors de la ville, l’un au nord, l’autre au couchant, avec tout le nécessaire, auxquels il apporta de ses propres fonds des revenus annuels, à hauteur de ce qui se révélait suffisant103. Dans ses manoirs, il institua des prébendes annuelles à distribuer aux pauvres. Il se fit construire dans plusieurs de ses propres manoirs des maisons en pierre pour y habiter104. Odon, évêque de Bayeux, frère du roi Guillaume, était comte de Kent au temps où Lanfranc devint archevêque. Cet évêque faisait peser de nombreuses charges sur les hommes de sa province en même temps que sur les hommes de la Sainte Église de Doroberne. Lanfranc s’opposa à lui en face et devant tous, et sur le témoignage des anciens Anglais qui connaissaient les lois de leur patrie, il fit valoir la liberté de sa terre et délivra ses hommes des mauvaises coutumes qu’Odon voulait leur imposer. Il reste encore beaucoup de gens qui connaissent le lieu du plaid et son nom, et qui rapportent la manière et l’issue par lesquelles ce litige s’est terminé105.

Dignitates uero Cantuariensis ecclesie, que uetustate uel negligentia deciderant siue minute fuerant, renouando reformauit. Terras multas que ablate fuerant in ius ecclesie reuocauit, et uiginti quinque maneria ecclesie restituit. Xenodochia uel procotrophia duo extra ciuitatem edificauit, unum ad aquilonem alterum ad occasum, cum omnibus necessariis ; quibus de suo annuos redditus, quantum satis uisum est, delegauit. In maneriis suis instituit prebendas dandas pauperibus per annum. In pluribus ipsorum maneriorum construxit lapideas domos sibi ad habitandum. Odo Baiocensis episcopus, frater Willelmi regis, erat comes Cantie eo tempore quo Lanfrancus ad archiepiscopatum [f.61v]uenit. Hic multis grauaminibus atterebat homines illius prouincie et simul homines sancte Dorobernensis ecclesie. Cui Lanfrancus in faciem restitit : et coram omnibus, testimonio antiquorum Anglorum qui periti erant legum patrie, deraciocinatus est libertatem terre sue ; et liberauit homines suos a malis consuetudinibus quas Odo uolebat illis imponere. Adhuc plures supersunt qui et locum placiti et nomen loci norunt, et modum finemque litis quo contencio terminata est referunt.

Nous pensons utile de poursuivre avec ce qu’il a écrit à l’évêque de Chichester au sujet des clercs de ses domaines106 :

Quid de clericis uillarum suarum Cicestrensi episcopo scripsit subter annecti dignum duximus :

Lanfranc, archevêque par la grâce de Dieu, au très aimé frère Stigand, évêque de Chichester : salut !

Lanfrancus gratia Dei archiepiscopus dilectissimo fratri Stigando Cicestrensi episcopo salutem.

Les clercs de nos domaines qui sont dans votre diocèse se sont plaints à nous de ce que vos archidiacres trouvent des prétextes pour leur demander de l’argent et ils en ont déjà reçu de certains. Votre fraternité doit se souvenir que, contre la coutume de nos prédécesseurs et des vôtres, nous vous avons concédé et leur avons ordonné d’aller à vos synodes et d’écouter de vous ce qui peut servir la connaissance de la religion chrétienne, sans réplique et sans autre discussion. Si quelques fautes sont trouvées en eux, que la punition soit suspendue le temps qu’elles soient réservées à notre examen, et les personnes mises en cause seront traitées par nous ou avec miséricorde ou avec rigueur, comme ce fut toujours l’usage. C’est pourquoi nous vous demandons d’ordonner de rendre sans retard ce qui a été reçu à tort et, en vertu du zèle attendu de votre charité, d’interdire à vos serviteurs d’oser agir ainsi à l’avenir. Quant à nous, nous ordonnons expressément à nos prêtres qui sont en fonction hors du Kent de ne pas aller davantage à votre synode ni à celui d’autres évêques et de ne répondre ni à vous ni à l’un de vos serviteurs pour quelque faute que ce soit. En effet, nous-mêmes, quand nous viendrons dans nos domaines, nous devrons, en vertu de l’autorité pastorale, enquêter soit sur leurs mœurs soit sur la connaissance de leur état clérical. Qu’ils reçoivent seulement de vous le chrême et qu’ils s’acquittent à la réception du chrême de ce qui a été institué de toute antiquité107. En effet, de même que nous désirons conserver, avec un soin vigilant, dans son intégrité, ce qu’ont possédé nos prédécesseurs depuis les temps anciens jusqu’à aujourd’hui, de même nous ne voulons pas refuser à d’autres, ce qu’à Dieu ne plaise, par quelque usurpation, ce qui leur est dûx.

Clerici uillarum nostrarum qui in uestra diocesi existunt questi nobis sunt, quod archidiaconi uestri repertis occasionibus pecunias ab eis exquirunt ; et a quibusdam iam acceperunt. Meminisse debet fraternitas uestra, quia contra morem antecessorum nostrorum atque uestrorum uobis concessimus eisque imperauimus quatinus ad uestras sinodos irent, et ea que ad Christiane religionis noticiam prodesse possunt sine interpellatione uel discussione aliqua a uobis audirent. Si que in ipsis culpe inuenirentur, suspensa interim uindicta ad nostrum examen seruarentur, et nobis uel in miserando uel in ulciscendo sicut semper consuetudo fuit obnoxii tenerentur. Mandamus itaque uobis ut male accepta sine dilatione reddi iubeatis, et ministris uestris ne ulterius id presumant seruande caritatis studio prohibeatis. Nos uero presbiteris nostris qui extra Cantiam constituti sunt omnino precipimus ne ad uestram uel alicuius episcopi synodum amplius eant, nec uobis nec aliquibus ministris uestris pro qualibet culpa respondeant. Nos enim, cum ad uillas nostras ueniemus, quales ipsi uel in moribus uel in sui ordinis sciencia sint pastorali auctoritate uestigare debemus. Crisma tantum a uobis accipiant, et ea que antiquitus instituta sunt in crismatis acceptione [f.62r]persoluant. Sicut namque ea que antiquitus usque ad nostra tempora antecessores nostri habuerunt solerti uigilantia cupimus illibata seruare, ita aliis debita aliqua – quod absit – usurpacione nolumus denegare.

X - Arrivée de Lanfranc à Cantorbéry. Consécration de Lanfranc. Consécration de Thomas d’York. Demande de profession d’obéis- sance écrite à Thomas d’York. Refus de Thomas. Intervention de Guillaume le Conquérant. Profession d’obéissance des évêques anglais.

X Alors qu’il partit vers l’archiépiscopat, beaucoup le suivirent, desquels il en retint plusieurs à qui il offrit honneurs et terres, ainsi qu’en témoignent leurs descendants qui demeurent en ces lieux jusqu’à présent108. Mais il me faut revenir en arrière : lors de son arrivée en Angleterre, sous l’autorité du souverain pontife Alexandre et les instructions du glorieux roi Guillaume, [Lanfranc] convoqua les évêques et les grands du royaume, le clergé et le peuple, pour renouveler les décrets et les institutions des Saints Pères, au sujet des synodes à tenir et des coutumes ecclésiastiques. Dans cette assemblée, il a été montré contre Thomas, élu, qui prétendait le contraire, que l’archevêque d’York devait être soumis au primat de Cantorbéry. Si quelqu’un veut savoir plus complètement comment cela s’est fait, il pourra l’apprendre par ce qui est exposé ci-dessous.

X Euntem illum ad archiepiscopatum multi secuti sunt, e quibus plures retinuit ; quos honoribus et terris ditauit, sicut posteri eorum testantur manentes usque ad presens. Sed ut retro redeam, primo aduentu eius in Angliam, auctoritate summi pontificis Alexandri et precepto gloriosi regis Willelmi, conuocauit episcopos et principes terre, clerum et populum, ad renouanda decreta et instituta sanctorum patrum de synodis celebrandis, de consuetudinibus ecclesiasticis. In hoc conuentu ostensum est contra Thomam electum, qui hoc contradicebat : quod Eboracensis archiepiscopus debet esse Cantuariensi subditus antistiti. Quod quomodo actum sit plenius qui uoluerit scire ex his que subiecta sunt nosse poterit.

L’an 1070 de l’Incarnation du Seigneur, Lanfranc, abbé du monastère de Caen, arriva en terre d’Angleterre sur les instructions et ordres de Guillaume, glorieux roi des Anglais, et d’Alexandre, d’heureuse mémoire, souverain pontife de toute la Sainte Église109. Celui-ci, peu de jours après son arrivée, reçut le gouvernement de l’Église de Doroberne110. Or il fut consacré le quatrième jour des calendes de septembre sur le siège métropolitain par les suffragants de ce siège : Guillaume, évêque de Londres, Vauquelin de Winchester, Rémi de Dorchester ou de Lincoln, Siward de Rochester, Herfast d’Elmham ou de Thetford, Stigand de Selsey, Hermann de Sherborne et Gison de Wells. Les autres, qui furent absents, firent connaître les causes de leur absence tant par des représentants que par des lettres111. Cette même année, Thomas, élu archevêque de l’Église d’York, vint à Cantorbéry afin d’être sacré par [Lanfranc] selon l’antique usage. Comme Lanfranc lui avait demandé la profession écrite de son obéissance additionnée d’un serment selon la coutume observée par ses prédécesseurs, Thomas répondit qu’il ne le ferait jamais, à moins qu’il ne lise d’abord des écrits faisant autorité, qu’il voie des témoins qui défendent l’ancienneté de cette disposition, enfin qu’il entende des arguments valables sur cette question sans lesquels il ne pourrait le faire en toute justice et raison sans porter préjudice à son Église. Or il agissait plus par ignorance que par orgueilleux entêtement. C’était en effet un homme nouvellement arrivé et tout à fait étranger aux usages anglais, qui accordait sa confiance aux paroles des flatteurs plus qu’il n’est équitable et bon. Cependant Lanfranc, en présence d’un petit nombre d’évêques qui étaient venus à lui pour cette consécration, présenta sa réclamation. Mais [Thomas], rejetant tout, repartit sans avoir été consacré112. Le roi accueillit la nouvelle avec contrariété, estimant que Lanfranc demandait des choses injustes, se fiait plus à la science des lettres qu’à la raison et à la vérité, d’autant que la connaissance des Écritures ne manquait pas à ce Thomas, science acquise grâce à ses grandes dispositions naturelles et à sa grande application113. Peu de jours après, Lanfranc vint à la cour et demanda audience au roi. Ayant exposé l’affaire, il amadoua l’esprit du roi, il persuada et convainquit les transmarins présents que la justice était de son côté. Car les Anglais, qui avaient eu connaissance de l’affaire, apportèrent en tout point un ferme témoignage à ses revendications. C’est pourquoi par un édit royal et par un décret commun à tous, il fut statué que présentement, Thomas devait revenir à l’Église mère de tout le royaume, écrire sa profession, la lire et présenter à Lanfranc la profession lue afin qu’elle soit examinée en présence des évêques, selon l’usage ecclésiastique. [Thomas], dans cette profession, promettait d’obéir absolument, sans aucune condition, à tous les ordres de Lanfranc qui concerneraient la pratique de la religion chrétienne ; à Lanfranc mais pas ainsi à ses successeurs, à moins qu’on ne lui montre d’abord de toute évidence, soit en présence du roi, soit dans un conseil épiscopal, la raison appropriée par laquelle ses prédécesseurs ont fait cette profession aux primats de l’Église de Doroberne, et ont dû la faire. Alors, il revint, remplit ce qui lui était ordonné et repartit consacré114. Peu de jours après, Lanfranc demanda et reçut les professions de tous les évêques du royaume anglais qui, à diverses époques et en divers endroits, avaient été sacrés par d’autres archevêques ou par le Pape, du temps de Stigandy115.

Anno ab incarnatione Domini millesimo septuagesimo intrauit Anglicam terram Lanfrancus Cadomensis cenobii abbas, monentibus atque precipientibus Willelmo glorioso Anglorum rege et felicis memorie Alexandro tocius sancte ecclesie summo pontifice. Is post paucos sui introitus dies Dorobernensem ecclesiam regendam suscepit. Consecratus est autem iiiio kalendas Septembris in sede metropoli a suffraganeis ipsius sedis : Willelmo Londoniensi episcopo, Walchelino Wentano, Remigio Dorcensi siue Lincholiensi, Siwardo Rofensi, Herfasto Helmeanensi siue Theffordensi, Stigando Selengensi, Hermanno Siraburnensi, Gisone Wellensi. Ceteri qui absentes fuerunt causas sue absentie tam legatis quam litteris ostenderunt. Ipso anno Thomas Erboracensis ecclesie electus antistes Cantuarberiam ex prisca consuetudine ab eo sacrandus aduenit. A quo cum Lanfrancus scriptam de obedientia sua cum adiectione iurisiurandi professionem custodito antecessorum more exposceret, respondit [f.62v]Thomas se id nunquam facturum, nisi prius scriptas de hac re auctoritates legeret, nisi testes huius antiquitatis assertores cerneret, postremo nisi congruas super hac re rationes audiret quibus id iuste et rationabiliter sine sue ecclesie preiudicio facere deberet. Hoc autem ignorantia magis quam spiritus elati pertinacia agebat ; nouus enim homo, et Anglice consuetudinis penitus expers, uerbis adulatorum plus equo et bono fidem exhibebat. Lanfrancus tamen, in presencia paucorum episcoporum qui ad eum pro hac consecratione uenerant, quod postulauit ostendit. At ille aspernatus omnia non sacratus abscessit. Quod rex audiens grauiter accepit, estimans Lanfrancum iniusta petere et scientia litterarum magis quam racione et ueritate confidere, quamuis nec ipsi Thome deesset scripturarum peritia multo ingenio multoque studio comparata. Paucorum dierum spatio euoluto Lanfrancus ad curiam uenit, a rege audientiam postulauit ; redditis rationibus, eius animum mitigauit, transmarinis qui aderant sue parti iusticiam adesse suasit et persuasit. Angli enim, qui rem nouerant, assertionibus eius per omnia constantissime testimonium perhibebant. Itaque regio edicto communi omnium decreto statutum est ad presens debere Thomam ad matrem tocius regni ecclesiam redire, professionem scribere, scriptam legere, lectam inter examinandum in presencia episcoporum ecclesiastico more Lanfranco porrigere. In qua preceptis quidem eius in omnibus que ad christiane religionis pertinent cultum se obtemperaturum absolute nulla interposita condicione promitteret ; successoribus uero eius non ita, nisi prius uel coram rege uel in episcopali consilio competens ei ratio redderetur qua antecessores suos Dorobernensis ecclesie primatibus id fecisse et facere debuisse euidentissime ostenderetur. Igitur rediit, que iussa sunt impleuit, sacratus abscessit. Non post multos dies Lanfrancus ab uniuersis Anglici regni episcopis qui diuersis temporibus diuersis in locis ab aliis archiepiscopis uel a papa tempore Stigandi sacrati sunt professiones petiit et accepit.

XI - Voyage de Lanfranc et Thomas à Rome pour recevoir le pallium. Querelle autour de la primatie. Primatie prononcée par le concile de 1072. Serment de Thomas à Lanfranc et aux successeurs de Thomas sous conditions. Lettre de Lanfranc au pape Alexandre II. Lettre de Lanfranc à Hildebrand. Réponse d’Hildebrand.

XI L’année suivante, [Lanfranc] se rendit à Rome avec l’archevêque susdit, et fut reçu avec honneur par le Siège apostolique116. Car on dit que le pape se leva à son arrivée, d’une part pour sa grande piété et sa science éminentes et d’autre part, parce que, pendant qu’il était en Normandie, il recevait avec honneur les ministres de l’Église romaine qui venaient [à lui] et qu’il avait enseigné avec zèle certains parents du pape. On rapporte encore que le pape dit : « Je ne me suis donc pas levé pour lui parce qu’il est archevêque de Cantorbéry, mais parce que je fus à son école au Bec et que, élève, je me suis assis à ses pieds avec d’autres »117. C’est pourquoi il lui donna deux palliums118 : il en reçut un de l’autel, selon le rite romain, mais [quant à] l’autre, le pape Alexandre, en preuve de son amour, le lui présenta de sa main, c’était celui avec lequel il avait l’habitude de célébrer la messe119. En présence du pape, Thomas revint sur la querelle relative à la primatie de l’Église de Doroberne et à la soumission des trois évêques de Dorchester ou Lincoln, de Worcester et de Lichfield, qui est maintenant Chester, disant que l’Église de Cantorbéry et celle d’York se devaient réciproquement un égal respect et ne devaient aucunement être soumises l’une à l’autre selon la constitution du bienheureux Grégoire, sauf qu’il convenait que celui des deux qui avait été ordonné archevêque le premier l’emporte en dignité sur celui dont on savait l’ordination plus tardive ; mais que les trois évêques nommés plus haut étaient soumis à son siège comme à ses prédécesseurs depuis les temps anciens120. Lanfranc entendant cela, quoiqu’il le supportât avec peine, répondit cependant avec modestie et discrétion que les paroles de celui-ci étaient profondément privées de vérité, assurant que cette constitution du pape Grégoire n’avait pas été promulguée à propos des Églises de Cantorbéry et d’York, mais de celles de Londres et d’York121. De nombreux propos ayant été avancés de part et d’autre au sujet de cette affaire et au sujet des trois évêques, le pape Alexandre décréta que cette cause devait être entendue en terre anglaise et là [y] être tranchée par le témoignage et un jugement des évêques et abbés de tout le royaume122. Quoique Lanfranc tînt Thomas pour la durée de son épiscopat lié à lui par la profession que ce dernier lui avait faite, il préféra cependant œuvrer pour ses successeurs plutôt que leur laisser à résoudre à l’avenir cette si grande querelle sans l’avoir lui-même réglée. L’un et l’autre vinrent donc trouver le roi pendant la solennité de Pâques et là, une fois présentés publiquement les arguments des deux parties, la cour royale donna son verdict sur le litige123. On ordonna alors de rédiger un écrit contenant la résolution de toute l’affaire. Lanfranc adressa au pape Alexandre une lettre dans laquelle il lui exposait brièvement et fidèlement toute la gestion de ce litige. Les deux écrits ont été annexés ci-dessous, précédés de la profession que Thomas avait présentée auparavant, de la main à la main à Lanfranc, devant le roi et sa cour :

XI[f.63r]Sequenti anno cum prefato archiepiscopo Romam iuit, et honorifice a sede apostolica susceptus est. Siquidem uenienti papa assurrexisse dicitur, cum pro sua magna religione et eminenti sciencia, tum quia dum esset in Normannia uenientes Romane ecclesie ministros honorifice suscipiebat et quosdam pape consanguineos studiose docuerat. Fertur etiam papa dixisse, « Non ideo assurrexi ei quia archiepiscopus Cantuarie est, sed quia Becci ad scolam eius fui et ad pedes eius cum aliis auditor consedi ». Itaque duo pallia illi dedit : unum quod de altari Romano more accepit, alterum uero in indicium uidelicet sui amoris cum quo missam celebrare solebat Alexander ei papa sua manu porrexit. In cuius presentia Thomas calumniam mouit de primatu Dorobernensis ecclesie et de subiectione trium episcoporum, Dorcensis siue Lincoliensis, Wigornensis, Licifeldensis que nunc est Cestrensis, dicens Cantuariensem ecclesiam atque Eboracensem parem ad se inuicem honorem habere, nec alteram alteri secundum beati Gregorii constitucionem debere ullatenus subiacere, excepto quod alterutrius archiepiscopum priorem et digniorem oporteat esse eo quem constiterit fuisse posterius ordinatum ; predictos uero tres episcopos sue sedi suisque antecessoribus ab antiquis temporibus extitisse subiectos. Lanfrancus hoc audiens (etsi moleste tulit) modesta tamen discrecione uerba illius ueritate penitus carere respondit, asseuerans Gregorianam illam constitutionem non de Cantuariensi et Eboracensi ecclesia, sed de Londoniensi et Eboracensi esse prouulgatam. De qua re et de tribus episcopis multis hinc inde uerbis prolatis, decreuit Alexander papa oportere hanc causam in Anglica terra audiri, et illic tocius regni episcoporum et abbatum testimonio et iudicio definiri. Lanfrancus quanuis alligatum illum suo tempore facta ab eo professione teneret, maluit tamen pro successoribus suis laborare quam eis in posterum indiscussam hanc tantam calumniam discussiendam reseruare. Vterque igitur in Paschali solennitate ad regem uenit, ibique prolatis in medium partium rationibus [f.63v]sentenciam de negocio regalis curia dedit. Iussum tunc est fieri scriptum tocius cause continens finem. Lanfrancus Alexandro pape epistolam direxit, in qua ei tocius negocii gestionem breuiter et ueraciter enarrauit. Vtraque scripta subter annexa sunt, premissa professione quam Thomas Lanfranco coram rege et eius curia manu in manum porrexit :

Il convient à chaque chrétien de se soumettre aux lois chrétiennes et de ne pas s’opposer par quelques raisons que ce soit à celles que les Saints Pères ont instituées en vue de notre salut. Et sur ce sujet, de là, en effet, naissent colère, dissensions, jalousies, rivalités et toutes les passions qui plongent leurs adeptes dans les peines éternelles. Et plus quelqu’un est d’un rang élevé, plus il doit obéir de manière empressée aux préceptes divins. C’est pourquoi, toi, Lanfranc, archevêque de Doroberne, moi, Thomas, déjà ordonné évêque métropolitain de l’Église d’York, après en avoir entendu et compris les raisons, je te fais profession complète d’obéissance canonique, à toi et à tes successeurs ; et tout ce qui, par toi ou par eux, me sera imposé justement et canoniquement, je promets que je l’observerai. Or de cette obéissance, je n’étais pas certain alors que je devais encore être ordonné par toi ; c’est pourquoi, à toi du moins j’ai promis obéissance sans condition, mais à tes successeurs sous condition124.

Decet christianum quemque christiani legibus subiacere, nec his que a sanctis patribus salubriter instituta sunt quibuslibet rationibus contraire. Hinc nanque ire dissensiones inuidie contentiones caeteraque procedunt, que amatores suos in penas eternas demergunt. Et quanto quisque altioris est ordinis, tanto impensius diuinis debet obtemperare preceptis. Propterea ego Thomas, ordinatus iam Eboracensis ecclesie metropolitanus antistes, auditis cognitisque rationibus, absolutam tibi Lanfrance Dorobernensis archiepiscope tuisque successoribus de canonica obediencia professionem facio ; et quicquid a te uel ab eis iuste et canonice iniunctum mihi fuerit seruaturum me esse promito. De hac autem antea cum a te adhuc ordinandus essem dubius fui ; ideoque tibi quidem sine condicione, successoribus uero tuis conditionaliter, obtemperaturum me esse promisi.

L’an 1072 de l’Incarnation de notre Seigneur Jésus-Christ, soit le onzième du pontificat du seigneur pape Alexandre et le sixième du règne de Guillaume, glorieux roi des Anglais et duc des Normands, sur l’ordre de ce même pape Alexandre et avec l’accord du même roi, en sa présence et en celle des évêques et des abbés, fut débattue la question de la primatie, que Lanfranc, archevêque de Doroberne, proclamait sur l’Église d’York au nom du droit de son Église, ainsi que celle des ordinations de quelques évêques au sujet desquels on ne discernait pas du tout de quelle [Église] chacun d’entre eux dépendait. Enfin, par et sous l’autorité de divers écrits, il fut montré et prouvé que l’Église d’York devait être soumise à celle de Cantorbéry et obéir en tout aux dispositions de son archevêque comme primat de toute la Bretagne en ce qui concerne la religion chrétienne. Mais la sujétion de l’évêque de Durham, c’est [celui de] Lindisfarne125, et de toutes les régions depuis les limites de l’évêché de Lichfield et du grand fleuve Humber jusqu’aux extrêmes limites de l’Écosse, avec tout ce qui, selon le droit, revenait de ce côté dudit fleuve, au diocèse d’York, le métropolitain de Cantorbéry concéda à l’archevêque d’York et à ses successeurs de la maintenir à perpétuité126. Ainsi, si l’archevêque de Cantorbéry voulait réunir un concile où bon lui semblait, l’archevêque d’York, sur l’ordre de ce dernier, se présenterait personnellement avec tous les évêques qui lui étaient soumis et il serait obéissant à ses dispositions canoniques. Que l’archevêque d’York devait aussi faire profession à l’archevêque de Cantorbéry, et même avec serment, Lanfranc, archevêque de Doroberne, le prouva à partir de l’antique coutume de ses prédécesseurs. Mais, par amour du roi, il dispensa Thomas, archevêque d’York, du serment et reçut seulement sa profession écrite, et sans s’engager au nom de ses successeurs qui voudraient exiger de ceux de Thomas le serment avec la profession127. Si l’archevêque de Cantorbéry venait à mourir, l’archevêque d’York viendrait à Doroberne et consacrerait de droit, avec les autres évêques de l’Église susdite, celui qui aurait été élu comme son propre primat. Si l’archevêque d’York mourait, celui qui serait élu pour lui succéder, ayant reçu du roi la donation de l’archiépiscopat, viendrait à Cantorbéry ou bien là où il semblerait bon à l’archevêque de Cantorbéry et il recevrait de lui l’ordination selon la coutume canonique128. À cette constitution consentirent le susdit roi, les archevêques Lanfranc de Cantorbéry et Thomas d’York, ainsi qu’Hubert, sous-diacre de la Sainte Église romaine et légat du susnommé pape Alexandre, et les autres évêques et abbés présentsz. Lanfranc notifia au pape Alexandre la façon dont cela s’était passé par la lettre suivante :

Anno ab incarnacione Domini nostri Iesu Christi millesimo septuagesimo secundo, pontificatus autem domni Alexandri pape undecimo, regni uero Willelmi gloriosi regis Anglorum et ducis Normannorum sexto, ex precepto eiusdem Alexandri pape annuente eodem rege, in presentia ipsius et episcoporum atque abbatum, uentilata est causa de primatu quem Lanfrancus Dorobernensis archiepiscopus super Eboracensem ecclesiam iure sue ecclesie proclamabat ; et de ordinationibus quorundam episcoporum, de quibus ad quem specialiter pertinerent certum minime constabat. Et tandem aliquando diuersis diuersarum scripturarum auctoritatibus probatum atque ostensum est quod Eboracensis ecclesia Cantua[f.64r]riensi debeat subiacere, eiusque archiepiscopi ut primatis tocius Britanniae dispositionibus, in his que ad christianam religionem pertinent, in omnibus obedire. Subiectionem uero Dunelmensis, hoc est Lindisfarnensis, episcopi atque omnium regionum a terminis Licifeldensis episcopii et Humbre magni fluuii usque ad extremos Scotie fines, et quicquid ex hac parte predicti fluminis ad parochiam Eboracensis ecclesie iure competit, Cantuariensis metropolitanus Eboracensi archiepiscopo eiusque successoribus in perpetuum optinere concessit : ita ut si Cantuariensis archiepiscopus consilium cogere uoluerit, ubicumque ei uisum fuerit, Eboracensis archiepiscopus sui presentiam cum omnibus sibi subiectis episcopis ad nutum eius exhibeat, et eius canonicis dispositionibus obediens existat. Quod autem Eboracensis archiepiscopus professionem facere debeat Cantuariensi archiepiscopo, etiam cum sacramento, Lanfrancus Dorobernensis archiepiscopus ex antiqua antecessorum consuetudine ostendit. Sed ob amorem regis Thome Eboracensi archiepiscopo sacramentum relaxauit scriptamque tantum professionem accepit, non preiudicans successoribus suis qui sacramentum cum professione a successoribus Thome exigere uoluerint. Si archiepiscopus Cantuariensis uitam finierit, Eboracensis archiepiscopus Doroberniam ueniet, et eum qui electus fuerit cum ceteris prefate ecclesie episcopis ut primatem proprium iure consecrabit. Quod si archiepiscopus Eboracensis obierit, is qui ei successurus eligitur, accepto a rege archiepiscopatus dono, Cantuariam uel ubi Canturiensi uisum fuerit accedet, et ab ipso ordinationem canonico more suscipiet. Huic constitutioni consenserunt prefatus rex et archiepiscopi, Lanfrancus Cantuariensis et Thomas Eboracensis, et Hubertus sancte Romane ecclesie subdiaconus et prefati Alexandri pape legatus, et ceteri qui interfuerunt episcopi et abbates. Hec ut gesta sunt Lanfrancus Alexandro pape notificauit per subscriptam epistolam :

Au suprême seigneur, gardien de toute la religion chrétienne, le pape Alexandre, Lanfranc, évêque de la Sainte Église de Doroberne, obéissance due en toute servitude.

Domino totius christiane religionis summo speculatori Alexandro pape Lanfrancus sancte Dorobernensis ecclesie antistes debitam cum omni seruitute obedienciam.

Votre béatitude, humblement excellente et excellemment humble, doit se souvenir qu’au temps où nous sommes allés chez vous, l’évêque de l’Église d’York murmura ouvertement contre moi, m’abaissa en cachette, suscita en présence de votre grandeur une calomnie, disant que je voulais agir à son égard injustement, parce que j’établissais brillamment par le droit la primatie de notre Église sur lui et sur son Église129. De même, à propos de la sujétion de quelques évêques qu’il se préparait à agréger à son Église, il n’a pas craint par sa querelle de violer une antique coutume. Sur ces questions, comme il convient et sied à un pasteur saint et prudent, vous avez fait connaître par écrit votre position selon laquelle, sur le territoire anglais, une réunion des évêques, abbés et autres ecclésiastiques écouterait les arguments de l’un et l’autre parti, rendrait ses conclusions. Cela fut ainsi fait. En effet, se réunirent à la cour royale, en la cité de Winchester pour la solennité pascale, évêques, abbés et autres personnes des ordres sacré et laïc, qu’il convenait de réunir autant pour leur foi que pour leur action et l’honnêteté de leurs mœurs. D’abord, nous les avons fait jurer sous votre autorité en vertu de la sainte obéissance. Ensuite, de lui-même, le pouvoir royal les a suppliés par la foi et le serment qui les liaient, d’entendre très attentivement cette cause, et de la faire aboutir, après l’avoir entendue, à un résultat certain et droit, sans favoriser aucun des partis. Et tous reçurent l’une et l’autre proposition en bon accord, et ils promirent d’agir ainsi en vertu de la susdite obligation. On apporta donc l’« Histoire ecclésiastique du peuple anglais » que le prêtre de l’Église d’York et docteur des Anglais, Bède, a composée. On lut ses passages qui montraient, avec l’accord de tous, que depuis le temps du bienheureux Augustin, premier archevêque de Doroberne, jusqu’à l’extrême vieillesse de Bède lui-même (ce qui englobe à peu près une période de cent quarante ans) mes prédécesseurs avaient exercé la primatie sur l’Église d’York et sur toute l’île qu’ils ont appelée Bretagne et aussi sur l’Irlande. Ils avaient très souvent dispensé à tous leur soin pastoral. Ils avaient célébré les ordinations épiscopales et les conciles dans la ville d’York elle-même et très souvent dans le voisinage, là où cela leur paraissait bien. Ils avaient convoqué les évêques d’York à ces mêmes conciles et, lorsque le sujet le requérait, ils les avaient obligés à rendre compte de leurs affaires. Et les évêques également, dont Thomas avait remis en question la soumission, avaient été pendant cette période de cent quarante ans sacrés par les archevêques de Doroberne et convoqués à ces conciles. Certains encore, en raison de leurs fautes, avaient été déposés par ces derniers sous l’autorité du siège de Rome. Et bien des faits de ce genre que la brièveté épistolaire ne peut expliquer un à un. Des décrets de divers conciles furent proposés à la lecture, qui avaient été promulgués par mes prédécesseurs en des temps divers sur des sujets divers. Ces décrets, s’ils ne traitaient pas la même matière, ils affirmaient du moins la même position au sujet de la primatie et de la sujétion des évêques. On énuméra à haute voix les élections à propos des évêques dont on débattait, faites devant mes prédécesseurs, et les ordinations conférées par eux : ces évêques ont laissé leurs professions écrites d’obéissance à l’Église de Doroberne. La ville, qui est maintenant nommée Cantorbéry, était, dans les temps anciens, appelée Doroberne par les habitants de cette même terre. Ils produisirent les témoignages de tous qui affirmaient avec grande constance qu’ils avaient vu et entendu, en leur temps, tout ce que les écrits déclaraient130. On n’a pas omis non plus le récit des hauts faits dans lequel il fut dévoilé, au temps où l’Angleterre était divisée en plusieurs petits royaumes, le cas du roi de Northumbrie (où est située la cité d’York). Celui-ci avait vendu l’épiscopat à un simoniaque pour un certain prix, faute pour laquelle ce dernier avait été convoqué à un concile par l’archevêque de Doroberne ; refusant de s’y rendre, il avait subi la peine d’excommunication pour sa désobéissance. Toute l’Église de cette contrée s’abstint longtemps de communion et de contact avec lui, jusqu’à ce qu’il se fût présenté au concile, eût reconnu sa faute, eût corrigé ce qu’il avait fait de mal et eût promis de s’amender pour le reste de sa vie. Cette affaire fournit une preuve non négligeable que mes prédécesseurs détenaient la primatie sur cette terre-là et sur cette Église-là131. En ultime soutien et défense de cette cause, on présenta les privilèges et les écrits de vos prédécesseurs Grégoire, Boniface, Honorius, Vitalien, Serge, à nouveau Grégoire, Léon et à nouveau Léon le dernier, qui ont été donnés ou transmis aux prélats de l’Église de Doroberne et aux rois anglais pour diverses causes à un moment ou l’autre132. (En effet, le reste des documents, tant les authentiques que les copies, a été entièrement consumé dans cet incendie et les destructions que notre église a subis il y a quatre ans133.) Ces preuves et d’autres, que nous ne pouvons expliquer en détail et brièvement, ayant été exposées dès le début par notre Église, Thomas opposa un petit nombre de contre-arguments devant tant de preuves d’une si grande évidence, apportant comme preuve principale cette lettre dans laquelle le bienheureux Grégoire avait statué que les Églises de Londres et d’York étaient égales et non soumises l’une à l’autre. Là-dessus, comme tous avaient établi d’un commun accord qu’il n’y avait rien à attendre de cet écrit, parce que je n’étais pas l’évêque de Londres et que la question ne concernait pas l’Église de Londres134, Thomas se tourna vers d’autres arguments pauvres et faibles qui, grâce à la révélation du Christ, ont été balayés en peu de temps à l’aide d’un petit nombre d’objections. Comme le roi lui adressait le doux et paternel reproche d’avoir osé venir avec si peu d’explications face à la profusion des arguments, il répondit avoir ignoré auparavant que l’Église de Doroberne était forte de tant d’autorités et d’arguments si convaincants. C’est pourquoi il se tourna vers la prière : il demanda en effet au roi de me demander de mettre de côté toute rancœur conçue envers lui dans cette affaire, d’honorer la paix, de faire concorde, et de lui concéder par l’empressement de la charité quelques privilèges qui me revenaient de droit. Et moi, j’offris volontiers et avec action de grâce mon assentiment à sa demande car, par la miséricorde de Dieu, ce n’était pas moi, mais lui, le profanateur de l’antique coutume, qui était la cause de ce scandale. On a donc rédigé un écrit sur cette affaire avec l’accord commun de tous, dont les exemplaires distribués dans les principales Églises des Anglais témoigneront toujours pour les temps futurs de la résolution de ce conflit. J’ai eu soin de faire envoyer un exemplaire à vous aussi de celui-ci et à ceux à qui Dieu a confié la Sainte Église du monde entier pour que, grâce à cet écrit et aux autres qui ont été transmis, vous ayez sur le sujet une connaissance très claire à partir de l’usage de [vos]135 prédécesseurs, de ce que vous devez me concéder, tant à moi qu’à l’Église du Christ que j’ai reçue à gouverner. C’est pourquoi je demande avec dignité et sans retard qu’un privilège soit accordé par la grâce du siège apostolique qui puisse montrer aussi avec éclat à quel point vous m’aimez. Mais, de mon côté, estimez-moi réellement un serviteur fidèle du bienheureux Pierre et de vous et de la Sainte Église romaine. Jamais, en effet, aucune circonstance ne pourra chasser du secret de mon cœur, en quelque occasion que ce soit, cette humilité inouïe qu’à Rome vous avez témoignée à moi, le dernier des hommes, indigne de si grands honneurs, lorsque vous m’avez accordé, afin de montrer votre bienveillance à mon égard, deux palliums, l’un de l’autel, selon la coutume, et l’autre dont votre sainteté se servait habituellement pour célébrer la messe ; et de même, à tous ceux dont j’ai été le médiateur, si c’était juste et salutaire, vous avez aussitôt accordé ce qu’ils demandaient par mon intervention, pour taire d’autres faits qui sur ce sujet diffèrent quelque peu de cela et qui me rendent doucement présent le souvenir de votre nom quand j’agis bien. J’avais pris soin de transmettre à votre paternité pendant que j’étais encore à la tête du monastère de Caen, comme vous me l’aviez demandé, la lettre que j’avais fait transmettre au schismatique Bérenger136. Que Dieu tout-puissant vous accorde une vie qui dure dans le temps, pour l’honneur de la Sainte Église divinement confiée à vos soins en sorte qu’après le temps il vous accorde les espaces de l’éternité qui s’étendent hors du tempsaa.

Meminisse [f.64v]debet humiliter excellens et excellenter humilis beatitudo uestra quia quo tempore apud uos fuimus Eboracensis ecclesie antistes aduersum me palam murmurauit, clam detraxit, in presentia celsitudinis uestre calumniam suscitauit, dicens me iniuste uelle agere eo quod super se suamque ecclesiam iure nostre ecclesie primatum niterer optinere. De quorundam quoque subiectione episcoporum, quos ecclesie sue conatus est aggregare, antiquam sua querela non est ueritus consuetudinem temerare. Quibus de rebus uos, sicut sanctum prudentemque pastorem decuit et oportuit, per scriptum sentenciam prouulgastis quatinus conuentus Anglice terre episcoporum abbatum ceterarum religiosi ordinis personarum utriusque partis rationes audiret, discuteret, definiret. Factum est ita. Conuenerunt enim ad regalem curiam apud Wentanam ciuitatem in Paschali solennitate episcopi, abbates ceterique ex sacro ac laicali ordine quos fide et actione morumque probitate par fuerat conuenisse. In primis adiurati sunt a nobis ex uestra auctoritate per sanctam obedienciam, deinde regia postestas per semetipsam contestata est eos per fidem et sacramentum quibus sibi colligati erant, quatinus hanc causam intentissime audirent, auditam ad certum rectumque finem sine partium fauore perducerent. Vtrumque omnes concorditer susceperunt, seseque ita facturos sub prefata obligatione spoponderunt. Allata est igitur « Ecclesiastica Gentis Anglorum Historia », quam Eboracensis ecclesie presbiter et Anglorum doctor Beda composuit. Lecte sentencie quibus pace omnium demonstratum est a tempore beati Augustini primi Dorobernensis archiepiscopi usque ad ipsius Bede ultimam senectutem (quod fere centum xl annorum spacio terminatur) antecessores meos super Eboracensem ecclesiam totamque insulam quam Britanniam uocant necnon et Hiberniam primatum gessisse, curam pastoralem omnibus impendisse, in ipsa Eboracensi urbe persepe locisque finitimis ubi eis uisum fuit episcopales ordinationes atque consilia celebrasse, [f.65r]Eboracenses antistites ad ipsa consilia uocasse et cum res poposcisset de suis eos actibus rationem reddere compulisse. Episcopos quoque, quorum subiectionem in questionem adduxerat, infra illud centum et xl annorum spacium per Dorobernenses archiepiscopos fuisse sacratos, ad consilia uocatos, quosdam quoque exigentibus culpis ab eis cum Romane sedis auctoritate depositos ; multaque in hunc modum que epistolaris modestia per singula explicare non potest. Diuersa ad legendum porrecta consilia que diuersis temporibus diuersis de causis a meis sunt antecessoribus celebrata. Que tamen, et si non eandem sue institucionis habuere materiam, eandem tamen de primatu et subiectionibus episcoporum tenuere sentenciam. Recitate eorundem de quibus questio uersabatur episcoporum ante predecessores meos facte electiones et per eos ordinationes, qui Dorobernensi ecclesie de sua obediencia scriptas reliquerunt professiones ; urbs nanque que nunc Cantuarberia nominatur antiquis temporibus ab ipsius terre incolis Dorobernia uocabatur. Accesserunt omnium testimonia, qui omnia que scripta sonuerunt se suis quisque temporibus uidisse et audisse constantissime firmauerunt. Nec defuere gesta quibus reseratum est, cum Anglia per plures esset regulos diuisa, Nordanunbrorum regem (ubi sita est ciuitas Eboraca) accepto precio cuidam symoniaco episcopium uendidisse, pro qua culpa a Dorobernensi archiepiscopo ad consilium uocatum fuisse, nolentemque uenire pro sua inobediencia excommunicationis pertulisse sentenciam. Cuius communionis atque consorcii omnis illarum parcium ecclesia tamdiu abstinuit quoadusque consilio seipsum exhibuit, culpam dixit, quod male gestum est correxit, de reliquo emendaturum se fore spopondit. Que res mediocre non tulit iudicium, antecessores meos super illam terram illamque ecclesiam habuisse primatum. Vltimum quasi robur totiusque cause firmamentum prolata sunt antecessorum [f.65v]uestrorum Gregorii, Bonifacii, Honorii, Vitaliani, Sergii, item Gregorii, Leonis, item ultimi Leonis priuilegia atque scripta, que Dorobernensis ecclesie presulibus Anglorumque regibus aliis atque aliis temporibus uariis de causis sunt data aut transmissa. (Reliqua enim reliquorum tam autentica quam eorum exemplaria in ea combustione atque abolicione quam ecclesia nostra ante quadriennium perpessa est penitus sunt absumpta). Hiis atque aliis que particulatim breuiterque explicari non possunt ex parte nostre ecclesie in causa peroratis, contra tantam tantarum auctoritatum euidenciam paucissimas contradictiones opposuit, epistolam illam precipue ferens in medium qua beatus Gregorius Londoniensem atque Eboracensem ecclesiam pares esse nec alteram alteri subiacere instituit. Quam scripturam cum in rem nichil facere concordi sentencia cuncti protinus definissent, pro eo quod nec ego Londoniensis episcopus essem nec de Londoniensi ecclesia esset questio instituta, uertit se ad alia egena atque infirma argumenta que post paucam moram Christo reuelante paucis sunt obiectionibus aboleta. Quem cum rex dulci paternaque reprehensione argueret quod contra tantam argumentorum copiam tam inops rationum uenire presumpsisset, respondit se antea ignorasse Dorobernensem ecclesiam tot tantisque auctoritatibus tamque perspicuis rationibus esse munitam. Versus itaque ad preces est ; rogauit enim regem ut me rogaret quatinus omnem mentis rancorem aduersus eum pro hac causa conceptum ommitterem, pacem diligerem, concordiam facerem, aliqua que mei essent iuris caritatis studio ei concederem. Cui peticioni ego libenter et cum gratiarum actione assensum prebui, quia miserante Deo non ego sed ille prisce consuetudinis uiolator causa erat istius scandali. Facta est igitur communi omnium astipulacione de hac re quedam scriptura, cuius exemplaria per principales Anglorum ecclesias distributa futuris semper temporibus testimonium ferant [f.66r]ad quem finem causa ista fuerit perducta. Cuius exemplar uobis quoque quibus sanctam totius mundi ecclesiam a Deo constat esse commissam transmittendum curaui, ut ex hoc atque aliis que transmissa sunt perspicue cognoscatis ex more antecessorum quid michi, quid ecclesie Christi quam regendam suscepi, concedere debeatis. Quod peto honeste et sine dilatione per indultum sedis apostolice priuilegium fieri, quatinus ex hoc quoque quantum me diligatis euidenter possit ostendi ; de me autem reuera estimate quod de fideli ac seruo beati Petri ac uestro sancteque Romane ecclesie. Nunquam enim res quelibet de archa pectoris mei eicere quauis occasione poterit inauditam illam humilitatem quam mihi extremo hominum tantis indigno honoribus Rome exhibuistis, quodque duo pallia, unum de altari ex more et alterum quo sanctitas uestra missas celebrare consueuerat, ad ostendendam circa me beniuolenciam uestram mihi impendistis ; illud quoque quod omnibus quorum mediator extiti quicquid iuste ac salubriter petierunt me interueniente protinus concessistis : ut taceam alia plura que in hac parte ab his minime discrepant, queque mihi memoriam uestri nominis si quid boni facio dulciter representant. Epistolam quam Berengerio scismatico, dum adhuc Cadomensi cenobio preessem, transmisi paternitati uestre sicut precepistis transmittere curaui. Omnipotens Dominus uitam uestram ad honorem sancte ecclesie uestris dispositionibus diuinitus commisse in tempore prolixam faciat, quatinus post tempus que sine tempore sunt prolixa eternitatis spacia uobis concedat.

Sur le même sujet, il écrivit ainsi à Hildebrand, de l’Église romaine137 : La querelle que l’archevêque de l’Église d’York a soulevée contre moi au sujet de la primatie et de la sujétion de certains évêques a été entendue et réglée selon le précepte du siège apostolique. J’ai transmis à notre seigneur le pape un bref compte rendu chronologique de la gestion de ce litige que je veux et vous demande de lire avec le soin qui convient, en sorte que votre charité tienne pour très certain ce qu’à moi ainsi qu’à mon Église, le siège apostolique doit concéder en le confirmant et le confirmer en le concédant par un privilègebb.

De eadem re scripsit Hildebrando Romane ecclesie archidiacono, ita : Calumnia quam Eboracensis ecclesie antistes aduersum me mouit de primatu et subiectione quorundam episcoporum secundum preceptum apostolice sedis audita atque determinata est. Cuius negocii gestionem breuiter ex ordine scriptam domino nostro pape transmisi, quam uolo et rogo a uobis competenti diligencia legi, quatinus caritas uestra certissimum teneat quid michi ecclesieque [f.66v]mee sedes apostolica confirmando concedere et concedendo confirmare per priuilegium debeat.

À cela, Hildebrand répondit à Lanfranc138 :

Ad hec Hildebrandus respondit Lanfranco :

Nous avons écouté de bon gré la demande de vos envoyés, mais nous déplorons grandement de n’avoir pu satisfaire votre volonté en vous envoyant un privilège alors que vous étiez absent comme ceux-ci le réclamaient. Que votre sagesse ne le prenne pas mal, car si nous avions constaté qu’on ait, de nos jours, accordé ce privilège à un évêque absent, nous aurions assurément rendu cet honneur à votre piété, par la charité la plus prompte, sans effort de votre part. C’est pourquoi il nous paraît nécessaire que vous veniez en visite ad limina, afin que nous puissions ensemble avec vous, sur ce qu’il convient sur cette affaire et d’autres, discuter et décidercc.

Verba legatorum uestrorum gratanter excepimus, sed quod uoluntati uestre in mittendo absenti persone uestre priuilegio ut illi petebant rite non potuimus satisfacere ualde doluimus. Neque id egre ferat uestra prudencia ; quoniam si alicui episcoporum nostris temporibus absenti hoc concessum fuisse uidissemus, profecto religioni uestre promptissima caritate honorem hunc absque uestra fatigatione impenderemus. Vnde necessarium nobis uidetur uos limina apostolorum uisitare, quatinus de hoc et ceteris una uobiscum efficatius quod oportuerit consulere ualeamus atque statuere.

XII - Concile de Londres en 1075.

XII En l’an de l’Incarnation du Seigneur 1075, la neuvième année du règne de Guillaume, glorieux roi des Anglais, fut réuni à Londres dans l’église du bienheureux apôtre Paul un concile de toute la terre d’Angleterre : les évêques et aussi les abbés ainsi que de nombreux religieux, à la convocation et sous la présidence de Lanfranc, archevêque de la Sainte Église de Doroberne et primat de toute l’île de Bretagne139 ; parmi les personnes vénérables siégeant avec lui140 : Thomas, archevêque d’York, Guillaume, évêque de Londres, Geoffroi, de Coutances (quoiqu’évêque d’outre-mer, il siégeait avec les autres au concile, car il détenait de nombreuses possessions en Angleterre), Vauquelin, de Winchester, Hermann de Sherborne, Wulfstan de Worcester, Gautier de Hereford, Gison de Wells(c’est-à-dire Bath), Rémy de Dorchester ou Lincoln, Herfast de Elmham ou Norwich, Stigand de Selsey, Osbern d’Exeter, Pierre de Lichfield141. L’Église de Rochester à cette même époque était privée de pasteur142. L’évêque de Lindisfarne (c’est-à-dire Durham)143 avait une excuse canonique pour ne pas être présent au concile. Et parce que, depuis de nombreuses années, l’habitude de réunir des conciles au royaume d’Angleterre était tombée en désuétude, on remit en vigueur plusieurs décisions qui avaient été notoirement définies par d’anciens canons144.

XIIAnno ab incarnatione Domini millesimo lxx quinto, regnante glorioso Anglorum rege Willelmo, anno regni eius nono, congregatum est Londonie in ecclesia beati Pauli apostoli consilium tocius Anglice regionis : episcoporum abbatum necnon et multarum religiosi ordinis personarum, iubente atque eidem consilio presidente Lanfranco, sancte Dorobernensis ecclesie archipresule tociusque Britannie insule primate, consedentibus secum uiris uenerabilibus Thoma Eboracensi arcbiepiscopo, Willelmo Londoniensi episcopo, Goisfrido Constantiensi (qui cum transmarinus esset episcopus in Anglia multas possessiones habens cum ceteris in consilio residebat), Walchelino Winconiensi, Hermanno Siraburnensi, Wlfstano Wirecestrensi, Walterio Herefordensi, Gisone Vellensi (id est, Batensi), Remigio Dorcacensi siue Lincoliensi, Herfasto Helmeanensi seu Norwicensi, Stigando Selengensi, Osberno Exoniensi, Petro Liciferdensi. Rofensis ecclesia per idem tempus pastore carebat. Lindisfarnensis (qui et Dunelmensis) episcopus canonicam habens excusationem consilio interesse non poterat. Et quia multis retro annis in Anglico regno usus consiliorum obsoleuerat, renouata sunt nonnulla que antiquis etiam noscuntur canonibus definita.

En vertu du quatrième concile de Tolède, des conciles de Milève et de Braga, il fut statué que chacun siégerait en fonction de la date de son ordination sauf ceux qui, selon une ancienne coutume ou des privilèges de leurs Églises, détiendraient des sièges plus dignes145. À ce sujet, on interrogea les vieillards et ceux qui étaient avancés en âge sur ce qu’ils avaient vu par eux-mêmes ou ce qu’ils avaient reçu de vrai ou de probable de leurs ancêtres ou des plus anciens. Un délai pour rendre la réponse fut demandé et accordé jusqu’au lendemain. Ainsi, le jour suivant, il fut rapporté unanimement que l’archevêque d’York devait siéger à la droite de celui de Doroberne, l’évêque de Londres à gauche et celui de Winchester à côté de celui d’York. Si toutefois celui d’York était absent, celui de Londres serait à droite [de Lanfranc] et celui de Winchester à gauche146.

Ex consilio [f.67r]igitur Toletano iiiio Mileuitano atque Bracharensi statutum est ut singuli secundum ordinationis sue tempora sedeant, preter eos qui ex antiqua consuetudine siue suarum ecclesiarum priuilegiis digniores sedes habent. De qua re interrogati sunt senes et etate prouecti, quid uel ipsi uidissent uel a maioribus uel antiquioribus ueraciter atque probabiliter accepissent. Super quo responso petite sunt inducie ac concesse usque in crastinum. Crastina autem die concorditer perhibuere quod Eboracensis archiepiscopus ad dexteram Dorobernensis sedere debeat, Londoniensis episcopus ad sinistram, Wentanus iuxta Eboracensem. Si uero Eboracensis desit, Londoniensis ad dexteram Wentanus ad sinistram.

Que selon la « Règle du bienheureux Benoît », le « Dialogue » de Grégoire et l’ancienne coutume des établissements réguliers, les moines tiennent dignement leur rang ; qu’à la garde des enfants principalement et des jeunes moines soient assignés en tous lieux des maîtres appropriés147, qu’ils leur apportent des lumières pendant la nuit ; qu’en règle générale, ils soient privés de tout bien sauf ce qui leur aura été concédé par leurs supérieurs148. Cependant, si quelqu’un était surpris, au moment de la mort, à posséder quelque chose en propre, sans la permission susdite, et qu’il ne l’ait pas rendue avant de mourir, après avoir confessé son péché dans un esprit de pénitence et dans la douleur, on ne sonnerait pas les cloches pour lui, on ne consacrerait pas non plus l’hostie salvatrice pour son pardon, et il ne serait pas non plus enseveli au cimetière149.

Ex Regula beati Benedicti, ex Dyalogo Gregorii et antiqua regularium locorum consuetudine ut monachi ordinem debitum teneant : infantes precipue et iuuenes in omnibus lacis deputatis sibi idoneis magistris custodiam habeant, nocte luminaria ferant ; generaliter omnes nisi a prelatis concessa proprietate careant. Si quis uero aliquid proprii sine prefata licencia habere in morte fuerit deprehensus, nec ante mortem id reddiderit cum penitencia et dolore peccatum suum confessus, nec signa pro eo pulsentur nec salutaris pro eius absolutione hostia immoletur nec in cymiterio sepeliatur.

En s’appuyant sur les décrets des souverains pontifes, comme Damase et Léon150, ainsi que sur les conciles de Sardique151 et de Laodicée152, dans lesquels il est interdit qu’il y ait des sièges épiscopaux dans des domaines ruraux, a été concédé, par la générosité royale153 et par l’autorité synodale, le transfert de trois évêques de domaines ruraux à des villes : Hermann de Sherborne à Salisbury, Stigand de Selsey à Chichester, Pierre de Lichfield à Chester154. De quelques-uns qui se trouvaient encore dans des domaines ruraux ou des villages, le cas fut renvoyé à l’audience du roi qui, à ce moment-là, guerroyait de l’autre côté de la mer155.

Ex decretis summorum pontificum Damasi uidelicet et Leonis, necnon ex consiliis Sardicensi atque Laodicensi, in quibus prohibetur episcopales sedes in uillis existere, concessum est regia munificencia et synodali auctoritate prefatis tribus episcopis de uillis ad ciuitates transire : Hermanno de Siraburna ad Selesberiam, Stigando de Selengeo ad Cicestrum, Petro de Licifelde ad Cestrum. De quibusdam qui in uillis seu uicis adhuc degebant dilatum est usque ad regis audientiam, qui in transmarinis partibus tunc temporis bella gerebat.

En vertu de nombreux décrets des prélats romains et de diverses autorités des sacrés canons, qu’on ne garde pas ou qu’on n’ordonne pas un clerc étranger ou un moine sans lettres de recommandation156.

Ex multis Romanorum presulum decretis diuersisque sacrorum canonum auctoritatibus, ne quis alienum clericum uel monachum sine com[f.67v]mendaticiis litteris retineat uel ordinet.

Pour réprimer l’insolence de quelques indiscrets, il fut interdit d’un commun accord de parler au concile sans la permission du métropolitain, à l’exception des évêques et des abbés.

Ad comprimendum quorundam indiscretorum insolenciam, ex communi decreto sancitum est ne quis in consilio loquatur preter licenciam a metropolitano sumptam, exceptis episcopis et abbatibus.

En vertu des décrets de Grégoire le Majeur et aussi de Grégoire le Mineur, que personne ne prenne pour épouse une femme de sa propre parenté ou de la parenté d’une épouse défunte ou de la veuve d’un parent jusqu’au septième degré de parenté de part et d’autre157.

Ex decretis Gregorii Maioris necnon et Minoris, ut nullus de propria cognatione uel uxoris defuncte seu quam cognatus habuit uxorem accipiat, quoadusque parentela ex alterutra parte ad septimum gradum perueniat.

Que personne n’achète ou ne vende les ordres sacrés ou un office ecclésiastique qui a trait au soin des âmes. En effet, ce crime a été condamné d’abord par l’apôtre Pierre chez Simon le Magicien, ensuite interdit et frappé d’excommunication par les saints Pères158.

Ut nullus sacros ordines seu officium ecclesiasticum quod ad curam animarum pertineat emat uel uendat. Hoc enim scelus a Petra apostolo in Symone Mago primitus dampnatum est, postea a sanctis patribus uetitum et excommunicatum.

Qu’il ne soit pas suspendu, en quelque endroit que ce soit, d’os d’animaux morts, comme si on voulait éviter la peste animale ; que ne soient pas exercés de sortilèges ou d’aruspices, de divinations ou d’autres œuvres diaboliques de ce genre. En effet, les canons sacrés ont interdit l’ensemble de ces pratiques et ont excommunié, après décision, ceux qui en exercent de semblables159.

Ne ossa mortuorum animalium quasi pro uitanda animalium peste alicubi suspendantur ; ne sortes uel aruspicia seu diuinationes uel aliqua huiusmodi opera dyaboli ab aliquo excerceantur. Hec enim omnia sacri canones prohibuerunt, et eos qui talia exercent data sentencia excommunicauerunt.

En vertu des conciles d’Elvire160 et du onzième de Tolède161, qu’aucun évêque ou abbé ou bien quelqu’un du clergé ne décide d’une sentence de mort ou de la mutilation d’un membre ou encore n’accorde la faveur de son autorité à ceux qui exercent la justice.

Ex consiliis Eliberitano et Toletano undecimo, ut nullus episcopus uel abbas seu quilibet de clero hominem occidendum uel membris truncandum iudicet, uel iudicantibus sue auctoritatis fauorem accommodet.

Moi, Lanfranc, archevêque de Doroberne, j’ai souscrit.

Ego Lanfrancus Dorobernensis archiepiscopus subscripsi.

Moi, Thomas, archevêque de l’Église d’York, j’ai souscrit.

Ego Thomas Eboracensis ecclesie archiepiscopus subscripsi.

Ont souscrit également les autres évêques et abbés qui étaient présentsdd162.

Subscripserunt et alii episcopi et abbates qui interfuerunt.

XIII - Consécration de l’évêque des îles Orcades. Lanfranc, le roi et le bouffon. Consécrations d’Hernost et de Gondulf, évêques de Rochester. Paul abbé de Saint-Alban.

XIII Après cela, Thomas d’York demanda humblement par lettre à Lanfranc de lui envoyer les deux évêques de Dorchester et de Worcester, pour consacrer un clerc que Paul, comte des îles Orcades, lui avait envoyé pour qu’il soit ordonné évêque de ces contrées, affirmant qu’à l’avenir, il ne demanderait, sous ce prétexte, aucune sujétion de ces évêquesee. Consentant à sa requête, Lanfranc écrivit aux évêques Wulfstan de Worcester et Pierre de Chester d’aller, comme Thomas le demandait, à la consécration dudit clerc, au jour que lui-même [Lanfranc] indiquerait163.

XIII Post hec Thomas Eboracensis humiliter rogauit per epistolam Lanfrancum, ut mitteret sibi duos episcopos Dorchacestrensem et Wigornensem ad sacrandum quendam clericum, quem Paulus comes Orcadum insularum illi miserat ad ordinandum illis partibus episcopum, affirmans nullam in posterum se horum episcoporum hac de causa quesiturum subiectionem. Cuius peticioni Lanfrancus annuens, scripsit episcopis Wlstano Wigornensi et Petro Cestrensi, ut Thome sicut petebat occurrerent ad predicti clerici consecrationem, ad diem quem ipse nominaret.

Dans un faubourg de la cité de Cantorbéry, il y a une église Saint-Martin dans laquelle il y eut, à ce que l’on rapporte, dans les temps anciens, un siège épiscopal et qui eut, comme l’on dit, un évêque, avant que Lanfranc ne parvienne dans ces régions164. Mais comme, selon l’autorité des canons, s’applique le précepte : « Qu’il n’y ait pas deux évêques en même temps dans une seule cité », Lanfranc statua que dorénavant un évêque ne serait plus ordonné en ce lieu165.

[f.68r]In suburbio ciuitatis Cantuarie est quedam Sancti Martini ecclesia, in qua (ut fertur) priscis temporibus fuit sedes episcopalis, et (ut aiunt) episcopum habuit antequam ad illas partes transiret Lanfrancus. Sed quia auctoritate canonum constat preceptum, « Ne in una ciuitate duo pontifices simul habeantur », statuit Lanfrancus ne ulterius ipsi loco ordinaretur episcopus.

Lors d’une fête – l’une des trois grandes dans lesquelles le roi, couronné, avait coutume de réunir sa cour – au jour de la célébration, comme le roi, paré du diadème et des vêtements royaux, siégeait à table avec Lanfranc à côté de lui, un bouffon, voyant le roi rayonnant d’or et de pierres précieuses, s’écria dans la grande salle d’une voix pleine de flatterie : « Voici que je vois Dieu ! Voici que je vois Dieu ! ». Lanfranc se tournant vers le roi, dit : « Ne souffrez pas qu’on vous impose de telles paroles ; elles ne conviennent pas pour un homme mais pour Dieu. Ordonnez que cet individu soit durement fouetté pour qu’il n’ait plus jamais l’audace de réitérer de tels propos ». Le roi ordonna qu’il en soit fait selon les mots de Lanfranc. En homme très prudent il savait que le troisième Hérode mourut frappé par un ange pour cette raison qu’il n’avait pas refusé les paroles de flatteurs qui l’acclamaient comme Dieu166.

In quadam festiuitate – de tribus magnis in quibus rex coronatus solebat tenere curiam – die festiuitatis cum rex dyademate et indumentis regalibus ornatus sederet ad mensam et Lanfrancus iuxta eum, quidam scurra uidens regem auro et gemmis radiantem exclamauit in aula magna adulacionis uoce et dixit, « Ecce Deum uideo ! Ecce Deum uideo ! ». Lanfrancus conuersus ad regem ait, « Nolite talia pati imponi uobis ; non sunt hec hominis sed Dei. Iubete illum acriter uerberari, ne unquam audeat talia iterare ». Quod rex iuxta uerbum illius fieri iussit. Nouerat uir prudentissimus quod tertius Herodes ideo ab angelo percussus interiit, quia adulatorum uerba, que quasi Deo sibi acclamabant, non respuit sed suscepit.

Lanfranc rétablit lui-même l’Église de Rochester et y ordonna évêque un moine du Bec nommé Hernost. À sa consécration, on choisit le verset de l’Évangile : « Apportez vite la plus belle robe… »167. Tout en écoutant, Lanfranc prédit que celui-ci mourrait bientôt, et c’est ce qui se produisit. En effet, comme il était décédé avant la fin de la première année de son épiscopat, Gondulf lui succéda. C’était un moine du Bec, homme aimable à Dieu et religieux, qui persévéra [dans sa charge] jusqu’au temps de saint Anselme et du roi Henri168. Il restaura encore en son état d’autrefois l’abbaye Saint-Alban où il plaça comme abbé, Paul, moine de Caen. Celui-ci y établit l’observance et la pratique de l’office ecclésiastique, comme on peut le voir encore aujourd’hui169.

Ecclesiam Rofensem ipse instaurauit et in ea episcopum ordinauit, Beccensem monachum nomine Hernostum. In cuius consecracione inuentus est euangelii uersus : « Cito proferte stolam primam, et cetera ». Quod cum audisset Lanfrancus predixit eum cito moriturum, et sic contigit. Namque ei in episcopatu nondum anno completo decedenti successit Gundulfus, et ipse monachus Beccensis, uir Deo amabilis et religiosus qui perseuerauit usque ad tempora sancti Anselmi et regis Henrici. Abbatiam quoque Sancti Albani restituit in pristinum statum, in qua posuit abbatem Paulum Cadomensem monachum, qui ibi ordinem et ecclesiastici officii usum instituit sicut est cernere usque hodie.

XIV - Le diacre démoniaque à la messe. Constructions à Cantorbéry.

XIV Un jour, tandis que Lanfranc célébrait la messe et qu’il était arrivé au moment où il prenait entre ses mains le corps du Seigneur, le diacre qui le servait à la messe, poussé par un démon, agrippa de ses mains l’archevêque par les épaules. Le vénérable pontife, aucunement troublé, de sa main droite retournée le saisit par les cheveux et le fit tomber à ses pieds. La messe achevée, il ordonna qu’on le conduise à l’infirmerie où il demeura quelques jours dans sa démence. Celle-ci ne tourmentait pas beaucoup le possédé si ce n’est en le maintenant dans l’égarement : il regardait de fait ceux qui étaient là avec des éclats de rire, mais répondait à ce qu’on lui disait. Cependant, ils voyaient une sorte de tumeur se déplaçant sur ses membres ; si quelqu’un voulait y poser la main, elle bondissait aussitôt à un autre endroit. Or, un jour le vénérable évêque de Rochester, Gondulf, dont il a été question, se trouva là : alors qu’il avait voulu imposer la main sur cette tumeur, elle sauta autre part. Et l’évêque de dire : « Elle saute vraiment comme un petit chat ! ». Le démon répondit : « Pas comme un chat, mais comme un petit chien ». Mais il disait des choses abominables sur quelques frères du même lieu. Ils désignèrent alors quelqu’un en disant que le malade n’aurait pas de quoi dire à son sujet. À ce propos, le possédé commença à soutenir que celui dont ils parlaient n’oserait jamais venir en sa présence. Quand ce frère l’eut appris, il craignit que par hasard il ne lui reprochât faussement quelque fait170. Alors, de sages frères [lui] conseillèrent de parler à l’archevêque dans une confession sincère, lui révélant toute sa vie et, ainsi, avec l’absolution et la bénédiction du prélat, de se rendre en toute confiance auprès du démoniaque. Il fit sans retard ce qu’on lui conseillait et, après être bientôt entré, il se tint devant lui. Alors, ceux qui étaient présents disaient au démoniaque : « Voici qu’est présent celui que tu menaçais. Dis si tu sais quelque chose sur lui ». Et lui, le regardant d’un œil torve, dit en éclatant de rire : « Voilà bien un mauvais présage ; de quelle manière tu es maintenant rebouilli et blanchi ! Qui t’a ainsi rebouilli et blanchi ? ». Et comme les autres le pressaient de prononcer ce qu’il menaçait de dire auparavant, il ne dit plus rien. Dès lors il fut donné de comprendre que la vertu de la confession et de l’absolution ôte au diable ou le souvenir du péché, qui aura été confessé avec sincérité ou, au moins, le pouvoir d’accuser un homme. D’où ce que dit le bienheureux Augustin : « Si tu as été ton propre accusateur et le Seigneur, ton libérateur, que sera-t-il, lui, sinon un calomniateur ? »171. Après quelques jours, par la miséricorde de Dieu et par l’aide du grand évêque Lanfranc, avec les prières des frères du siège saint172, cet homme fut libéré de cette peste et retrouva sa santé première. Cela, je l’ai entendu du bienheureux archevêque Anselme qui le rapportait à plusieurs autres173.

XIV Quadam die dum missam celebraret, et uentum esset ad horam qua corpus Domini manibus accepit, diaconus qui ad missam sibi ministrabat peruasus [f.68v]a demone arripuit archiepiscopum manibus per scapulas. Venerabilis antistes in nullo turbatus reflexa manu dextera per capillos eum tenuit, et ante pedes suos adduxit. Percelebrata missa in domum infirmorum iussit illum perduci, ubi per aliquot dies in eadem insania permansit ; non autem multum uexabat possessum, nisi quia in amentia illum tenebat : uidebat uero presentes cum cachinno, respondens ad ea que dicebantur. Videbant autem quendam tumorem per membra dissilientem ; et si quis uoluisset manum superponere, statim in alium locum exiliebat. Contigit autem uenerabilem predictum Gundulfum presulem Rofensum adesse, qui cum uoluisset manum super tumorem illum imponere dissiliit aliorsum. Et ait episcopus, « Reuera salit sicut paruus catus ! ». Respondit demon, « Non ut cattus, sed quasi catellus ». Dicebat autem de quibusdam eiusdem loci fratribus quedam nefanda. Tunc nominauerunt quendam, dicentes quoniam de illo non haberet quid diceret. At ille cepit affirmare quia nunquam ille quem dixerant auderet in presenciam suam uenire. Quod cum frater audisset, timuit ne forte aliquid sibi perperam gestum improperaret. Tunc sapientes fratres dederunt consilium ei, ut cum archiepiscopo loquens puram confessionem faceret, reuelans ei totam uitam suam ; et sic fiducialiter cum absolutione et benedictione eius iret ad demoniacum. Nec mora fecit quod sibi consulebatur, et mox ingressus ante eum stetit. Tunc qui aderant dicebant demonioso, « Ecce adest cui minitabaris. Die si quid de eo nosti ». At ille in eum toruo respectans oculo ait cachinnans, « Proth malo omine, quomodo es nunc rebullitus et candidatus ! Quis te sic rebulliuit et dealbauit ? ». Et cum ab aliis urgeretur ut diceret quod antea se dicturum minabatur, nichil plus dixit. Vnde datur intelligi quia uirtus confessionis et absolucionis aufert dyabolo aut memoriam peccati, de quo pura confessio facta fuerit, [f.69r]aut certe potestatem hominem accusandi. Vnde beatus Augustinus : « Si », inquit, « fueris tui ipsius accusator et Dominus liberator, quid erit ille nisi calumniator ? ». Post aliquot dies Deo miserante, et magno presule Lanfranco cum fratrum sancte sedis orationibus adiuuante, liberatus est ab illa peste et pristine restitutus est sanitati. Hoc beato Anselmo archipresule referente cum aliis pluribus audiui.

XV - Correction des Écritures. Générosité envers les pauvres.

XV Quand le glorieux roi Guillaume demeurait en Normandie, Lanfranc était le chef et le gardien de l’Angleterre, tous les autres chefs lui étant soumis et l’aidant sur ce qui concernait la défense, l’administration ou la paix du royaume, selon les lois de la patrie. Il était assidu à la lecture, aussi bien avant que pendant l’épiscopat, autant qu’il pouvait. Et comme les Écritures étaient fort corrompues par la faute des copistes, il s’appliqua à corriger, dans l’orthodoxie de la foi174, tous les livres, tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, mais aussi les écrits des saints Pères. Il corrigea également jusqu’à la perfection beaucoup de ceux que nous utilisons nuit et jour dans le service de l’Église. Il accomplit non seulement ce travail lui-même mais il y fit encore participer ses disciples. Sur ce sujet, comme on l’a déjà dit au début, c’est à bon droit que la latinité révère avec honneur et amour ce maître. Toute l’Église du monde occidental, tant gauloise qu’anglaise, se réjouit d’avoir été illuminée par la clarté de son travail de correction. Il fut si libéral que l’on disait qu’il n’était sorti d’Italie aucun Lombard aussi généreux. À cette époque, la région transmarine abondait et regorgeait de tous biens que Dieu créa au profit des hommes ; l’archevêque lui-même, [était] doté de nombreuses et riches possessions terriennes175. Mais il voyait combien ces richesses lui pesaient : il préférait, autant que possible, la pauvreté dans la simplicité vestimentaire, conservant la sobriété au milieu de délices de toutes sortes. On lui apportait aussi de considérables et nombreux dons que lui-même distribuait joyeusement à ceux qui le sollicitaient ou aux indigents. Aussi, envers les pauvres, il était si généreux qu’on disait qu’il leur versait tous les ans cinq cents livres en aumône : c’est donc à bon droit qu’a été retenue la parole de l’Évangile du Seigneur prononcée au-dessus de sa tête au cours de sa consécration : « Faites l’aumône et voici que, pour vous, tout sera pur »176. C’est ce qu’il s’appliqua lui-même à faire en tout dévouement. Aux parents indigents de ses moines il accordait des bienfaits en toute bonté et toute équité. Assurément, il pouvait dire : « Dès ma jeunesse, la compassion a grandi en même temps que moi »177.

XV Quando gloriosus rex Willelmus morabatur in Normannia, Lanfrancus erat princeps et custos Anglie, subiectis sibi omnibus principibus et iuuantibus in his que ad defensionem et dispositionem uel pacem pertinebant regni secundum leges patrie. Lectioni assiduus erat, et ante episcopatum et in episcopatu quantum poterat. Et quia scripture scriptorum uitio erant nimium corrupte, omnes tam Veteris quam Noui Testamenti libros, necnon etiam scripta sanctorum patrum, secundum orthodoxam fidem studuit corrigere. Et etiam multa de his quibus utimur nocte ac die in seruitio ecclesie ad unguem emendauit ; et hoc non tantum per se sed etiam per discipulos suos fecit. Qua de causa, ut in principio iam dictum est, merito illum latinitas cum honore et amore ueneratur magistrum ; huius emendationis claritate omnis occidui orbis ecclesia tam Galligana quam Anglica gaudet se esse illuminatam. Ita fuit liberalis, ut diceretur nullum tam largum de Ytalia Lombardum egressum fuisse. Erat ea tempestate transmarina regio plena et abundans omnibus bonis que Deus ad utilitatem hominum creauit ; ipse quoque archiepiscopus, ditatus multis possessionibus, locuples erat. Verum quanti penderet ista in hoc apparebat, quod quantum poterat paupertatem retinebat in uilitate habitus, parsimoniam tenens inter multimodas delicias ; multa quoque et magna afferebantur sibi dona, que ille hillariter rogantibus se uel indigentibus tribuebat. Pauperibus quoque erat ita dapsilis, ut quingentas libras quotannis [f.69v]in elemosinam erogasse dicatur : et merito, nam in consecratione eius repertum est super caput eius euangelicum Domini dictum, « Date elemosinam, et ecce omnia munda sunt uobis ». Quod ipse tota deuocione facere studuit. Consanguineis monachorum suorum indigentibus quam benigne, quam sufficienter beneficia impendebat. Vere dicere poterat : « Ab adolescentia creuit mecum miseratio ».

XVI - Visite d’Anselme à Lanfranc. Lanfranc et les saints anglo-saxons. Découverte de l’anneau d’or.

XVI Pendant ce temps, il arriva que le saint abbé du Bec Anselme, qui avait succédé au bienheureux Herluin, passa en Angleterre : tant pour le bien de son Église, que pour converser avec l’archevêque dont il aimait beaucoup la conversation et les conseils178. Et parvenant auprès de lui, il fut reçu avec une grande affection et l’honneur qui lui était dû. Et comme ils parlaient ensemble et s’entretenaient mutuellement sur de nombreux et divers sujets, l’évêque de Cantorbéry fit savoir à l’abbé, en le déplorant presque, que des gens de cette patrie honoraient certains saints que lui ne voyait pas comme tels. « Il y a surtout, dit-il, un certain Elphège179, archevêque de ce siège, qu’ils prétendent compter non seulement au nombre des saints, mais aussi au nombre des martyrs, alors qu’il semble qu’il n’ait pas été tué pour sa foi au Christ mais parce qu’il n’a pas voulu payer son rachat aux ennemis (qui le retenaient captif) ». À cela, Anselme opposa l’argument suivant : « Il est certain, dit-il, que celui qui n’hésite pas à mourir pour ne pas offenser Dieu en péchant légèrement, hésiterait encore moins à mourir plutôt que d’irriter Dieu par quelque grave péché. Et, de fait, il est plus grave pour quiconque de renier le Christ que de léser financièrement un tant soit peu ses proches pour sa rançon ; mais c’est du moins ce qu’Elphège n’a pas voulu faire. C’est pourquoi il aurait encore bien moins renié le Christ si une populace insensée l’avait enchaîné, le menaçant de mort pour cela. Il est donné de comprendre par-là quelle force de justice possédait son cœur quand il préféra donner sa vie plutôt que de scandaliser ses proches par mépris de la charité. Et ce n’est pas injuste, me semble-t-il, de le compter parmi les martyrs, lui dont on proclame qu’il a volontairement accepté la mort pour la justice. Car le bienheureux Jean-Baptiste aussi, que toute l’Église de Dieu tient et vénère comme un des premiers martyrs, eut la tête tranchée selon le vœu d’une danseuse, non qu’il refusât de renier le Christ mais qu’il refusa de taire la vérité pour la défense de la loi divine. Et quelle différence entre mourir pour la justice et mourir pour la vérité ? La parole sacrée atteste que le Christ est vérité et justice : lui-même a dit en effet : “Je suis la vérité”180 ; et l’Apôtre : “Pour nous, le Christ s’est fait sagesse et justice de Dieu”181. Celui qui meurt donc pour la vérité et la justice meurt pour le Christ ; or, celui qui meurt pour le Christ est tenu pour martyr au témoignage de l’Église. Assurément, le bienheureux Elphège a souffert pour la justice autant que saint Jean pour la vérité. Pourquoi quelqu’un contesterait-il à l’un plus qu’à l’autre qu’il est un vrai et saint martyr, puisqu’une égale raison donna à chacun des deux le courage d’affronter la mort ? ». Entendant cela, Lanfranc approuva et accueillit volontiers l’argument, louant la sagesse de cet homme et la subtile clairvoyance de son intelligence, clairvoyance appuyée sur la ferme vérité. Et désormais, il vénéra pieusement le bienheureux Elphège comme un vraiment grand et glorieux martyr182.

XVI Interea contigit sanctum abbatem Becci Anselmum, qui beato Herluino successerat, transire in Angliam : tum pro utilitatibus ecclesie sue, tum ut cum archiepiscopo loqueretur cuius colloquium et consilium multum amabat. Et perueniens ad illum cum magno amore et debito honore susceptus est. Cumque simul loquerentur et ad inuicem de diuersis plura conferrent, intimauit abbati antistes Cantuariensis quasi conquerendo quod homines illius patrie colerent quosdam sanctos quos ille non affectaret. « Et maxime », ait, « quendam Effegum, huius sedis archipresulem, quem non solum inter sanctos sed et inter martires numerare contendunt, cum constet illum non pro Christi fide sed quia ab inimicis (a quibus captus tenebatur) se redimere noluerit interemptum fuisse ». Ad hec Anselmus huiusmodi reddit rationem. « Certum est », inquit, « quia is, qui ne leuiter peccando Deum offendat mori non dubitat, multo magis mori non dubitaret priusquam aliquo graui peccato Deum exacerbaret. Et reuera grauius est Christum negare quam aliquem pro sua redempcione homines suos ablatione ipsorum peccunie ad modicum grauare ; sed quod minus est Elfegus facere noluit. Multo igitur minus Christum negaret, si uesana plebs eum ad hoc mortem intentando constringeret. Vnde datur intelligi quanta uis iusticie pectus eius possederit, quando uitam suam maluit dare quam spreta caritate proximos suos scandalizare. Nec immerito, ut reor, inter martires computatur qui pro iustitia mortem sponte suscepisse predicatur. Nam et beatus [f.70r]Iohannes Baptista, quem tota Dei ecclesia precipuum martirem credit et ueneratur, non quia Christum negare sed quia pro defensione legis diuine ueritatem noluit tacere ad uotum saltatricis capite plexus est. Et quid distat pro iusticia mori uel mori pro ueritate ? Constat testante sacro eloquio quia ueritas et iusticia Christus est : ipse enim dicit, “Ego sum ueritas” ; et Apostolus, “Christus factus est nobis a Deo sapiencia et iusticia”. Qui ergo pro ueritate et iustitia moritur pro Christo moritur ; qui autem pro Christo moritur, ecclesia teste, martir habetur. Beatus uero Elphegus eque pro iusticia, ut sanctus Iohannes pro ueritate, passus est. Cur ergo plus de unius quam de alterius uero sanctoque martirio quisque ambigat, cum par causa in mortis perpessione utrunque detineat ? ». Audiens hoc Lanfrancus gratanter rationem approbans accepit, collaudans uiri sapientiam et perspicacem ingenii subtilitatem firma ueritate subnixam. Et deinceps beatum Elphegum ut uere magnum et martirem gloriosum deuote ueneratus est.

Entre-temps, il a été rapporté à Lanfranc lui-même qu’une nuit, l’abbé Anselme précédemment nommé, venant vers son lit après les matines, y trouva un anneau d’or. Faisant d’abord sur celui-ci le signe de la croix du Christ (de peur que ce ne fût une illusion du démon), il se saisit réellement de cet anneau et le montra à tous ceux entre les mains desquels passaient les biens du monastère, mais nul n’avoua l’avoir perdu ; ensuite, cet anneau a été vendu et [son montant] dépensé à l’usage des frères. Quand l’archevêque entendit cela, il répondit à celui qui le lui avait rapporté : « Sache avec certitude qu’après moi il sera archevêque ». Nous savons que cela est arrivé comme il l’avait prédit.

Interea relatum est ipsi Lanfranco quod prememoratus abbas Anselmus una nocte post matutinas ueniens ad lectum suum inuenit in eo anulum aureum, quem prius cruce Christi consignans (ne forte illusio demonis esset) accepit illum uere anulum ; et ostendit omnibus per quorum manus res monasterii transibant, et nullus fassus est se illum perdidisse ; deinde uenditus est ille anulus et in usus fratrum expensus. Quod cum audisset archiepiscopus, referenti sibi respondit, « Certissime scias ilium post me futurum archiepiscopum ». Sicut predixit ita euenisse scimus.

XVII - Qualités et vertus de Lanfranc. Mort de Lanfranc. Travaux d’Anselme dans l’église de Cantorbéry. Reliques de Lanfranc.

XVII Voici en peu de mots ce qu’on a pu dire d’un si grand homme dans un style négligé. Assurément nous croyons que ce que nous avons dit de lui est vrai et nous ne doutons pas qu’il ait mené d’autres actions, plus nombreuses encore que celles-ci, par la grâce de Dieu. Car depuis le temps de sa conversion, il s’est consacré de toute son âme aux œuvres pieuses et il s’est toujours appliqué, avançant de vertu en vertu, à progresser vers le meilleur. Qui peut dignement raconter la clarté de sa sagesse, la subtilité de son intelligence, la bonté de son cœur, la probité de ses travaux, la pureté de son âme ? Il fut en effet ardemment joyeux, humblement soumis, généreux en aumônes, irréprochable dans l’orthodoxie de sa foi, restaurateur de la religion chrétienne, nourricier des pauvres, protecteur des orphelins, consolateur des veuves. Paré de ces qualités et d’autres vertus, il maintint la foi par la droiture de sa vie et termina le cours de sa vie par une bonne mort. En effet, celui qui a vécu dans le bien ne peut pas mourir dans le mal. Et comme en témoigne le bienheureux Augustin, une mauvaise mort précédée d’une bonne vie est inenvisageable. De fait, tandis que le terme de sa vie approchait, [Lanfranc] fut victime d’une maladie qui s’aggrava de jour en jour, au cours de la dix-neuvième année de son archiépiscopat ; le 5 des calendes de juin [28 mai], il vécut son dernier jour sous le règne de Guillaume, fils du roi Guillaume [le Conquérant]183 : douleur incomparable pour tous et deuil inconsolable pour les siens. Il fut enseveli dans l’église du Christ que lui-même édifia184. Et puisque cette église semblait avoir un chevet de petite taille, le bienheureux Anselme, son successeur, s’appliqua à agrandir ce même chevet avant son décès. Ce qui fut commencé par lui et, après sa mort, construit durant plusieurs années, fut enfin achevé – grand et bel ouvrage – par Guillaume qui, après Raoul, le successeur d’Anselme, devint archevêque185. [L’église] fut dédicacée avec grande gloire et surabondance de tous biens, comme l’attestent le clergé et le peuple du royaume qui étaient présents. Et c’est pourquoi, tandis qu’arrivait le jour de cette dédicace, comme c’est la coutume, tous les corps de cette église furent élevés186. Alors un frère, soit par curiosité, soit, ce qui est plus crédible, pour le garder en relique, coupa un morceau de la chasuble du glorieux Lanfranc, morceau duquel se dégagea la douceur d’une odeur merveilleuse. Il le montra aux autres [frères], qui eux aussi sentirent la fragrance de cette odeur. Grâce à cela, on comprend que l’âme de celui dont les vêtements corporels répandent une telle odeur repose dans une grande douceur187. Assurément, cette grâce est surtout accordée à ceux qui, pendant qu’ils vivaient dans leur corps, s’appliquèrent à conserver la pureté du cœur et l’intégrité de la chair jusqu’à la fin de leur vie. Que le Christ, notre Seigneur bienveillant, qui est béni pour l’éternité, daigne donner à son âme le repos de la béatitude éternelle. Amen.

XVII | Hec de tanto uiro perpauca inculto sermone dicta sint. Verum et ea que diximus de illo uera credimus, et plura hiis per gratiam Dei illum egisse non dubitamus. Nam a tempore sue conuersionis toto animo operam dedit religioni, et semper ad meliora tendens de uirtute in uirtutem proficere studuit. Quis digne potest enarrare eius sapientie claritatem, ingenii subti[f.70v]litatem, cordis benignitatem, industrie probitatem, animi puritatem ? Fuit enim alacritate iocundus, humilitate summissus, in elemosinis largus, fide catholicus ; Christiane religionis reparator, pauperum sustentator, pupillorum protector, uiduarum consolator. Hiis aliisque uirtutibus ornatus fidem recte uiuendo seruauit, cursum bene moriendo terminauit. Neque enim potest male mori qui bene uixerit ; nec putanda est mala mors, teste beato Augustino, quam bona uita precesserit. Nam appropinquante termina uite sue decidit in egritudinem, qua in dies ingrauescente anno archiepiscopatus XIXo, Vo. Kalendas Iunii diem clausit extremum, regnante Willelmo filio Willelmi regis : dolor omnibus incomparabilis et luctus inconsolabilis suis. Sepultus est in ecclesia Christi quam ipse edificauit. Et quia ipsa ecclesia paruum caput habere uidebatur, beatus Anselmus successor eius ante decessum suum augmentare studuit ecclesie eiusdem caput. Quod ab eo inchoatum, et post mortem eius per plures annos edificatum, tandem perfectum – magnum opus et pulcrum – a Willelmo, qui post Rodulfum Anselmi successorem archiepiscopus extitit, cum magna gloria et omnium rerum habundantia dedicatum est, sicut clerus et populus regni testantur qui affuerunt. Itaque cum immineret dies ipsius dedicationis, sicut mos est, omnia corpora de ecclesia elata fuerunt. Tunc quidam frater, siue curiositate seu quod magis credibile est pro reliquiis, habendam de casula gloriosi Lanfranci abscidit particulam, de qua miri odoris suauitas efflagrabat. Ostendit aliis, qui et ipsi senserunt odoris fragrantiam. Qua de re intelligi datur quod anima illius in magna suauitate quiescit, cuius corporis indumenta tanto odore redolent. Que nimirum gratia illis maxime conceditur, qui dum uiuerent in corpore mundiciam cordis et carnis incorruptionem usque ad finem uite seruare studuerunt. Eterne beatitudinis requiem anime illis pius Christus Dominus noster donare dignetur, qui est benedictus in eternum. Amen.

Fin de la vie du grand et glorieux Lanfranc archevêque de Cantorbéry.

[f.71r]Explicit uita magni et gloriosi Lanfranci archiepiscopi Cantuariensis.