- Prologue
- I - Naissance et premières années en Italie. Arrivée en Normandie. Épisode des brigands. Arrivée au Bec. Rencontre avec Herluin.
- II - Débuts de Lanfranc au Bec. La vocation d’un solitaire. Cohabitation difficile avec les frères. Tentation de vivre au désert. Vision d’Herluin. Lettre de Guillaume de Cormeilles.
- III - Lanfranc, conseiller du duc Guillaume. Brouille et réconciliation avec le duc Guillaume. Visite à Rome. Voyage à Rome. Affaire Bérenger. Dispense pour le mariage de Guillaume et Mathilde. Fondation des monastères Saint-Étienne et La Trinité de Caen.
- IV - Deuxième site du Bec devenu insalubre et trop petit. L’école du Bec. Départ pour Caen et abbatiat. Conquête de l’Angleterre.
- V - Formation de Lanfranc. Lanfranc, un cénobite sérieux. Lanfranc élu archevêque de Rouen. Voyage de Lanfranc à Rome pour chercher le pallium de l’archevêque Jean de Rouen.
- VI - Guillaume roi d’Angleterre. Concile de Winchester. Siège de Cantorbéry offert à Lanfranc par les légats. Hésitations de Lanfranc. Acceptation du siège de Cantorbéry. Lettre au pape Alexandre II pour résigner le siège de Cantorbéry.
- VII - Visite d’Herluin à Lanfranc à Cantorbéry. Promotion de moines normands en Angleterre.
- VIII - Entrée des moines dans la nouvelle église du Bec. Lanfranc auprès du duc en Normandie. Consécration par Lanfranc de l’église du Bec le 23 octobre 1077. Départ de Lanfranc pour l’Angleterre. Mort d’Herluin.
- XI - Réforme de l’Église d’Angleterre et reconstructions à Cantorbéry. Restitution des biens usurpés par Odon de Bayeux. Lettre à l’évêque de Chichester.
- X - Arrivée de Lanfranc à Cantorbéry. Consécration de Lanfranc. Consécration de Thomas d’York. Demande de profession d’obéis- sance écrite à Thomas d’York. Refus de Thomas. Intervention de Guillaume le Conquérant. Profession d’obéissance des évêques anglais.
- XI - Voyage de Lanfranc et Thomas à Rome pour recevoir le pallium. Querelle autour de la primatie. Primatie prononcée par le concile de 1072. Serment de Thomas à Lanfranc et aux successeurs de Thomas sous conditions. Lettre de Lanfranc au pape Alexandre II. Lettre de Lanfranc à Hildebrand. Réponse d’Hildebrand.
- XII - Concile de Londres en 1075.
- XIII - Consécration de l’évêque des îles Orcades. Lanfranc, le roi et le bouffon. Consécrations d’Hernost et de Gondulf, évêques de Rochester. Paul abbé de Saint-Alban.
- XIV - Le diacre démoniaque à la messe. Constructions à Cantorbéry.
- XV - Correction des Écritures. Générosité envers les pauvres.
- XVI - Visite d’Anselme à Lanfranc. Lanfranc et les saints anglo-saxons. Découverte de l’anneau d’or.
- XVII - Qualités et vertus de Lanfranc. Mort de Lanfranc. Travaux d’Anselme dans l’église de Cantorbéry. Reliques de Lanfranc.
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Notes
Prologue
Commencement du prologue1 sur la vie du grand et glorieux Lanfranc, archevêque de Cantorbéry.
[f.48v]Incipit prologus in uitam magni et gloriosi Lanfranci Cantuariensium archiepiscopi.
Comme plusieurs réclament, sans la trouver, la vie du vénérable Lanfranc, archevêque de Cantorbéry, j’ai voulu en écrire quelque chose dans la mesure de mon modeste talent, de peur que le souvenir d’un si grand homme ne tombe totalement dans l’oubli. Cette entreprise, à ce qu’il me semble, a été négligée jusqu’à maintenant. Il est rare en effet de trouver un quelconque écrit sur ce sujet, sauf ce qu’a inséré occasionnellement le vénérable abbé de Westminster, Gilbert, dans la vie de notre bienheureux père Herluin, quand cela lui parut convenir à cette histoire. J’ai repris et transféré ces éléments dans ma narration, auxquels j’ai adjoint ce que j’ai pu trouver ailleurs ou ce que j’ai entendu dire d’hommes vénérables et sincères. Je me suis donc appliqué à le faire, autant que je le pouvais, afin de révéler que celui qui doit être proposé à l’imitation d’autrui ne reste pas ignoré, mais soit connu pour l’honneur de Dieu et l’utilité des lecteurs2. Et ainsi, ceux qui le voudront pourront savoir qui il a été et d’où il est venu, quelle discipline de vie il a suivie, comment il est venu à la vie religieuse puis à l’abbatiat, ensuite à l’archiépiscopat, de quelle façon il quitta la lumière de ce monde3. Et de cela je n’ai pas pu apprendre tout ce qui aurait dû en être dit. Ainsi, que personne ne doive s’irriter contre moi qui ai osé entreprendre cet important sujet (digne), ignorant la science du langage, car j’ai estimé qu’il était préférable que moi j’en parle n’importe comment plutôt qu’on n’en dise rien. Si mon style rustique ou mon langage négligé déplaît à quelqu’un et si l’on veut tenir le même propos, mais plus élégamment, qu’on ne perde pas, je vous en prie, le sens des faits en modifiant les mots, sauf à y trouver par hasard quelque chose de faux4.
[f.49r]Quoniam a pluribus queritur uita uenerabilis Lanfranci Dorobernensis archipresulis nec inuenitur, uolui de eo aliquid scribere pro tenuitate ingenii mei, ne omnino tanti uiri memoria silentio deleatur. Opus siquidem, ut michi uidetur, hactenus intermissum ; rarus quippe de eo aliquid scripsisse reperitur, preter quod in uita beati patris nostri Herluini uenerabilis abbas Westmonasterii Gislebertus quasi ex occasione inseruit, quantum ad ipsam historiam pertinere uisum fuit. Que exinde mutuans et in hanc narrationem transferens adieci que alibi inuenire potui, siue que a uenerabilibus ac ueracibus uiris audiui. Hoc autem ideo facere studui ut (quantum in me fuit) non lateret qui aliis proponendus ad imitandum foret, sed notus fieret omnibus ad honorem Dei et utilitatem legencium, atque ut nouerint qui scire uolunt quis uel unde fuerit, quam uiuendi institutionem habuerit, quomodo ad religionem ac deinde ab abbaciam et postea ad archiepiscopatum uenerit, seu qualiter de hac luce migrauerit. Et de hiis quidem non omnia que dicenda forent audire potui. Nec quisquam michi succensere debet quod imperitus sermone et scientia aggredi materiam tam dignam ausus fuerim, quia pocius duxi ut ipse aliquid de eo quoquomodo dicerem quam nullus. Quod si cui rusticitas stili et incultus sermo displicuerit et ornatius eadem dicere uoluerit precor ne mutando uerba tollat rei geste sententiam, nisi forte aliquid inesse repperit falsitatis.
Fin du prologue.
Explicit prologus
Cy commence la vie.
Incipit Vita
I - Naissance et premières années en Italie. Arrivée en Normandie. Épisode des brigands. Arrivée au Bec. Rencontre avec Herluin.
Lanfranc, privé dès son premier âge de son père5, auquel il aurait dû succéder dans l’honneur et la dignité, après avoir quitté la cité dans son désir d’apprendre, poursuivit des études de lettres. Demeuré là un certain temps, il revint parfaitement instruit en toute science profane6. Ensuite, ayant quitté sa patrie et traversé les Alpes, il arriva en Gaule au temps du roi des Francs, Henri, et du glorieux duc des Normands, Guillaume, qui soumit l’Angleterre par les armes. Puis, ayant traversé la France, emmenant avec lui des élèves7 de grand nom, il vint en Normandie8. Et demeurant dans la cité d’Avranches, il enseigna quelque temps9. Mais ce très savant maître, considérant que c’est vanité de capter l’oreille des mortels et que toutes choses tendent à ne pas être, à l’exception de celui qui fit tout, qui est éternellement et de ceux qui le cherchent, tourna vers lui son âme et tout son zèle afin d’obtenir son amour. Ce dessein plus parfait de plaire à Dieu qu’il avait puisé dans les lettres, il l’adopta soudain, abandonnant toute chose et abdiquant même sa volonté propre, pour suivre celui qui a dit : « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce lui-même, qu’il prenne sa croix et me suive »10. Et d’autant plus il avait été grand, d’autant plus il choisissait d’être humilié plus bas, aussi décida-t-il de se rendre dans un lieu où il n’y eût aucun lettré pour lui rendre honneur et révérenceb.
Lanfrancus in primeua etate patre orbatus, cum et in honorem et dignitatem succedere deberet, relicta ciuitate amore discendi ad studia litterarum perrexit. Vbi plurimo tempore demoratus, omni scientia seculari perfecte imbutus, rediit. Deinde patria egressus et Alpes transgressus in Gallias uenit tempore Henrici regis Francorum et gloriosi ducis Normannorum Guillelmi, qui Angliam sibi armis subegit. Et pertransiens Franciam, quamplures magni nominis scolares secum habens, in Normanniam peruenit ; et in Abrincatensi cuitate demoratus per aliquod tempus docuit. Considerans uero scientissimus uir quod captare mortalium auram uanitas est, et quia ad non esse tendunt omnia preter eum qui fecit uniuersa, qui semper est, et qui ei intendunt, ad optinendum eius amorem animum conuertit et studium. Quod igitur in litteris perfectius inuenit salutis consilium et placendi Deo arripere statuit : ut relictis omnibus, abdicato etiam sui ipsius iure, illum sequeretur qui dixit, « Si quis uult post me uenire, abneget semetipsum et tollat crucem suam et sequatur me ». Et quia quanto magnus fuerat tanto optabat fieri humilior, locum adire nolebat ubi litterati essent, qui eum honori ac reuerentie haberent.
Cependant, comme il voulait se rendre à Rouen et qu’il faisait route au déclin du jour à travers la forêt au-delà de la rivière Risle11, il tomba alors sur des brigands qui prirent tout ce qu’il avait et qui, après lui avoir lié les mains dans le dos et rabattu le capuchon de sa cape sur les yeux, le détournèrent du chemin et l’abandonnèrent au milieu d’un épais taillis boisé. Saisi de grandes angoisses et ne sachant que faire, il se lamentait sur son infortune. Enfin, se retirant en lui-même dans le silence de la nuit, il voulut s’acquitter envers Dieu des louanges qui lui sont dues. Il ne le put car il ne s’y était pas adonné auparavant. Alors, se tournant vers le Seigneur, « Seigneur Dieu, dit-il, j’ai perdu tellement de temps à apprendre et j’ai usé mon corps et mon âme dans l’étude des lettres sans avoir encore appris comment je devais te prier et m’acquitter envers toi des offices12. Libère-moi de cette épreuve et je chercherai, avec ton secours, à corriger ma vie et à la conformer pour savoir et pouvoir te servir ». À l’apparition de l’aurore, dans son obscurité, il entendit des voyageurs faisant route ; il se mit à leur réclamer secours en criant. À ces cris, ceux-ci prirent d’abord peur, mais, reconnaissant une voix d’homme, ils se dirigèrent vers le son de la voix et lui demandèrent qui il était et ce qu’il voulait. Il leur révéla qui il était et ce qui lui était arrivé. Alors l’ayant délivré, ils le remirent sur la route. Il leur demanda sincèrement de lui indiquer le monastère le plus humble et le plus pauvre qu’ils connaissaient dans la région. Ils répondirent : « Nous ne connaissons aucun monastère plus humble et plus obscur que celui qu’édifia à proximité un homme de Dieu ». Et lui ayant indiqué le chemin, ils partirent13.
lnterea cum uellet ire Rothomagum, iter agebat inclinata iam die per siluam ultra fluuium Rislam ; « et incidit in latrones », qui cuncta que habebat tollentes, ligatis a tergo manibus et capitio cappe ante oculos admoto, abduxerunt illum de uia et inter condensa saltus frutecta dimiserunt. Talibus angustiis comprehensus, nescius quid ageret, suum infortunium lamentabatur. Tandem nocturno silentio in se reuersus uoluit Deo laudes debitas persoluere [f.50r]et non potuit, quia ad hoc antea, non uacauerat. Et conuersus ad Dominum : « Domine Deus », ait, « tantum tempus in discendo expendi et corpus animumque in studiis litterarum attriui, et adhuc quomodo te debeam orare atque laudis officia tibi persoluere non didici. Libera me de hac tribulatione, et ego te auxiliante sic uitam corrigere et instituere curabo, ut tibi seruire ualeam et sciam ». Surgente aurora in ipso crepusculo audiuit uiatores iter carpentes, et cepit uociferando ab eis auxilium petere. Illi audientes primo expauere, ac hinc uocem hominis aduertentes ad sonum uocis perrexere, et quis esset quidue uellet inquirunt. At ille quis esset quid haberet indicauit. Tunc eum soluentes reduxerunt ad uiam. Rogauit sane ut uilius et pauperius cenobium quod in regione noscent sibi demonstrarent. Responderunt, « Vilius et abiectius monasterium nullum scimus quam istud quod in proximo edificat quidam homo Dei ». Et ostendentes uiam discesserunt.
Celui-ci dirigea ses pas dans cette direction, il parvint ainsi au Bec, car nulle part ne se trouvait un monastère réputé plus pauvre et plus obscur14. Il tomba par hasard sur l’abbé qui était occupé à la construction d’un four auquel il travaillait de ses propres mainsc. L’abordant, il lui dit : « Que Dieu te protège ! ». L’abbé le salua à son tour : « Que Dieu te bénisse ! Es-tu Lombard ? »15. Et lui : « Je le suis ». Et l’abbé : « Que veux-tu ? ». « Je veux devenir moine ». Alors l’abbé ordonna à un moine nommé Roger16, qui travaillait à côté, de montrer à Lanfranc le livre de la Règle17. L’ayant lu entièrement, celui-ci répondit qu’il l’observerait volontiers en tous points, avec l’aide de Dieu. Après avoir entendu ces paroles et sachant qui il était et d’où il venait, c’est avec joie que l’abbé lui accorda ce qu’il demandait. Alors, se prosternant face contre terre, il baisa les pieds de l’abbé à travers l’ouverture du four. L’humilité de son cœur et la dignité de son langage inspirèrent à Lanfranc, une vénération pleine d’amour, et c’est alors qu’il devint moine en ce lieud.
At ille gressum illuc uertens Beccum adiit, quo nullum usquam tunc pauperius estimabatur uel abiectius cenobium. Forte tunc abbas extruende fornaci occupatus ipsemet operabatur manibus suis ; et accedens ad eum dixit, « Deus te saluet ! ». Et abbas, « Deus te benedicat ! » inquit. « Es Lombardus ? ». At ille, « Sum ». Et abbas, « Quid uis ? ». « Monachus », ait, « fieri uolo ». Tunc abbas precepit cuidam monacho nomine Rogerio, qui in parte opus suum faciebat, ut illi ostenderet librum Regule ; qua perlecta, respondit omnia Deo se iuuante libenter seruaturum. Hec audiens abbas, et sciens quis esset uel unde, concessit ei quod petebat gaudens ; at ille per os furni procidens in faciem osculatus est pedes eius. Lanfrancus humilitatem animi sermonisque dignitatem in abbate plurimum ueneratus et amans monachus ibi efficitur.
À la suite de cela, le vénérable père Herluin fut rempli d’une immense joie, car, il en était certain, Dieu avait exaucé ses prières. En effet, comme la nécessité de se procurer des vivres le contraignait à demeurer en dehors du monastère, et qu’il n’y avait personne pour présider à l’intérieur et assurer la vie religieuse18, alors qu’il avait souvent prié Dieu, la miséricorde divine lui vint en aide, lui fournissant secours à tout ce qui devait être réalisé. Alors entre eux, on pouvait voir un édifiant combat : l’abbé, qui jusqu’à un âge avancé était resté laïque19, respectait en un si grand docteur l’élévation qui se soumettait entre ses mains ; l’autre, ne tirant aucune vanité de sa science éminente, obéissait en tout avec la plus grande humilité. Attentif, émerveillé, il déclarait que Dieu avait départi la grâce de l’intelligence des Écritures à son abbé. Et il disait : « Quand je considère ce laïc, je ne sais que dire, sinon que l’Esprit souffle où il veut »20. L’abbé conservait à son égard une juste déférence, lui s’appliquait à une soumission totale. L’un et l’autre apportaient au troupeau une forme de vie différente : l’une active, l’autre contemplative21. L’humble abbé, d’une patience extrême, et d’une très grande sobriété physique, sans nul souci de la pompe du siècle, grand connaisseur des lois du pays, était le défenseur des siens contre les injustices et les exactions. Il jouissait d’une grande habileté pour traiter des affaires séculières et témoignait d’une rare expérience en tout ce qui regardait les relations avec l’extérieur ; tant pour bâtir que pour trouver les ressources nécessaires, nul ne pouvait être plus prudent ni plus actif tout en gardant la conformité de son étate22.
Quo facto uenerabilis pater Herluinus gaudio repletus est non modico, quia credebat a Deo preces suas esse exauditas. Nam quia sumptuum procurandorum necessitas extra [f.50v]claustrum illum demorari cogebat, nec erat qui presideret introrsus et religionem asseruaret, multotiens Deum cum exorasset, diuina miseratio sibi accommodauit auxilium, sufficiens ad omnia que agenda forent suffragium. Videres ergo inter eos pium certamen : abbas ex grandeuo laico nuper in clerum promotus uerebatur sibi subditam tanti doctoris celsitudinem ; ille nullam pro eminenti scientia gerens insolentiam humilime ad omnia parebat, attendebat, admirabatur et predicabat quam ipsi in intelligendis scripturis gratiam Deus concesserat. Et dicebat, « Quando attendo laicum istum, nescio quid dicam nisi quia Spiritus ubi ubi uult spirat ». Abbas erga illum debita ueneratione, ille erga eum omnimoda contendebat summissione : forma gregi uterque uiuendi facti, unus actiue, alter contemplatiue. Abbas humilis, patiencie summe, in cura corporis continentissimus, nullam secularis pompe curam gerens, legum patrie scientissimus, presidium erat suis contra iniquos exactores ; ad tractanda causarum secularium negocia et disponenda exteriora peritissimus, in extruendis uel procurandis necessariis nec prudentior nec efficacior, salua religione, esse poterat.
II - Débuts de Lanfranc au Bec. La vocation d’un solitaire. Cohabitation difficile avec les frères. Tentation de vivre au désert. Vision d’Herluin. Lettre de Guillaume de Cormeilles.
Un séculier donna au Bec la terre d’une église vers laquelle Lanfranc fut envoyé afin de la garder et de la restaurer29. Un jour, tandis qu’il revenait du monastère vers ce lieu, il rapporta un chat, entortillé dans une toile et attaché à la selle derrière lui. Alors qu’il faisait route, quelqu’un le rejoignit ; tandis qu’ils cheminaient ensemble, son compagnon de route entendit un miaulement ; d’abord, il s’étonna et regarda autour de lui pour savoir où était le chat dont il entendait la voix. Et ensuite, il remarqua que maître Lanfranc le portait attaché derrière lui et dit : « Maître, que portez-vous là ? ». Il répondit : « Nous sommes envahis de souris et de rats ; et c’est pourquoi j’apporte maintenant un chat, qui va calmer leur frénésie »30. Voilà à quelle humilité un tel homme chercha à se soumettre devant Dieu ! Et, comme il s’était beaucoup humilié, Dieu ne tarda pas à l’élever dès le temps présent.
Quidam secularis uir dedit Beccensi ecclesie terram, ad quam missus est Lanfrancus ut eam seruaret et instauraret. Vna dierum dum de monasterio ad locum illum regrederetur, detulit catum pannis inuolutum post se ad sellam ligatum. Dum iter faceret, quidam adiunxit se illi ; cumque simul pergerent socius uiator audiuit uocem cati, et cepit mirari et circumspicere ubi esset catus cuius audiebat uocem. Tandem auertit magistrum Lanfrancum illum post se ligatum ferre, et ait illi, « Domine quid portas ? ». Respondit, « Mures et rati ualde nobis sunt infesti, et iccirco nunc afferro catum ad comprimendum furorem illorum ». Ecce ad quantam humilitatem tantus uir pro Deo sese summittere curauit ! Et quia se multum humiliauit, et Deus illum exaltare in presenti non distulit.
Cependant, les frères qui étaient alors réunis en ce lieu n’étaient guère lettrés ni pleinement instruits de la religion. Lanfranc, discernant l’apathie de ses frères, le dérèglement de leurs mœurs et la violation de la discipline, observant qu’il y avait même quelques envieux qui craignaient qu’on ne lui donnât autorité sur eux, ne savait quoi faire ni où aller. Il était dégoûté de leurs indignes conversations et aspirait ardemment à la douceur de la vie solitaire31. Simulant alors une maladie de l’estomac, il demanda au jardinier Fulcran de lui apporter chaque jour les racines de certains chardons dont il affirmait qu’elles apporteraient un remède à son mal32. Il agissait ainsi pour habituer son corps à une alimentation compatible avec la vie qu’il se disposait à mener au désert. Mais alors qu’il s’était déjà préparé âme et corps à s’enfuir de nuit, apparut à l’abbé Dom Herluin, qui se reposait dans son lit sans se douter de rien, un enfant d’une excellente nature, vêtu de blanc et récemment décédé : Hugues, fils de Baudri de Servaville, neveu de l’abbé33. Nullement troublé à sa vue, l’abbé s’adressa à lui aimablement : « Qu’y a-t-il, fils ? Comment vas-tu ? ». Et l’enfant avec ardeur : « Moi, dit-il, bon Père, je vais bien, car, par la miséricorde de Dieu et par ton intercession, je suis délivré de tout tourment. Mais Dieu m’a envoyé vers toi pour te dire que, si tu ne fais pas attention à toi, prochainement tu n’auras plus maître Lanfranc ». Stupéfait, l’abbé dit : « Comment, fils ? ». L’enfant répondit à cela : « Parce qu’il désire une vie solitaire et est résolu à sortir du monastère du fait des mœurs et de la vie de ses frères qui lui déplaisent. Vois donc quoi faire car il n’est pas avantageux qu’il te quitte ». À ces mots, l’enfant disparut. Stupéfait par ce qu’il venait d’entendre, l’abbé passa le reste de la nuit sans sommeil, en veilles et en prières. Mais, de bon matin, dès que l’heure lui permit de parler, il convoqua Lanfranc et le fit asseoir, seul, à ses côtés. Le cœur de l’abbé fut agité d’une intime douleur, sa voix se serra dans sa gorge et les larmes qui jaillissaient exprimèrent la douleur de son cœur. En voyant cela, Lanfranc se prosterna à terre et supplia que lui soit révélé pour quelle raison l’abbé pleurait ainsi. Enfin, l’abbé laissa éclater ces mots : « Hélas pour moi, que Dieu menace d’une telle perte ! Malheur à moi qui ai perdu mon conseil, qui ai laissé s’échapper mon aide ! Souvent, à travers de grands gémissements, j’ai prié Dieu ; dans des flots de larmes, j’ai supplié la divine miséricorde de m’accorder un homme tel qu’avec son conseil et son aide je corrige ce lieu et le restaure par des usages monastiques qui plaisent à Dieu. Aussi, frère Lanfranc, quand Dieu t’a conduit ici, j’ai cru mes humbles prières exaucées. Moi, je pensais te transmettre ma charge ; moi j’espérais que tu supporterais le poids de tout mon fardeau. Mais maintenant – je ne sais pas pourquoi – tu t’efforces de partir d’ici en m’abandonnant et tu désires te retirer au désert ». Lanfranc, comprenant que sa volonté avait été découverte et que le projet de son cœur, qu’il croyait secret, avait été, de manière évidente, divulgué, se jeta aussitôt aux pieds de l’abbé et lui demanda humblement de quelle manière tout ceci était venu à sa connaissance. Alors, d’une voix douce, l’abbé exposa sa vision et lui expliqua point par point ce qui lui avait été divinement révélé par l’enfant, comme cela a été dit plus haut. Lanfranc, absolument stupéfait devant un récit aussi prodigieux et particulièrement admiratif de la grâce de Dieu manifestée en l’abbé, prosterné à terre, touché au cœur, exposa au père, par une confession sans retenues, ce qu’il avait eu la volonté [de faire]. Après avoir reçu la pénitence et obtenu l’absolution, il promit solennellement de ne jamais se séparer de lui et de se soumettre en tout à ses commandements. L’abbé, rendant des grâces infinies à Dieu tout-puissant, établit aussi vite qu’il put Lanfranc prieur et confia à ses soins tout ce qui dépendait du monastère et relevait de son autorité tant à l’intérieur qu’à l’extérieur34. Et la protection divine leur accorda ainsi d’être toujours d’accord de telle sorte que jamais il n’y eut entre eux un motif de dissension. Ne voulant ni rendre publique ni laisser complètement dans l’oubli cette vision, Lanfranc la fit connaître à un moine du nom de Guillaume, qu’il avait nourri et instruit depuis l’enfance, et qu’il aimait beaucoup, lui recommandant de ne rien dire tant que lui-même serait encore en vie physiquement35. C’est ce que Guillaume observa jusqu’à son extrême vieillesse ; mais, après la mort de Lanfranc, comme il n’était plus contraint par une quelconque interdiction, il fit le récit écrit de ce qu’il avait entendu et l’adressa à l’abbé et aux moines du Bec, selon ce que nous avons rapporté plus haut. Le même Guillaume fut abbé du monastère de Cormeilles36.
Verum fratres qui iam adunati erant in ipso loco non multum litterati nec admodum religione instructi habebantur. Cernens Lanfrancus fratrum inertiam morum prauitatem ordini transgressionem, contuens aliquos [f.51v]etiam sibi inuidere qui sibi metuebant eum preficiendum fore, ignorabat quid ageret, quo se conferret. Tedebat eum conuersationis inhoneste, inhiabat ardenter ad solitarie dulcedinem uite. Simulata igitur stomachi infirmitate, Fulcrannum ortolanum rogauit ut ei cotidie afferret radices quorundam carduorum, quas sibi asserebat afferre solutionis remedium. Hoc autem faciebat ut corpus suum assuefaceret tali edulio, quali uiuere disponebat in heremo. Cum ergo iam animum et corpus prepararet ad fugam nocturne elapsionis, domno Herluino abbati nichil de hac re suspicanti dum in lecto quiesceret egregie indolis Hugo puer, qui nuperrime obierat, in ueste candida apparuit – filius Baldrici de Sawauilla, nepos eiusdem abbatis. Cuius aspectu in nullo turbatus amabiliter sic eum abbas affatur, « Quid est fili ? Quomodo te habes ? ». Et puer alacriter, « Ego me », ait, « bone pater, bene habeo, quia per Dei misericordiam et per tuam intercessionem liberatus sum ab omni tormento. Sed Deus misit me ad te ut dicam tibi quia, si tibi non prospexeris, magistrum Lanfrancum ad proximum non habebis ». Abbas admiratus, « Quomodo », inquit, « fili ? ». Puer ad hec, « Quia uitam solitariam desiderat et de monasterio egredi deliberat, quoniam mores fratrum et uita sibi non placent. Vide ergo quid facias, quia non expedit ut te deserat ». Hiis dictis puer disparuit. Abbas attonitus in iis que audierat reliquum noctis uigilliis et orationibus insomne peregit. Summo autem mane, mox ut hora loquendi se dedit, Lanfrancum asciuit, secum singulariter sedere fecit ; cor abbatis intima dolore concutitur, uox intra fauces premitur lacrime, uberrime erumpentes dolorem cordis aperiunt. Lanfrancus hoc uidens in terram prosternitur ; cur abbas sic plorat aperiri sibi suppliciter precatur. Tandem abbas [f.52r]in hec uerba prorupit : « Heu michi, cui tale damnum minatur Deus ! Ve michi qui meum consilium perdidi, meum adiutorium amisi ! Multotiens per magnos gemitus Deum rogaui, uberrimis lacrimis diuine supplicaui misericordie, ut talem michi uirum prestaret cuius consilio et auxilio locum istum emendarem, et que essent Deo placita monachorum usibus instaurarem ! Et quando, frater Lanfrance, huc te Deus adduxit, preces humilitatis mee exauditas credidi. Ego in te onus meum transferre cogitabam ; ego te tocius oneris mei sarcinam supportare sperabam. Nunc autem – nescio qua de causa – hinc discedere me relicto satagis, et ad deserta pergere cupis ». Lanfrancus intelligens uoluntatem suam detectam, et propositum cordis sui quod occultum putabat euidenter propalatum, abbatis pedibus ilico aduoluitur, et qualiter sibi innotuissent talia humiliter sciscitauit. Tunc ei abbas blanda uoce uisionem aperuit, et quid sibi diuinitus per puerum reuelatum sit (sicut supra retexuimus) per ordinem explicauit. Lanfrancus mirabilius dictu obstupefactus, et Dei gratiam in abbate uehementer admiratus, humi prostratus per confessionem patri protinus quicquid in uoluntate habuerat corde compuntus exposuit. Penitenciaque accepta et absolucione impetrata spopondit se numquam ab ipso discessurum, eiusque preceptis per omnia obtemperaturum. Abbas ingentes omnipotenti Deo gratias referens quam citius potuit Lanfrancum priorem constituit, et quicquid dicioni monasterii subiacebat interius et exterius ipsius cure commisit. Quos ita unanimes tribuit esse diuina protectio, ut nulla unquam inter eos orta fuerit dissensionis occasio. Hanc uisionem Lanfrancus [f.52v]nec uolens propalare nec omnino occultare, indicauit illam cuidam monacho nomine Willelmo, quem ipse a puero nutrierat et docuerat plurimumque amabat, precipiens ne alicui diceret quamdiu ipse in corpore uiueret. Quod ille seruauit usque ad ultimam senectutem. Post mortem uero Lanfranci, cum iam nulla prohibitione urgeretur, scripsit rem sicut audierat et abbati ac monachis Becci scriptam, prout supra digessimus, direxit. Fuit idem Guillelmus abbas Cormeliensis cenobii.
III - Lanfranc, conseiller du duc Guillaume. Brouille et réconciliation avec le duc Guillaume. Visite à Rome. Voyage à Rome. Affaire Bérenger. Dispense pour le mariage de Guillaume et Mathilde. Fondation des monastères Saint-Étienne et La Trinité de Caen.
En effet, il avait déjà dû se rendre à Rome quelque temps auparavant à cause d’un clerc du nom de Bérenger qui avait une doctrine différente de celle tenue par l’Église au sujet du sacrement de l’autel. Il disait, en effet, que le pain et le vin après la consécration restaient seulement des signes et n’étaient ni le vrai corps ni le vrai sang du Christ. Ce clerc avait envoyé à Lanfranc, comme étant un de ses familiers, une lettre remplie de cette erreur. Ceux qui lurent cette lettre pensèrent que Lanfranc partageait cette opinion et répandirent la rumeur qu’il était partisan de cette erreur. Et comme justement Lanfranc s’était rendu à Rome, sous le pontificat de Léon IX, alors sur le siège du bienheureux Pierre, des amis, qui avaient appris le discrédit jeté sur eux, envoyèrent après son arrivée cette lettre à Rome, et là suscitèrent chez certains des soupçons à l’égard de Lanfranc45. Le Pape convoqua un jour Bérenger ; celui-ci par crainte différa sa venue, mais envoya deux clercs pour répondre en son nom. Ceux-ci se présentant devant le Pape, et reconnus incompétents sur le sujet, furent écartés et arrêtés. Sur ordre, Lanfranc se leva, se débarrassa de la tache de l’infâme rumeur, exposa sa foi et la prouva davantage par le biais des saintes autorités que par celui des arguments. Ce qu’il dit et prouva plut à tous, sans déplaire à personne. Ces mêmes affirmations furent reprises au synode de Verceil et les sentences de Bérenger entendues et condamnées. La foi de l’Église, que Lanfranc tenait et développait, fut exposée et confirmée par un assentiment général. Cette sentence n’échappa pas à Victor, successeur du pape Léon. Enfin, au concile de Tours auquel les légats de ce même Victor participèrent et qu’ils présidèrent, la possibilité fut donnée à Bérenger de défendre sa propre cause. Comme il n’osait pas assumer de la défendre, il confessa devant tous la foi commune de l’Église et jura de croire dès cette heure ce que l’Église affirmait. Cependant, il renia son serment, et ne renonça nullement à répandre dans le peuple sa croyance erronée. L’apprenant, le pape Nicolas II le convoqua, et lui, venant à Rome, n’ayant pas confiance en sa cause et n’escomptant pas davantage l’appui de ceux qu’il s’était pourtant conciliés par d’importantes faveurs, comme il n’osait pas défendre son opinion, il demanda au pontife Nicolas et à son conseil de lui exposer en termes précis la foi qu’il voulait lui voir tenir, et de la lui confirmer par un écrit. C’est pourquoi, sur ordre du pape, cette profession de foi, après avoir été exposée oralement, mise par écrit et confirmée par l’assentiment de tous, fut transmise à Bérenger pour qu’il la lût. Il la reçut, la lut, jura de s’y tenir et la signa de sa propre main. De ce fait, le pape et nombre de personnes, qui avaient d’abord déploré sa volte-face, se réjouirent de son retour et de sa conversion. Et le transgresseur sacrilège de ce sacrement, contre le synode préalablement évoqué, contre la vérité catholique et la foi de tous les docteurs de l’Église, dissimula par la suite cet écrit. Et Lanfranc, en lui répondant, composa un élégant opuscule sous la forme d’une lettre, soutenu par la vérité catholique et pleinement corroboré par l’autorité des Saints Pères, dans lequel se trouve ce que nous avons dit. C’est ainsi que Lanfranc participa à ces événements, alors qu’il était venu à Rome dans le cadre de ce débat46, et comme nous l’avons dit, pour régler auprès du [siège] apostolique l’affaire du duc de Normandie et de son épouse. Il montra donc au pape Nicolas qu’il faisait peser sa sentence seulement sur ceux qui ne les avaient pas unis et qui ne pouvaient les séparer, puisque le duc ne voulait sous aucun prétexte renvoyer la jeune fille qu’il avait reçue comme épouse. Le souverain pontife, reconnaissant que ces remarques étaient justes, accorda la dispense pour cette union47. En échange de quoi, le duc et son épouse devaient faire construire conjointement deux monastères : d’une part, une communauté d’hommes, de l’autre, une de femmes, qui, selon le droit de la sainte religion, serviraient Dieu nuit et jour, chacune pour sa part, et prieraient pour leur salut48. Le duc se soumit à l’obligation apostolique et ils édifièrent deux monastères sur un domaine que l’antiquité nommait Caen49. Le duc fonda un monastère de moines sous la protection de saint Étienne, premier martyr, et son épouse, un autre de moniales, au nom et en honneur de la Sainte Trinité, auxquels ils attribuèrent des biens et des revenus suffisants aux résidents, en matière de nourriture comme de vêtements50.
Iam enim antea Romam petierat, causa cuiusdam clerici nomine Berengarii, qui de sacramentis altaris aliter dogmatizabat quam tenet Ecclesia. Dicebat enim panem et uinum post consecrationem sacramentum tantum, non autem esse uerum Christi corpus et sanguinem. Iste clericus Lanfranco quasi familiari suo litteras miserat errore ipso respersas ; eas qui legerunt Lanfrancum talia sentire opinati sunt et socium erroris diffamauerunt. At tum forte Lanfrancus ad urbem profectus erat, pontificante tunc sedem beati Petri Leone [f.53v]Nono. Amici qui infamiam sibi conflatam audierunt litteras ipsas post eum miserunt Romam, ibique suspicionem de Lanfranco quibusdam pepererunt. Papa Berengarium ad diem uocauit. Verum ille timens uenire distulit ; sed responsales pro se duos clericos misit, qui ante papam uenientes et in causam deficientes reprobati et capti sunt. Lanfrancus iussus surrexit, praui rumoris a se maculam abstersit ; fidem suam exposuit, expositam plus sacris auctoritatibus quam argumentis probauit. Quod dixit et probauit omnibus placuit, nulli displicuit. Hec eadem in sinodo Vercellensi retractata sunt, et sentencia Berengarii audita et damnata ; fides uero ecclesie quam Lanfrancus tenebat et astruebat exposita et concordi omnium assensu confirmata est. Que sententia non effugit huius Leonis pape successorem Victorem. Denique in consilio Turonensi, cui ipsius Victoris interfuere atque prefuere legati, data est ipsi Berengario optio defendendi partem suam ; quam cum defendendam suscipere non auderet, confessus est coram omnibus communem ecclesie fidem, et iurauit ab illa hora se ita crediturum sicut ecclesia tenet. Quod iuramentum transgressus, nichilominus prauum dogma in populo spargere non omisit. Quod cum audisset Nicholaus Secundus uocauit eum ; qui ueniens Romam et cause sue diffidens, et patrocinio eorum quos sibi impensis beneficiis consiliauerat parum confidens, cum non auderet suam defensare sententiam, postulauit Nicholaum pontificem eiusque consilium quatinus fidem quam illum tenere uolebat uerbis sibi exponeret, scripto firmaret. Itaque iubente papa fides uerbis exposita et scripta, et omnium assensu confirmata, tradita est Berengario ad legendum. Accepit, legit et eam se tenere iurauit, manuque propria subscripsit. Quo facto gauisus [f.54r]est papa et multi alii de eius reuersione et conuersione, qui antea dolebant de eius auersione. Huius sacramenti sacrilegus transgressor contra prefatam synodum, contra catholicam ueritatem omniumque ecclesiasticorum doctorum fidem, scriptum postea condidit. Cui Lanfrancus respondens sub nomine epistole libellum elegantem composuit, catholica ueritate subnixum et sanctorum patrum auctoritatibus undique coroboratum, in quo inueniuntur ista que diximus. Hiis enim gestis Lanfrancus interfuit, qui causa huius litis Romam uenerat, et ut ageret pro duce Normannorum et uxore eius apud apostolicum, pro qua re (sicut diximus) illuc perrexerat. Igitur locutus cum papa Nicholao ostendit quia eius sententia illos tantum grauabat, qui eos nec coniunxerant nec separare poterant : nam dux puellam quam acceperat nullo pacto dimittere uellet. Hoc audiens et uerum esse aduertens summus pontifex, dispensatione habita, coniugium concessit : eo tamen modo quatinus dux et uxor eius duo monasteria construerent, in quibus singulas congregationes uirorum ac mulierum coadunarent, qui ibi sub norma sancte religionis die noctuque Deo deseruirent et pro salute eorum supplicarent. Paruit dux apostolice dispensationi, et edificauerunt duo monasteria in predio quod antiquitas Cadomum nuncupabat ; dux unum monachorum in nomine sancti Stephani prothomartiris et uxor eius alterum sanctimonialium in nomine et honore sancte Trinitatis, quibus tantum de rebus et redditibus suis contulerunt quod sufficeret ibidem habitantibus ad uictum et uestitum.
IV - Deuxième site du Bec devenu insalubre et trop petit. L’école du Bec. Départ pour Caen et abbatiat. Conquête de l’Angleterre.
En trois ans, seule l’église restait à terminer, mais alors le vénérable Lanfranc, animateur de l’œuvre entreprise, dut céder à la supplication tant du duc que des grands de Normandie et accepter l’abbatiat du monastère de Caenk que le duc avait édifié à la demande du pape Nicolas55. Et lui, sortant du monastère du Bec pour cette charge, emmena avec lui [un frère] au nom de Raoul, qui avait tout récemment reçu l’habit mais n’avait pas encore fait profession. Il fit ensuite profession en ce même lieu, et le temps passant, devint prieur de cette même église de Caen et mourut en dernier lieu abbé de Battle56. À l’arrivée de Lanfranc, bientôt de nobles hommes et les clercs les meilleurs commencèrent à venir en ce lieu pour se convertir ; parmi eux le remarquable et vénérable fils de Radbod, Guillaume, qui fut à la tête de l’Église de Caen après Lanfranc et devint ensuite archevêque de Rouen. Ce Guillaume, alors qu’il avait reçu l’habit religieux à Caen, fut envoyé au Bec pour y apprendre l’ordo monastique ; car la nouvelle fondation de ce lieu ne pouvait pas déjà former parfaitement les nouveaux arrivants. Cet homme était de noble naissance, simple, armé de bonnes mœurs, religieux. Alors qu’il était depuis un certain temps prieur claustral, il devint abbé. Promu de là, il fut consacré archevêque de Rouen, lieu dans lequel il vécut longtemps et acheva ses derniers jours en bonne vieillesse57. Dans ce monastère de Caen, au temps de Lanfranc et de ceux qui, abandonnant le siècle, avaient embrassé sous sa conduite la vie monastique, commença une sérieuse vie religieuse qui perdure jusqu’à aujourd’hui58.
Post trienni completionem, sola necdum completa basilica, uenerabilis Lanfrancus cepti operis institutor tam ducis Normannie quam primatum supplicatione cenobio Cadomensi, quod dux ortatu pape [f.55r]Nicholai edificauerat, abbas preficitur. Qui de monasterio Becci ad hoc opus exiens unum duxit secum, qui nuper habitum susceperat sed professionem nondum fecerat, nomine Rodulfum ; qui postea in ipso loco fecit professionem, et procedente tempore eiusdem ecclesie Cadomensis prior existit, ad ultimum abbas de Bello obit. In aduentu Lanfranci mox ad ipsum locum uenire ad conuersionem ceperunt nobiles uiri et optimi clerici ; inter quos fuit egregius et uenerabilis Willelmus Rabodi filius, qui post Lanfrancum Cadomensi ecclesie prefuit, et postea Rothomagensis archiepiscopus extitit. Iste Willelmus cum habitum religionis Cadomi suscepisset missus est Beccum, ut ordinem ibi adisceret ; quia nouella plantatio ipsius loci nondum poterat alios perfecte instruere. Iste uir generosis natalibus ortus, simplex, bonis moribus ornatus, religiosus ; cum aliquantum temporis ibi prior claustralis, post abbas transegisset. Inde assumptus, consecratus est archiepiscopus Rothomagensis ; in quo loco perlongum tempus uixit, et in bona senectute diem ultimum clausit. In illo Cadomensi cenobio tempore Lanfranci, et eorum qui seculum relinquentes monasticam uitam sub eo arripuerant cepit religio magna que perdurat usque hodie.
Entre-temps, le duc de Normandie, Guillaume, envahit le royaume héréditaire d’Angleterre pour s’en rendre maître et institua un gouvernement d’opposition pour faire prévaloir les institutions de son choix59. Puis il consacra tout son zèle à la réforme des églises. Dans ce dessein, après avoir consulté le souverain pontife de l’Église universelle, Alexandre, pasteur d’une sainteté et d’une science éminentes, muni du consentement très favorable de tous les grands de l’empire anglo-normand, le roi Guillaume choisit pour la mise en œuvre de son projet le seul dont il agréait le conseil, c’est-à-dire Lanfranc, le docteur dont il est parlé plus hautl60.
Interea dux Normannorum Willelmus hereditarium sibi regnum Anglie peruadens ad que uoluit iura disposuit ; deinde ad meliorandum ecclesie statum animum intendit. Igitur Alexandri uniuersalis ecclesie summi pontifices – uiri uita et sciencia excellentissimi – consulto et rogatu, omnium quoque Angelici et Normanni imperii magnatum libentissimo assensu, rex Willelmus quod potissimum solumque acceptabat consilium doctorem supramemoratum, Lanfrancum scilicet, ad hoc elegit negocium suscipiendum.
V - Formation de Lanfranc. Lanfranc, un cénobite sérieux. Lanfranc élu archevêque de Rouen. Voyage de Lanfranc à Rome pour chercher le pallium de l’archevêque Jean de Rouen.
Il fut un cénobite soucieux de détruire par le glaive du verbe les doctrines s’il s’apercevait qu’elles blessaient la foi catholique ; le même aussi, riche de la plénitude de la charité, s’efforçait par la rectitude de la foi de rendre la vie aux morts qui se trouvaient dans l’hérésie61. Les sages et les pontifes religieux, les évêques métropolitains ainsi que les abbés tremblaient aussi devant la sagesse de Lanfranc, sa piété et son autorité, et ils se réjouissaient de se soumettre à sa correction. Nombreux aussi, dans l’Église, furent ceux qui auraient ardemment souhaité qu’il devînt leur évêque ou leur abbé62. Rome, tête du monde, le sollicita par lettres, s’efforçant de le retenir par la supplication et même de force63. En effet, on le savait très habile à distinguer ce qui est honnête et son contraire, très attentif à accorder à chacun son bien selon la mesure raisonnable, très prompt à affronter et endurer les peines et les difficultés pour la cause du bien véritable. Ils savaient aussi que sa vie était de celle qu’on dit être à juste titre la voie très droite et très sûre « vers le port de la vie éternelle ». Quant à lui, il estimait trop présomptueux de sa part de commander à autrui, ne négligeant pas d’accorder son cœur et son attention à l’infinie petitesse. Le glorieux duc des Normands, Guillaume, l’honorait d’une familiarité plus que cordiale, c’est pourquoi il le promut contre son gré à la tête du monastère de Caen64. En ce temps, la ville de Rouen fut privée de son saint et vénérable archevêque Maurille65 ; alors, tout le clergé et le peuple réunis voulaient faire élire Lanfranc pour le remplacer. Mais lui, préférant humblement obéir plutôt que présider, fit tout pour éviter une telle charge, car, ayant déjà reçu malgré lui l’abbaye de Caen, il l’aurait volontiers abandonnée, s’il avait pu le faire sans un grave cas de conscience66. Le roi, considérant la situation, projeta de promouvoir Jean, qu’il avait établi comme évêque d’Avranches67, mais, pour que tout se fît selon les règles canoniques68, il envoya à Rome, pour en obtenir l’autorisation, l’abbé de Caen, c’est-à-dire Lanfranc. Celui-ci mena vivement cette affaire à son terme : il obtint du pape Alexandre la décision qu’il souhaitait pour les Églises, et il rapporta aussi le sacré pallium, avec l’autorisation de cette promotion, ce qui le réjouit lui-même ainsi que toute la Neustrie69.
Studiosus fuit idem cenobita uerbi gladio perimere sectas, si quas aduertisset catholicam ledere fidem ; idem quoque opimus plenitudine caritatis resuscitare satagebat per fidei rectitudinem in heresi mortuos. Sapientes et religiosi pontifices metropolitani, necnon et abbates, et tremuerunt sapienciam Lanfranci atque religiositatem et auctoritatem eius, et correctioni se subdi gauisi sunt. Ipsum quoque ecclesie plures pontificem uel abbatem sibi incredibili desiderio petierunt ; Roma caput orbis sollicitauit eum epistolis, precatu conata eum retinere et ui. Quippe cognouerant eum peritissimum honesta quelibet et eorum contraria secernere, diligentissimum cuique sua tribuere perpendiculo rationabilitatis, promptissimum ardua duraque suscipere ac perpeti causa ueri bona. Cognouerant etiam hanc eius uitam, que merito dicatur quedam directissima atque tutissima « ad perhennis uite portum » uia. [f.56r]Ille uero nimis altum sibi duxit aliis preesse, infimam extremitatem corde et affectu non deserens. Gloriosus dux Normannorum Willelmus hunc precordiali colebat familiaritate, quapropter cenobio Cadomensi illum prefecit inuitum. Ea tempestate ciuitas Rothomaga uiduata est sancto ac uenerabili archipresule Maurilio ; tunc clerus omnis et populus congregati uolebant substituendum eligere Lanfrancum. Verum toto cognamine ille tale onus deuitabat subire, humiliter magis cupiens subesse quam preesse ; nam abbatiam Cadomensem quam inuitus susceperat libenter dimisisset, si extra anime lesionem grauem facere ualuisset. Quod rex aduertens prouidit subrogare Iohannem, quem Abricacensium constituerat pontificem ; sed ut hoc canonice fieret, licentiam petendi gratia Romam direxit eundem abbatem Cadomensem Lanfrancum. Qui onus huiusce legationis alacriter perferens sicut ecclesiis cupiebat esse consultum a papa Alexandro impetrauit, sacrum quoque pallium cum licencia huius promocionis deportauit ; unde et ipsi et toti Neustrie gaudium fuit.
VI - Guillaume roi d’Angleterre. Concile de Winchester. Siège de Cantorbéry offert à Lanfranc par les légats. Hésitations de Lanfranc. Acceptation du siège de Cantorbéry. Lettre au pape Alexandre II pour résigner le siège de Cantorbéry.
C’est que le roi l’honora toujours d’une intime familiarité tant pour son éminente compétence dans les lettres profanes et sacrées que pour son observance exceptionnelle de la vie monastique, lui rendant révérence et gloire, le vénérant comme un père, l’estimant comme un maître, le chérissant comme un fils ou un frère. C’est à lui qu’il confia ses projets personnels ; c’est à lui qu’il confia l’observatoire destiné à contrôler l’application de la règle de vie pour les ordres ecclésiastiques à travers toute la Normandie et l’Angleterre77.
Hunc igitur rex intima semper coluit familiaritate, tum pro eminenti secularium diuinarum litterarum peritia tum pro monachici ordinis singulari obseruancia, impendens ei reuerenciam et gloriam, uenerans ut patrem, uerens ut preceptorem, diligens ut filium uel fratrem. Illi consulta anime sue, illi speculam quandam, unde ordinibus ecclesiasticis regula uiuendi per omnem Normanniam et Angliam prospiceretur, commisit.
Si, en vérité, quelqu’un cherche, étonné, pourquoi un tel homme voulut tant éviter la charge épiscopale ou pour quelle raison l’abbé [Herluin], malgré lui, l’y poussait, il saura d’abord, au sujet de l’abbé, que jamais il n’envia la promotion de [Lanfranc], alors qu’il [Herluin] aspirait à l’honneur et à l’élévation de ce dernier plus que tout. Il l’y poussait donc parce qu’il n’osait pas aller contre la volonté de Dieu et contre le choix de la Sainte Église qui l’appelait. Cependant, c’est bien à contrecœur qu’il le lui ordonnait, car il supportait très difficilement d’être privé du soutien d’un si grand et très doux ami, qui avait choisi le monastère du Bec, tout récemment établi et effroyablement pauvre78. La prudence de Lanfranc et son soin le plus vigilant avaient cependant enrichi le lieu, lui permettant d’atteindre un excellent niveau, alors qu’il dirigeait la communauté de frères d’une discipline ferme et douce et aussi le saint abbé de ses conseils humbles et utiles79. Comme le même Lanfranc désirait tant s’adonner sans gloire à sa propre mortification alors qu’il était encore au Bec, Dieu, qui scrute les pensées80, le saisit et le révéla, afin que la lumière recueillie dans la vallée se répandît elle-même dans les hauteurs. Sous la pression de l’obéissance, la bibliothèque des lettres philosophiques et théologiques resplendit grâce à ce maître le plus capable de dénouer les difficultés de l’une et l’autre discipline. Que je ne mérite aucune confiance dans mes écrits si j’avance quelque chose que toute l’Europe ne reconnaît pas ; je pense qu’il ne faut pas se taire là-dessus ni en Afrique ni en Asie.
Si quis uero admirans querit cur tantus uir tantopere uoluit declinare officium episcopale, uel quare abbas inuitus hoc ei precipiebat, primum de abbate nouerit : quod nequaquam inuidendo eius promotioni hoc faciebat, quippe cum eius et honorem et exaltationem pre ceteris affectaret. Precipiebat ergo illi, quia uoluntati Dei et sancte ecclesie electioni eum uocanti contradicere non audebat. Inuitus autem iubebat, quoniam egerrime ferebat tanti ac tam dulcissimi amici carere consortio : qui cenobium Becci nuperrime inceptum situ et paupertate elegit horrendum, quod prudentia illius uigilantissimaque cura locupletauit et in statum prouexit pulcherrimi ordinis, dum regeret colegium fraternum seuera ac miti disciplina, sanctum etiam abbatem humili et utili consilio. Etenim cum ingloriam proprie tantum mortificationi operam idem Lanfrancus desideraret, cum adhuc Becci esset deprehendit eum atque publicauit cogitationum inspector Deus, ut lucerna sese colligens in uallem diffunderetur per excelsa. Effulsit eo magistro obedientie coactu philosophicarum ac diuinarum litterarum bibliotheca : nodos questionum in utraque soluere potentissimo. Fidem scriptis merear nullam, nisi que scribo Europe latitudo asserat ; neque sileri puto de eisdem in Affrica uel Asia.
Mais lui, Lanfranc, s’efforçait de fuir le fardeau pontifical car il prévoyait, plein de sagesse, que la quiétude nécessaire à une vie monastique et régulière ne pouvait pas complètement se conjuguer avec les dérangements très fréquents liés à la charge épiscopale. Que cet exemple épouvante ceux qui ont été condamnés, avec Simon le Magicien, par le zèle du prince des apôtres. De là, que les esprits perdus comprennent leur égarement ! Ces gens complètement ineptes achètent à l’aide de cadeaux ce qu’un tel homme redoute alors que cela lui est offert en don par Dieu ; ils offrent de l’argent, promettent de grands biens (tantôt par eux, tantôt par des amis) à ceux auxquels ils promettent en retour les plus hautes dignités si, par ce moyen, eux-mêmes peuvent parvenir à cet honneur81.
[f.57v]Ipse uero Lanfrancus iccirco pontificale onus subterfugere gestiebat, quia sapiencia plenus preuidebat quod ocium monachilis ordinis inter occupationum episcopalium frequentissimos tumultus nequaquam haberi ex integro potest. Terreat exemplum istud dampnatos cum Symone Mago zelo principis apostolorum ; hinc intelligant perditissimi amenciam suam ! Muneribus emunt ineptissimi quod secundum Deum oblatum tremit talis ; peccunias offerunt, maiores promittunt (nunc per se nunc per amicos) quibus dignitatum culmina, si ad huiusmodi honorem peruenire poterint, repromittunt.
Donc, vaincu tant par la volonté de Dieu dont il comprenait être l’objet que par l’autorité apostolique, l’ordre du seigneur Herluin et l’accord des grands de Normandie, Lanfranc, abbé de Caen, par de multiples arguments, fut conduit en Angleterre et reçut la charge de l’Église de Cantorbéry, laquelle détient la primatie des îles transmarines82. Et lui, élevé à un grand honneur, enrichi d’immenses et nombreuses terres, comblé d’or et d’argent, n’oublia pas cette divine prescription : « Honore ton père et ta mère, afin de vivre longtemps sur terre »83 et, en toute occasion, il se montra magnifique et généreux envers son père spirituel l’abbé Herluinet son Église mère du Bec. Son passage en ces contrées, avant toute information venue de l’extérieur, avait été révélé en songe au vénérable abbé Herluin sous la forme que voici : il voyait dans son verger un arbre fruitier dont les rameaux couvraient une vaste étendue et qui donnait aussi une grande abondance de fruits d’une espèce délectable et d’un goût exquis. Le roi, déjà nommé, le demandait avec instance à l’abbé, voulant le transplanter dans un de ses vergers. L’abbé résistait, alléguant qu’il était son unique soutien, mais [le roi], parce qu’il était le seigneur, finissait par triompher et il enlevait l’arbre. Toutefois, les racines n’en pouvaient être complètement arrachées, et celles-ci donnaient aussitôt naissance à d’innombrables rejetons qui devenaient de grands arbres. Toujours dans le même songe, après un bref intervalle, le roi se réjouissait en sa présence de la merveilleuse fécondité de ce même arbre et lui, il répondait qu’il avait la joie d’en posséder de splendides rejets. Il était invité par le roi à venir admirer l’épanouissement de l’arbre transplanté, mais je ne sais quelles causes l’empêchaient d’y aller. Les événements se déroulèrent par la suite dans l’ordre où la vision les avait marqués, sauf qu’Herluin y alla réellement et vit ce qu’il avait entendu. Le verger de l’abbé, c’était l’Église du Bec dont l’arbre le plus élevé, ce même docteur, soutenait par son exemple et sa doctrine, non seulement cette Église mais toutes celles de Normandie. En effet, pour restaurer en Angleterre la sainte religion, il fut prié par ledit roi et par son abbé, auquel seul il se soumettait comme à Dieu même, d’émigrer dans les contrées transmarines, et, par un souci délicat d’obéissance, il s’inclina bien malgré lui devant le commandement que lui donnait, bien à regret, son abbém. D’où écrivant au pape Alexandre, il dit après la salutation84 : Quand j’ai été retiré de la communauté du Bec, où j’ai reçu l’habit religieux, par le prince des Normands pour présider au monastère de Caen, et que je me trouvais incapable de gouverner un petit nombre de moines, étant mal assuré pour discerner le jugement du Dieu tout-puissant, je suis alors devenu, par ta décision, la référence pour de nombreux peuples en manque de repères. Et tandis que le susdit prince, déjà fait roi des Anglais, s’efforçait de réaliser des travaux nombreux et variés, il ne put cependant rien obtenir de moi au milieu de ses entreprises vacillantes, jusqu’à ce que tes légats Ermenfroy, à savoir évêque de Sion, et Hubert, cardinal de la Sainte Église romaine, vinssent en Normandie. Ils ont fait venir ensemble les évêques, les abbés et les nobles de cette même patrie, pour qu’ils ordonnent, en leur présence, que je prenne la direction de l’Église de Cantorbéry, sous l’autorité du siège apostolique. Je leur opposais la faiblesse de mes forces et l’indignité de ma vie, mais cela ne me fut d’aucune utilité ; l’excuse de la méconnaissance de la langue et de celle des peuples étrangers ne permit aucunement de trouver un prétexte auprès d’eux. Que faire de plus ? J’ai donné mon accord, je suis venu et j’ai reçu [cette charge]. Là, je supporte chaque jour tant de désagréments, tant de dégoûts et presque autant de défaillance de mon esprit à [discerner] le bien ; j’entends, je vois, je sens de manière incessante chez diverses personnes tant de troubles envers autrui, de tribulations, de préjudices, d’endurcissements, de cupidités, de superstitions et autant d’occasions de chute envers la Sainte Église que je suis dégoûté de ma vie85 et que je souffre beaucoup d’avoir atteint le moment présent. Si vraiment des maux nous assaillent aujourd’hui, ils doivent nous apparaître pires encore, en considération de ceux qui s’abattront sur nous dans le futur. Et pour que, par l’abondance de mes répétitions, je ne fasse pas traîner votre Grandeur occupée à de nombreuses affaires importantes, je demande instamment à cause de Dieu et de votre âme que, de même qu’avec votre autorité, à laquelle il ne m’a pas été permis de m’opposer, vous m’avez lié, de même aussi, le lien étant rompu, par cette même autorité, vous me libériez du lien de cette charge et que vous me donniez l’autorisation de reprendre la vie cénobitique que j’aime par-dessus tout. Et dans cette supplique, je ne dois pas être repoussé, car c’est si religieusement et si nécessairement et pour de si justes causes que je vous demande de me l’accorder. Si, par hasard, considérant l’utilité des autres, vous décidiez d’agir autrement et de me la refuser, vous devez grandement prendre garde et craindre, à cause de cela, de perdre la récompense que vous estimez pouvoir obtenir de Dieu et – ce qui doit toujours être éloigné de vos actes – de courir le danger du péché. En effet il n’y a aucun profit des âmes [à attendre] de moi ou par moi sur cette terre, ou, s’il en existe un, il est si petit qu’on ne peut le mettre en balance avec mes dommagesn.
Dictus igitur Lanfrancus Cadomensis abbas tam Dei uoluntate, quam circa se intelligebat, quam etiam apostolica auctoritate et domni Herluini preceptione et optimatum Normannie assensu, ita multiplici ratione in Angliam traducitur ; et que insularum transmarinarum primatum optinet Cantuariensis ecclesie suscepit presulatum. Qui tanto honore sublimatus multarum amplitudine terrarum ditatus auro argentoque locupletatus, non immemor diuini illius mandati, « Honora patrem tuum et matrem », omnimodis benignus et liberalis extitit circa patrem suum spiritualem Herluinum abbatem et matrem ecclesiam Beccensem. Cuius ad eas partes transmigratio, paucos ante dies quam inde allegacio ueniret, uenerabili abbati Herluino per uisum ostensa est hoc modo. Videbat quod in uirgulto suo arborem malum habebat, cuius ramorum spatiositas multa erat et magna fructuum ubertas, pomorum quoque species delectabilis et sapor optimus. Hanc rex predictus ab abbate poscebat, uolens eam ad quoddam suum uirgultum transferre. Reluctante abbate et quod ea sola sustentaretur opponente ; quia dominus erat euicit, et arborem asportauit. Verum radices penitus auelli [f.58r]non potuerunt, ex quibus pululantes uirgule confestim in arbores magnas excreuerunt. Post paruum denique sub eo uisu interuallum memoratus rex de arboris ipsius nimia fructificatione coram illo gaudebat ; et ille se ex ea letissimas habere propagines aggaudendo respondebat. Inuitabatur a rege ut ipsum translate arboris incrementum iret uidere, sed parantem proficisci nescio que causa impediebat ne iret. Hec omnia sicut uisio digessit rerum euentus explicuit, preter quia uere iuit et quod audierat uidit. Virgultum abbatis erat Beccensis ecclesia, cuius arbor maxima – ille doctor – non solum eam, uerum alias omnes per patriam suo exemplo et doctrina sustentabat ecclesias. Qui ob religionis sacre institutionem tradendam Anglis a predicto rege per abbatem suum – cui soli tanquam Deo parebat – ad transmarina migrare postulatus, multum inuitus, salua obediencia atque ab inuito abbate iussus, paruit. Vnde scribens pape Alexandro, post salutationem ait : Cum de Beccensi congregatione in qua habitum religionis assumpsi a principe Normannorum Willelmo abstractus Cadomensi preessem cenobio, imparque existerem paucorum regimini monachorum, incertum quo iudicio omnipotentis Dei factus sum te cogente speculator multorum numeroque carentium populorum. Quod cum prefatus princeps iam rex Anglorum factus multis uariisque modis laboraret efficere, cassatis tamen laboribus suis a me nullomodo potuit impetrare, quoadusque legati tui Ermenfredus uidelicet Sedunensis episcopus atque Hubertus sancte Romane ecclesie cardinalis in Normanniam uenerunt, episcopos abbates eiusdemque patrie nobiles conuenire fecerunt, atque in eorum presencia ut Canturiensem ecclesiam regendam susciperem ex apostolice sedis auctoritate preceperunt. Aduersus [f.58v]hos imbecilitas mearum uirium morumque indignitas prolata in medium nichil profuit, excusatio incognite lingue gentiumque barbararum nullum apud eos locum inuenire preualuit. Quid plura ? Assensum prebui, ueni, suscepi. In qua tot molestias tot tedia tantumque fere ab omni bono defectum mentis cotidie sustineo ; tot aliorum in diuersis personis perturbationes, tribulationes, damna, obdurationes, cupiditates, spurcicias, tantumque sancte ecclesie casum incessanter audio, uideo, sentio ut tedeat me uite mee, doleamque plurimum me usque ad hec tempora peruenisse. Mala siquidem sunt que in presenti cernuntur, multo uero deteriora ex istorum consideratione in futuro coniciuntur. Et ne diu celsitudinem uestram multis magnisque negociis occupatam prolixe orationis ambitu protraham, rogo quatinus propter Deum et animam uestram sicut uestra cui contradici fas non fuit auctoritate me alligastis, sic quoque alligatum abrupto per eandem auctoritatem huius necessitatis uinculo absoluatis, uitamque cenobialem quam pre omnibus rebus diligo repetendi licenciam concedatis. Nec in huius rei peticione sperni debeo, quam tam pie tam necessarie tam iustis ex causis concedi michi a uobis deposco. Quod si fortasse considerata aliorum utilitate secus agendum michique id denegandum esse decernitis, ualde uobis cauendum atque timendum est ne unde uos mercedem habere apud Deum existimatis inde – quod a uestris actibus semper procul sit – peccati periculum incurratis. Nullus est enim a me aut per me in hac terra animarum profectus ; aut si ullus existit, tam paruus est ut detrimentis meis comparari non possit.
On peut remarquer par ces mots que c’est bien malgré lui qu’il reçut la charge pastorale et qu’il l’aurait volontiers laissée si le pape avait voulu le lui concéder : car il craignait sa faiblesse et il ne voyait pas encore, selon son souhait, quel profit en retirer pour lui-même. Mais son action produisit en ce pays des fruits merveilleux dont témoigne abondamment le renouveau général des institutions de l’Église. L’ordre monastique qui avait complètement sombré dans le laïcat, est réformé selon la discipline des monastères les plus éprouvés ; les clercs sont astreints à une règle canonique ; les vains rites barbares sont interdits et le peuple est enseigné à croire et à vivre selon la droite norme.
His uerbis aduerti potest quam inuitus pastoralem curam susceperit et quam libenter eam dimisisset, si concedere papa uoluisset : nam timebat suum defectum, nec adhuc ad uotum cernebat in sibi commissis profectum. Verum eius inibi quantus postea extiterit fructus latissime attestatur innouatus usque [f.59r]quaque institucionis ecclesiastice status. Cenobialis ordo, qui omnino ad laicalem prolapsus fuerat dissolutionem, ad probatissimorum reformatur disciplinam monasteriorum ; clerici sub canonicali cohercentur regula ; populus, rituum barbarorum interdicta uanitate, ad rectam credendi atque uiuendi formam eruditur.
VII - Visite d’Herluin à Lanfranc à Cantorbéry. Promotion de moines normands en Angleterre.
Des racines, demeurées en son jardin, de ce grand arbre qu’en songe il avait contemplé, Herluin vit par la suite certains rejetons progresser et croître jusqu’à devenir de grands arbres, à savoir beaucoup qui s’étaient avancés très loin dans la voie du bien, grâce à son enseignement. L’arbre fécond entre tous fut le vénérable Anselme, clerc de l’Église d’Aoste, qui suivit Lanfranc dans la vie monastique et lui succéda dans la charge de prieur, abbé du Bec après Herluin. Après quoi, il fut archevêque de Cantorbéry après ce même Lanfranc, lui dont la grandeur de l’œuvre dépasse tout ce que notre discours peut rapporter88. Arbre aux bons fruits délectables des plus savoureux, tels furent encore l’abbé de Westminster, Gilbert Crespin, Guillaume, moine de Notre-Dame du Bec, puis abbé de Notre-Dame de Cormeilles (1070/1077-juillet 1109), Henri, doyen de l’Église de Cantorbéry, Hernost, évêque de Rochester, et celui qui lui succéda dans le même ministère, l’évêque Gondulf, prélat grandement estimé pour la sainteté de sa vie. Ceux-là, qui par la grâce de Dieu, avaient été instruits au monastère du Bec par maître Lanfranc et formés à la sainte religion par le saint père Herluin, furent institués ensuite honorables pères dans d’autres Églisesq89.
De radicibus illius magne arboris que in orto suo remanserant, ut per somnium uiderat, uidit postea predicandus uir Herluinus pullulantes quasdam uirgulas in arbores magnas excreuisse : multos uidelicet ad magna bonorum operum incrementa per illius institutionem accessisse. Arbor fructibus opima fuit uenerabilis Anselmus ecclesie Augustensis clericus, qui Lanfrancum ad monachatum subsecutus post eum prior, post abbatem Herluinum abbas Becci, demum archiepiscopus Cantuariensis post eundem Lanfrancum fuit ; de quo cuncta maiora fuerunt quam nostra oratione referri queant. Arbores bonorum fructuum iocunditate delectabiles fuerunt abbas Westi Monasterii Gillebertus Crispinus, abbas Cormeliensis Willelmus, Henricus ecclesie Cantuariensis decanus, Hernostus Rofensis ecclesie episcopus et qui ei ad idem officium successit ibidem, uir morum sanctitate admodum reuerendus Gundulfus. Hi iuuante Dei gratia in Beccensi ecclesia a magistro Lanfranco edocti, et a sancto patre Herluino in sancta religione instructi, in ecclesiis aliis postea honorabiles patres sunt instituti.
VIII - Entrée des moines dans la nouvelle église du Bec. Lanfranc auprès du duc en Normandie. Consécration par Lanfranc de l’église du Bec le 23 octobre 1077. Départ de Lanfranc pour l’Angleterre. Mort d’Herluin.
Donc, le dix des calendes de novembre, l’an de l’incarnation du Seigneur 1077, le révérend primat de toute la Sainte Église des contrées transmarines et pontife suprême, Lanfranc, vint pour parachever, en la consacrant, l’église qu’il avait commencée sous l’inspiration de Dieu et dont lui-même avait posé de sa propre main la seconde pierre dans les fondements qui s’établissaient97. On vit alors arriver tous les évêques, abbés et autres personnalités religieuses de la Normandie ; les grands du royaume vinrent aussi ; le roi et la reine, retenus par d’autres affaires, ne vinrent pas mais envoyèrent des largesses dignes de leur générosité98. La dédicace revêtit une solennité pleine de jubilation, et tous y participèrent avec une joie empreinte de gravité : à la gaîté des hommes souriaient l’air et la lumière, d’une pureté et d’une transparence incomparables. La maladie qui, durant les huit jours précédents, avait saisi ce même père du monastère, le laissa alors et, par la miséricorde de Dieu, il se rétablit complètement pour la journée. La festivité, commencée dans une grande joie, se termina par une joie plus grande encorev.
Igitur decimo kalendas Nouembris, anno ab incarnatione Domini millesimo septuagesimo septimo, sancte omni ecclesie reuerendus gentium transmarinarum primas et pontifex summus Lanfrancus aduenit, consecrando consummaturus ecclesiam quam inspirante Deo inchoauit, et in cuius fundamentis extruendis lapidem secundum ipse manu sua imposuit. Conuenerunt uniuersi Normannie episcopi, abbates et alii quique religiosi uiri ; affuerunt et proceres regni. Rex et regina aliis intenti non affuerunt, sed largitatis sue beneficia miserunt. Agitur dedicatio letissima solennitate et solenni omnium alacritate : alacritati hominum aer ipse purissimus diesque lucidissimus arridebat. Languor qui per octo ante dies patrem ipsum monasterii tenuerat tunc eum dimisit, et Deo miserante ad diem plenissime conualuit. Finitur maiori quam cepta fuerat iocunditate solennitas.
Le troisième jour, l’archevêque de Cantorbéry, déjà souvent cité, demanda à tous les frères la possibilité de s’en aller. Qui aurait pu garder les yeux secs, en voyant repartir un homme d’une si grande bonté envers eux ? Tous fondirent en larmes, les enfants ne pouvaient être consolés. À dessein, il hâta son départ pour qu’au moins jusqu’après ce moment ils continssent leurs larmes. Le vénérable abbé Herluin qui l’aimait plus chèrement que tout autre en ce monde, et qui était aimé de lui, accompagna jusqu’à une distance de deux milles l’ami qui s’éloignait et qu’il ne reverrait plus jamais en cette vie. En effet, avant l’anniversaire de cette dédicace, [Herluin] vécut son dernier jour99. Quelle amertume du cœur, quels pleurs, dans cet ultime « adieu » et dans cet ultime arrachement l’un de l’autrew.
Tertio die seculis memorandus iam sepefatus Cantuariorum archiepiscopus ab uniuersis fratribus eundi missionem poposcit. Quis tantum tante inter eos benignitatis uirum recedentem siccis oculis aspicere potuit ? Omnes erupere in lacrimas, paruuli non ualebant consolari ; consulto maturauit discessum quatinus a fletu se con[f.61r]tinerent, uel post eius discessum. Venerabilis abbas Herluinus eum supra omnes mortales amans et ab eo amatus per duo miliaria discendentem prosecutus est amicum, ad suos uisus nunquam in hac uita ulterius rediturum ; nam ante diei ipsius dedicationis annuam reuolutionem diem clausit extremum. Que cordis amaritudo, quis fletus, in ipso ultimo « Vale » et ultimo ab inuicem discessu !
XI - Réforme de l’Église d’Angleterre et reconstructions à Cantorbéry. Restitution des biens usurpés par Odon de Bayeux. Lettre à l’évêque de Chichester.
En les renouvelant, il réforma les offices claustraux de l’Église de Cantorbéry qui, par le fait du temps ou de la négligence, étaient tombés en désuétude ou avaient été délaissés101. Il fit rétablir dans le droit de l’Église de nombreuses terres qui lui avaient été enlevées et il fit restituer à son Église vingt-cinq manoirs102. Il fit construire deux hôpitaux ou hospices en dehors de la ville, l’un au nord, l’autre au couchant, avec tout le nécessaire, auxquels il apporta de ses propres fonds des revenus annuels, à hauteur de ce qui se révélait suffisant103. Dans ses manoirs, il institua des prébendes annuelles à distribuer aux pauvres. Il se fit construire dans plusieurs de ses propres manoirs des maisons en pierre pour y habiter104. Odon, évêque de Bayeux, frère du roi Guillaume, était comte de Kent au temps où Lanfranc devint archevêque. Cet évêque faisait peser de nombreuses charges sur les hommes de sa province en même temps que sur les hommes de la Sainte Église de Doroberne. Lanfranc s’opposa à lui en face et devant tous, et sur le témoignage des anciens Anglais qui connaissaient les lois de leur patrie, il fit valoir la liberté de sa terre et délivra ses hommes des mauvaises coutumes qu’Odon voulait leur imposer. Il reste encore beaucoup de gens qui connaissent le lieu du plaid et son nom, et qui rapportent la manière et l’issue par lesquelles ce litige s’est terminé105.
Dignitates uero Cantuariensis ecclesie, que uetustate uel negligentia deciderant siue minute fuerant, renouando reformauit. Terras multas que ablate fuerant in ius ecclesie reuocauit, et uiginti quinque maneria ecclesie restituit. Xenodochia uel procotrophia duo extra ciuitatem edificauit, unum ad aquilonem alterum ad occasum, cum omnibus necessariis ; quibus de suo annuos redditus, quantum satis uisum est, delegauit. In maneriis suis instituit prebendas dandas pauperibus per annum. In pluribus ipsorum maneriorum construxit lapideas domos sibi ad habitandum. Odo Baiocensis episcopus, frater Willelmi regis, erat comes Cantie eo tempore quo Lanfrancus ad archiepiscopatum [f.61v]uenit. Hic multis grauaminibus atterebat homines illius prouincie et simul homines sancte Dorobernensis ecclesie. Cui Lanfrancus in faciem restitit : et coram omnibus, testimonio antiquorum Anglorum qui periti erant legum patrie, deraciocinatus est libertatem terre sue ; et liberauit homines suos a malis consuetudinibus quas Odo uolebat illis imponere. Adhuc plures supersunt qui et locum placiti et nomen loci norunt, et modum finemque litis quo contencio terminata est referunt.
Nous pensons utile de poursuivre avec ce qu’il a écrit à l’évêque de Chichester au sujet des clercs de ses domaines106 :
Quid de clericis uillarum suarum Cicestrensi episcopo scripsit subter annecti dignum duximus :
Lanfranc, archevêque par la grâce de Dieu, au très aimé frère Stigand, évêque de Chichester : salut !
Lanfrancus gratia Dei archiepiscopus dilectissimo fratri Stigando Cicestrensi episcopo salutem.
Les clercs de nos domaines qui sont dans votre diocèse se sont plaints à nous de ce que vos archidiacres trouvent des prétextes pour leur demander de l’argent et ils en ont déjà reçu de certains. Votre fraternité doit se souvenir que, contre la coutume de nos prédécesseurs et des vôtres, nous vous avons concédé et leur avons ordonné d’aller à vos synodes et d’écouter de vous ce qui peut servir la connaissance de la religion chrétienne, sans réplique et sans autre discussion. Si quelques fautes sont trouvées en eux, que la punition soit suspendue le temps qu’elles soient réservées à notre examen, et les personnes mises en cause seront traitées par nous ou avec miséricorde ou avec rigueur, comme ce fut toujours l’usage. C’est pourquoi nous vous demandons d’ordonner de rendre sans retard ce qui a été reçu à tort et, en vertu du zèle attendu de votre charité, d’interdire à vos serviteurs d’oser agir ainsi à l’avenir. Quant à nous, nous ordonnons expressément à nos prêtres qui sont en fonction hors du Kent de ne pas aller davantage à votre synode ni à celui d’autres évêques et de ne répondre ni à vous ni à l’un de vos serviteurs pour quelque faute que ce soit. En effet, nous-mêmes, quand nous viendrons dans nos domaines, nous devrons, en vertu de l’autorité pastorale, enquêter soit sur leurs mœurs soit sur la connaissance de leur état clérical. Qu’ils reçoivent seulement de vous le chrême et qu’ils s’acquittent à la réception du chrême de ce qui a été institué de toute antiquité107. En effet, de même que nous désirons conserver, avec un soin vigilant, dans son intégrité, ce qu’ont possédé nos prédécesseurs depuis les temps anciens jusqu’à aujourd’hui, de même nous ne voulons pas refuser à d’autres, ce qu’à Dieu ne plaise, par quelque usurpation, ce qui leur est dûx.
Clerici uillarum nostrarum qui in uestra diocesi existunt questi nobis sunt, quod archidiaconi uestri repertis occasionibus pecunias ab eis exquirunt ; et a quibusdam iam acceperunt. Meminisse debet fraternitas uestra, quia contra morem antecessorum nostrorum atque uestrorum uobis concessimus eisque imperauimus quatinus ad uestras sinodos irent, et ea que ad Christiane religionis noticiam prodesse possunt sine interpellatione uel discussione aliqua a uobis audirent. Si que in ipsis culpe inuenirentur, suspensa interim uindicta ad nostrum examen seruarentur, et nobis uel in miserando uel in ulciscendo sicut semper consuetudo fuit obnoxii tenerentur. Mandamus itaque uobis ut male accepta sine dilatione reddi iubeatis, et ministris uestris ne ulterius id presumant seruande caritatis studio prohibeatis. Nos uero presbiteris nostris qui extra Cantiam constituti sunt omnino precipimus ne ad uestram uel alicuius episcopi synodum amplius eant, nec uobis nec aliquibus ministris uestris pro qualibet culpa respondeant. Nos enim, cum ad uillas nostras ueniemus, quales ipsi uel in moribus uel in sui ordinis sciencia sint pastorali auctoritate uestigare debemus. Crisma tantum a uobis accipiant, et ea que antiquitus instituta sunt in crismatis acceptione [f.62r]persoluant. Sicut namque ea que antiquitus usque ad nostra tempora antecessores nostri habuerunt solerti uigilantia cupimus illibata seruare, ita aliis debita aliqua – quod absit – usurpacione nolumus denegare.
X - Arrivée de Lanfranc à Cantorbéry. Consécration de Lanfranc. Consécration de Thomas d’York. Demande de profession d’obéis- sance écrite à Thomas d’York. Refus de Thomas. Intervention de Guillaume le Conquérant. Profession d’obéissance des évêques anglais.
L’an 1070 de l’Incarnation du Seigneur, Lanfranc, abbé du monastère de Caen, arriva en terre d’Angleterre sur les instructions et ordres de Guillaume, glorieux roi des Anglais, et d’Alexandre, d’heureuse mémoire, souverain pontife de toute la Sainte Église109. Celui-ci, peu de jours après son arrivée, reçut le gouvernement de l’Église de Doroberne110. Or il fut consacré le quatrième jour des calendes de septembre sur le siège métropolitain par les suffragants de ce siège : Guillaume, évêque de Londres, Vauquelin de Winchester, Rémi de Dorchester ou de Lincoln, Siward de Rochester, Herfast d’Elmham ou de Thetford, Stigand de Selsey, Hermann de Sherborne et Gison de Wells. Les autres, qui furent absents, firent connaître les causes de leur absence tant par des représentants que par des lettres111. Cette même année, Thomas, élu archevêque de l’Église d’York, vint à Cantorbéry afin d’être sacré par [Lanfranc] selon l’antique usage. Comme Lanfranc lui avait demandé la profession écrite de son obéissance additionnée d’un serment selon la coutume observée par ses prédécesseurs, Thomas répondit qu’il ne le ferait jamais, à moins qu’il ne lise d’abord des écrits faisant autorité, qu’il voie des témoins qui défendent l’ancienneté de cette disposition, enfin qu’il entende des arguments valables sur cette question sans lesquels il ne pourrait le faire en toute justice et raison sans porter préjudice à son Église. Or il agissait plus par ignorance que par orgueilleux entêtement. C’était en effet un homme nouvellement arrivé et tout à fait étranger aux usages anglais, qui accordait sa confiance aux paroles des flatteurs plus qu’il n’est équitable et bon. Cependant Lanfranc, en présence d’un petit nombre d’évêques qui étaient venus à lui pour cette consécration, présenta sa réclamation. Mais [Thomas], rejetant tout, repartit sans avoir été consacré112. Le roi accueillit la nouvelle avec contrariété, estimant que Lanfranc demandait des choses injustes, se fiait plus à la science des lettres qu’à la raison et à la vérité, d’autant que la connaissance des Écritures ne manquait pas à ce Thomas, science acquise grâce à ses grandes dispositions naturelles et à sa grande application113. Peu de jours après, Lanfranc vint à la cour et demanda audience au roi. Ayant exposé l’affaire, il amadoua l’esprit du roi, il persuada et convainquit les transmarins présents que la justice était de son côté. Car les Anglais, qui avaient eu connaissance de l’affaire, apportèrent en tout point un ferme témoignage à ses revendications. C’est pourquoi par un édit royal et par un décret commun à tous, il fut statué que présentement, Thomas devait revenir à l’Église mère de tout le royaume, écrire sa profession, la lire et présenter à Lanfranc la profession lue afin qu’elle soit examinée en présence des évêques, selon l’usage ecclésiastique. [Thomas], dans cette profession, promettait d’obéir absolument, sans aucune condition, à tous les ordres de Lanfranc qui concerneraient la pratique de la religion chrétienne ; à Lanfranc mais pas ainsi à ses successeurs, à moins qu’on ne lui montre d’abord de toute évidence, soit en présence du roi, soit dans un conseil épiscopal, la raison appropriée par laquelle ses prédécesseurs ont fait cette profession aux primats de l’Église de Doroberne, et ont dû la faire. Alors, il revint, remplit ce qui lui était ordonné et repartit consacré114. Peu de jours après, Lanfranc demanda et reçut les professions de tous les évêques du royaume anglais qui, à diverses époques et en divers endroits, avaient été sacrés par d’autres archevêques ou par le Pape, du temps de Stigandy115.
Anno ab incarnatione Domini millesimo septuagesimo intrauit Anglicam terram Lanfrancus Cadomensis cenobii abbas, monentibus atque precipientibus Willelmo glorioso Anglorum rege et felicis memorie Alexandro tocius sancte ecclesie summo pontifice. Is post paucos sui introitus dies Dorobernensem ecclesiam regendam suscepit. Consecratus est autem iiiio kalendas Septembris in sede metropoli a suffraganeis ipsius sedis : Willelmo Londoniensi episcopo, Walchelino Wentano, Remigio Dorcensi siue Lincholiensi, Siwardo Rofensi, Herfasto Helmeanensi siue Theffordensi, Stigando Selengensi, Hermanno Siraburnensi, Gisone Wellensi. Ceteri qui absentes fuerunt causas sue absentie tam legatis quam litteris ostenderunt. Ipso anno Thomas Erboracensis ecclesie electus antistes Cantuarberiam ex prisca consuetudine ab eo sacrandus aduenit. A quo cum Lanfrancus scriptam de obedientia sua cum adiectione iurisiurandi professionem custodito antecessorum more exposceret, respondit [f.62v]Thomas se id nunquam facturum, nisi prius scriptas de hac re auctoritates legeret, nisi testes huius antiquitatis assertores cerneret, postremo nisi congruas super hac re rationes audiret quibus id iuste et rationabiliter sine sue ecclesie preiudicio facere deberet. Hoc autem ignorantia magis quam spiritus elati pertinacia agebat ; nouus enim homo, et Anglice consuetudinis penitus expers, uerbis adulatorum plus equo et bono fidem exhibebat. Lanfrancus tamen, in presencia paucorum episcoporum qui ad eum pro hac consecratione uenerant, quod postulauit ostendit. At ille aspernatus omnia non sacratus abscessit. Quod rex audiens grauiter accepit, estimans Lanfrancum iniusta petere et scientia litterarum magis quam racione et ueritate confidere, quamuis nec ipsi Thome deesset scripturarum peritia multo ingenio multoque studio comparata. Paucorum dierum spatio euoluto Lanfrancus ad curiam uenit, a rege audientiam postulauit ; redditis rationibus, eius animum mitigauit, transmarinis qui aderant sue parti iusticiam adesse suasit et persuasit. Angli enim, qui rem nouerant, assertionibus eius per omnia constantissime testimonium perhibebant. Itaque regio edicto communi omnium decreto statutum est ad presens debere Thomam ad matrem tocius regni ecclesiam redire, professionem scribere, scriptam legere, lectam inter examinandum in presencia episcoporum ecclesiastico more Lanfranco porrigere. In qua preceptis quidem eius in omnibus que ad christiane religionis pertinent cultum se obtemperaturum absolute nulla interposita condicione promitteret ; successoribus uero eius non ita, nisi prius uel coram rege uel in episcopali consilio competens ei ratio redderetur qua antecessores suos Dorobernensis ecclesie primatibus id fecisse et facere debuisse euidentissime ostenderetur. Igitur rediit, que iussa sunt impleuit, sacratus abscessit. Non post multos dies Lanfrancus ab uniuersis Anglici regni episcopis qui diuersis temporibus diuersis in locis ab aliis archiepiscopis uel a papa tempore Stigandi sacrati sunt professiones petiit et accepit.
XI - Voyage de Lanfranc et Thomas à Rome pour recevoir le pallium. Querelle autour de la primatie. Primatie prononcée par le concile de 1072. Serment de Thomas à Lanfranc et aux successeurs de Thomas sous conditions. Lettre de Lanfranc au pape Alexandre II. Lettre de Lanfranc à Hildebrand. Réponse d’Hildebrand.
Il convient à chaque chrétien de se soumettre aux lois chrétiennes et de ne pas s’opposer par quelques raisons que ce soit à celles que les Saints Pères ont instituées en vue de notre salut. Et sur ce sujet, de là, en effet, naissent colère, dissensions, jalousies, rivalités et toutes les passions qui plongent leurs adeptes dans les peines éternelles. Et plus quelqu’un est d’un rang élevé, plus il doit obéir de manière empressée aux préceptes divins. C’est pourquoi, toi, Lanfranc, archevêque de Doroberne, moi, Thomas, déjà ordonné évêque métropolitain de l’Église d’York, après en avoir entendu et compris les raisons, je te fais profession complète d’obéissance canonique, à toi et à tes successeurs ; et tout ce qui, par toi ou par eux, me sera imposé justement et canoniquement, je promets que je l’observerai. Or de cette obéissance, je n’étais pas certain alors que je devais encore être ordonné par toi ; c’est pourquoi, à toi du moins j’ai promis obéissance sans condition, mais à tes successeurs sous condition124.
Decet christianum quemque christiani legibus subiacere, nec his que a sanctis patribus salubriter instituta sunt quibuslibet rationibus contraire. Hinc nanque ire dissensiones inuidie contentiones caeteraque procedunt, que amatores suos in penas eternas demergunt. Et quanto quisque altioris est ordinis, tanto impensius diuinis debet obtemperare preceptis. Propterea ego Thomas, ordinatus iam Eboracensis ecclesie metropolitanus antistes, auditis cognitisque rationibus, absolutam tibi Lanfrance Dorobernensis archiepiscope tuisque successoribus de canonica obediencia professionem facio ; et quicquid a te uel ab eis iuste et canonice iniunctum mihi fuerit seruaturum me esse promito. De hac autem antea cum a te adhuc ordinandus essem dubius fui ; ideoque tibi quidem sine condicione, successoribus uero tuis conditionaliter, obtemperaturum me esse promisi.
L’an 1072 de l’Incarnation de notre Seigneur Jésus-Christ, soit le onzième du pontificat du seigneur pape Alexandre et le sixième du règne de Guillaume, glorieux roi des Anglais et duc des Normands, sur l’ordre de ce même pape Alexandre et avec l’accord du même roi, en sa présence et en celle des évêques et des abbés, fut débattue la question de la primatie, que Lanfranc, archevêque de Doroberne, proclamait sur l’Église d’York au nom du droit de son Église, ainsi que celle des ordinations de quelques évêques au sujet desquels on ne discernait pas du tout de quelle [Église] chacun d’entre eux dépendait. Enfin, par et sous l’autorité de divers écrits, il fut montré et prouvé que l’Église d’York devait être soumise à celle de Cantorbéry et obéir en tout aux dispositions de son archevêque comme primat de toute la Bretagne en ce qui concerne la religion chrétienne. Mais la sujétion de l’évêque de Durham, c’est [celui de] Lindisfarne125, et de toutes les régions depuis les limites de l’évêché de Lichfield et du grand fleuve Humber jusqu’aux extrêmes limites de l’Écosse, avec tout ce qui, selon le droit, revenait de ce côté dudit fleuve, au diocèse d’York, le métropolitain de Cantorbéry concéda à l’archevêque d’York et à ses successeurs de la maintenir à perpétuité126. Ainsi, si l’archevêque de Cantorbéry voulait réunir un concile où bon lui semblait, l’archevêque d’York, sur l’ordre de ce dernier, se présenterait personnellement avec tous les évêques qui lui étaient soumis et il serait obéissant à ses dispositions canoniques. Que l’archevêque d’York devait aussi faire profession à l’archevêque de Cantorbéry, et même avec serment, Lanfranc, archevêque de Doroberne, le prouva à partir de l’antique coutume de ses prédécesseurs. Mais, par amour du roi, il dispensa Thomas, archevêque d’York, du serment et reçut seulement sa profession écrite, et sans s’engager au nom de ses successeurs qui voudraient exiger de ceux de Thomas le serment avec la profession127. Si l’archevêque de Cantorbéry venait à mourir, l’archevêque d’York viendrait à Doroberne et consacrerait de droit, avec les autres évêques de l’Église susdite, celui qui aurait été élu comme son propre primat. Si l’archevêque d’York mourait, celui qui serait élu pour lui succéder, ayant reçu du roi la donation de l’archiépiscopat, viendrait à Cantorbéry ou bien là où il semblerait bon à l’archevêque de Cantorbéry et il recevrait de lui l’ordination selon la coutume canonique128. À cette constitution consentirent le susdit roi, les archevêques Lanfranc de Cantorbéry et Thomas d’York, ainsi qu’Hubert, sous-diacre de la Sainte Église romaine et légat du susnommé pape Alexandre, et les autres évêques et abbés présentsz. Lanfranc notifia au pape Alexandre la façon dont cela s’était passé par la lettre suivante :
Anno ab incarnacione Domini nostri Iesu Christi millesimo septuagesimo secundo, pontificatus autem domni Alexandri pape undecimo, regni uero Willelmi gloriosi regis Anglorum et ducis Normannorum sexto, ex precepto eiusdem Alexandri pape annuente eodem rege, in presentia ipsius et episcoporum atque abbatum, uentilata est causa de primatu quem Lanfrancus Dorobernensis archiepiscopus super Eboracensem ecclesiam iure sue ecclesie proclamabat ; et de ordinationibus quorundam episcoporum, de quibus ad quem specialiter pertinerent certum minime constabat. Et tandem aliquando diuersis diuersarum scripturarum auctoritatibus probatum atque ostensum est quod Eboracensis ecclesia Cantua[f.64r]riensi debeat subiacere, eiusque archiepiscopi ut primatis tocius Britanniae dispositionibus, in his que ad christianam religionem pertinent, in omnibus obedire. Subiectionem uero Dunelmensis, hoc est Lindisfarnensis, episcopi atque omnium regionum a terminis Licifeldensis episcopii et Humbre magni fluuii usque ad extremos Scotie fines, et quicquid ex hac parte predicti fluminis ad parochiam Eboracensis ecclesie iure competit, Cantuariensis metropolitanus Eboracensi archiepiscopo eiusque successoribus in perpetuum optinere concessit : ita ut si Cantuariensis archiepiscopus consilium cogere uoluerit, ubicumque ei uisum fuerit, Eboracensis archiepiscopus sui presentiam cum omnibus sibi subiectis episcopis ad nutum eius exhibeat, et eius canonicis dispositionibus obediens existat. Quod autem Eboracensis archiepiscopus professionem facere debeat Cantuariensi archiepiscopo, etiam cum sacramento, Lanfrancus Dorobernensis archiepiscopus ex antiqua antecessorum consuetudine ostendit. Sed ob amorem regis Thome Eboracensi archiepiscopo sacramentum relaxauit scriptamque tantum professionem accepit, non preiudicans successoribus suis qui sacramentum cum professione a successoribus Thome exigere uoluerint. Si archiepiscopus Cantuariensis uitam finierit, Eboracensis archiepiscopus Doroberniam ueniet, et eum qui electus fuerit cum ceteris prefate ecclesie episcopis ut primatem proprium iure consecrabit. Quod si archiepiscopus Eboracensis obierit, is qui ei successurus eligitur, accepto a rege archiepiscopatus dono, Cantuariam uel ubi Canturiensi uisum fuerit accedet, et ab ipso ordinationem canonico more suscipiet. Huic constitutioni consenserunt prefatus rex et archiepiscopi, Lanfrancus Cantuariensis et Thomas Eboracensis, et Hubertus sancte Romane ecclesie subdiaconus et prefati Alexandri pape legatus, et ceteri qui interfuerunt episcopi et abbates. Hec ut gesta sunt Lanfrancus Alexandro pape notificauit per subscriptam epistolam :
Au suprême seigneur, gardien de toute la religion chrétienne, le pape Alexandre, Lanfranc, évêque de la Sainte Église de Doroberne, obéissance due en toute servitude.
Domino totius christiane religionis summo speculatori Alexandro pape Lanfrancus sancte Dorobernensis ecclesie antistes debitam cum omni seruitute obedienciam.
Votre béatitude, humblement excellente et excellemment humble, doit se souvenir qu’au temps où nous sommes allés chez vous, l’évêque de l’Église d’York murmura ouvertement contre moi, m’abaissa en cachette, suscita en présence de votre grandeur une calomnie, disant que je voulais agir à son égard injustement, parce que j’établissais brillamment par le droit la primatie de notre Église sur lui et sur son Église129. De même, à propos de la sujétion de quelques évêques qu’il se préparait à agréger à son Église, il n’a pas craint par sa querelle de violer une antique coutume. Sur ces questions, comme il convient et sied à un pasteur saint et prudent, vous avez fait connaître par écrit votre position selon laquelle, sur le territoire anglais, une réunion des évêques, abbés et autres ecclésiastiques écouterait les arguments de l’un et l’autre parti, rendrait ses conclusions. Cela fut ainsi fait. En effet, se réunirent à la cour royale, en la cité de Winchester pour la solennité pascale, évêques, abbés et autres personnes des ordres sacré et laïc, qu’il convenait de réunir autant pour leur foi que pour leur action et l’honnêteté de leurs mœurs. D’abord, nous les avons fait jurer sous votre autorité en vertu de la sainte obéissance. Ensuite, de lui-même, le pouvoir royal les a suppliés par la foi et le serment qui les liaient, d’entendre très attentivement cette cause, et de la faire aboutir, après l’avoir entendue, à un résultat certain et droit, sans favoriser aucun des partis. Et tous reçurent l’une et l’autre proposition en bon accord, et ils promirent d’agir ainsi en vertu de la susdite obligation. On apporta donc l’« Histoire ecclésiastique du peuple anglais » que le prêtre de l’Église d’York et docteur des Anglais, Bède, a composée. On lut ses passages qui montraient, avec l’accord de tous, que depuis le temps du bienheureux Augustin, premier archevêque de Doroberne, jusqu’à l’extrême vieillesse de Bède lui-même (ce qui englobe à peu près une période de cent quarante ans) mes prédécesseurs avaient exercé la primatie sur l’Église d’York et sur toute l’île qu’ils ont appelée Bretagne et aussi sur l’Irlande. Ils avaient très souvent dispensé à tous leur soin pastoral. Ils avaient célébré les ordinations épiscopales et les conciles dans la ville d’York elle-même et très souvent dans le voisinage, là où cela leur paraissait bien. Ils avaient convoqué les évêques d’York à ces mêmes conciles et, lorsque le sujet le requérait, ils les avaient obligés à rendre compte de leurs affaires. Et les évêques également, dont Thomas avait remis en question la soumission, avaient été pendant cette période de cent quarante ans sacrés par les archevêques de Doroberne et convoqués à ces conciles. Certains encore, en raison de leurs fautes, avaient été déposés par ces derniers sous l’autorité du siège de Rome. Et bien des faits de ce genre que la brièveté épistolaire ne peut expliquer un à un. Des décrets de divers conciles furent proposés à la lecture, qui avaient été promulgués par mes prédécesseurs en des temps divers sur des sujets divers. Ces décrets, s’ils ne traitaient pas la même matière, ils affirmaient du moins la même position au sujet de la primatie et de la sujétion des évêques. On énuméra à haute voix les élections à propos des évêques dont on débattait, faites devant mes prédécesseurs, et les ordinations conférées par eux : ces évêques ont laissé leurs professions écrites d’obéissance à l’Église de Doroberne. La ville, qui est maintenant nommée Cantorbéry, était, dans les temps anciens, appelée Doroberne par les habitants de cette même terre. Ils produisirent les témoignages de tous qui affirmaient avec grande constance qu’ils avaient vu et entendu, en leur temps, tout ce que les écrits déclaraient130. On n’a pas omis non plus le récit des hauts faits dans lequel il fut dévoilé, au temps où l’Angleterre était divisée en plusieurs petits royaumes, le cas du roi de Northumbrie (où est située la cité d’York). Celui-ci avait vendu l’épiscopat à un simoniaque pour un certain prix, faute pour laquelle ce dernier avait été convoqué à un concile par l’archevêque de Doroberne ; refusant de s’y rendre, il avait subi la peine d’excommunication pour sa désobéissance. Toute l’Église de cette contrée s’abstint longtemps de communion et de contact avec lui, jusqu’à ce qu’il se fût présenté au concile, eût reconnu sa faute, eût corrigé ce qu’il avait fait de mal et eût promis de s’amender pour le reste de sa vie. Cette affaire fournit une preuve non négligeable que mes prédécesseurs détenaient la primatie sur cette terre-là et sur cette Église-là131. En ultime soutien et défense de cette cause, on présenta les privilèges et les écrits de vos prédécesseurs Grégoire, Boniface, Honorius, Vitalien, Serge, à nouveau Grégoire, Léon et à nouveau Léon le dernier, qui ont été donnés ou transmis aux prélats de l’Église de Doroberne et aux rois anglais pour diverses causes à un moment ou l’autre132. (En effet, le reste des documents, tant les authentiques que les copies, a été entièrement consumé dans cet incendie et les destructions que notre église a subis il y a quatre ans133.) Ces preuves et d’autres, que nous ne pouvons expliquer en détail et brièvement, ayant été exposées dès le début par notre Église, Thomas opposa un petit nombre de contre-arguments devant tant de preuves d’une si grande évidence, apportant comme preuve principale cette lettre dans laquelle le bienheureux Grégoire avait statué que les Églises de Londres et d’York étaient égales et non soumises l’une à l’autre. Là-dessus, comme tous avaient établi d’un commun accord qu’il n’y avait rien à attendre de cet écrit, parce que je n’étais pas l’évêque de Londres et que la question ne concernait pas l’Église de Londres134, Thomas se tourna vers d’autres arguments pauvres et faibles qui, grâce à la révélation du Christ, ont été balayés en peu de temps à l’aide d’un petit nombre d’objections. Comme le roi lui adressait le doux et paternel reproche d’avoir osé venir avec si peu d’explications face à la profusion des arguments, il répondit avoir ignoré auparavant que l’Église de Doroberne était forte de tant d’autorités et d’arguments si convaincants. C’est pourquoi il se tourna vers la prière : il demanda en effet au roi de me demander de mettre de côté toute rancœur conçue envers lui dans cette affaire, d’honorer la paix, de faire concorde, et de lui concéder par l’empressement de la charité quelques privilèges qui me revenaient de droit. Et moi, j’offris volontiers et avec action de grâce mon assentiment à sa demande car, par la miséricorde de Dieu, ce n’était pas moi, mais lui, le profanateur de l’antique coutume, qui était la cause de ce scandale. On a donc rédigé un écrit sur cette affaire avec l’accord commun de tous, dont les exemplaires distribués dans les principales Églises des Anglais témoigneront toujours pour les temps futurs de la résolution de ce conflit. J’ai eu soin de faire envoyer un exemplaire à vous aussi de celui-ci et à ceux à qui Dieu a confié la Sainte Église du monde entier pour que, grâce à cet écrit et aux autres qui ont été transmis, vous ayez sur le sujet une connaissance très claire à partir de l’usage de [vos]135 prédécesseurs, de ce que vous devez me concéder, tant à moi qu’à l’Église du Christ que j’ai reçue à gouverner. C’est pourquoi je demande avec dignité et sans retard qu’un privilège soit accordé par la grâce du siège apostolique qui puisse montrer aussi avec éclat à quel point vous m’aimez. Mais, de mon côté, estimez-moi réellement un serviteur fidèle du bienheureux Pierre et de vous et de la Sainte Église romaine. Jamais, en effet, aucune circonstance ne pourra chasser du secret de mon cœur, en quelque occasion que ce soit, cette humilité inouïe qu’à Rome vous avez témoignée à moi, le dernier des hommes, indigne de si grands honneurs, lorsque vous m’avez accordé, afin de montrer votre bienveillance à mon égard, deux palliums, l’un de l’autel, selon la coutume, et l’autre dont votre sainteté se servait habituellement pour célébrer la messe ; et de même, à tous ceux dont j’ai été le médiateur, si c’était juste et salutaire, vous avez aussitôt accordé ce qu’ils demandaient par mon intervention, pour taire d’autres faits qui sur ce sujet diffèrent quelque peu de cela et qui me rendent doucement présent le souvenir de votre nom quand j’agis bien. J’avais pris soin de transmettre à votre paternité pendant que j’étais encore à la tête du monastère de Caen, comme vous me l’aviez demandé, la lettre que j’avais fait transmettre au schismatique Bérenger136. Que Dieu tout-puissant vous accorde une vie qui dure dans le temps, pour l’honneur de la Sainte Église divinement confiée à vos soins en sorte qu’après le temps il vous accorde les espaces de l’éternité qui s’étendent hors du tempsaa.
Meminisse [f.64v]debet humiliter excellens et excellenter humilis beatitudo uestra quia quo tempore apud uos fuimus Eboracensis ecclesie antistes aduersum me palam murmurauit, clam detraxit, in presentia celsitudinis uestre calumniam suscitauit, dicens me iniuste uelle agere eo quod super se suamque ecclesiam iure nostre ecclesie primatum niterer optinere. De quorundam quoque subiectione episcoporum, quos ecclesie sue conatus est aggregare, antiquam sua querela non est ueritus consuetudinem temerare. Quibus de rebus uos, sicut sanctum prudentemque pastorem decuit et oportuit, per scriptum sentenciam prouulgastis quatinus conuentus Anglice terre episcoporum abbatum ceterarum religiosi ordinis personarum utriusque partis rationes audiret, discuteret, definiret. Factum est ita. Conuenerunt enim ad regalem curiam apud Wentanam ciuitatem in Paschali solennitate episcopi, abbates ceterique ex sacro ac laicali ordine quos fide et actione morumque probitate par fuerat conuenisse. In primis adiurati sunt a nobis ex uestra auctoritate per sanctam obedienciam, deinde regia postestas per semetipsam contestata est eos per fidem et sacramentum quibus sibi colligati erant, quatinus hanc causam intentissime audirent, auditam ad certum rectumque finem sine partium fauore perducerent. Vtrumque omnes concorditer susceperunt, seseque ita facturos sub prefata obligatione spoponderunt. Allata est igitur « Ecclesiastica Gentis Anglorum Historia », quam Eboracensis ecclesie presbiter et Anglorum doctor Beda composuit. Lecte sentencie quibus pace omnium demonstratum est a tempore beati Augustini primi Dorobernensis archiepiscopi usque ad ipsius Bede ultimam senectutem (quod fere centum xl annorum spacio terminatur) antecessores meos super Eboracensem ecclesiam totamque insulam quam Britanniam uocant necnon et Hiberniam primatum gessisse, curam pastoralem omnibus impendisse, in ipsa Eboracensi urbe persepe locisque finitimis ubi eis uisum fuit episcopales ordinationes atque consilia celebrasse, [f.65r]Eboracenses antistites ad ipsa consilia uocasse et cum res poposcisset de suis eos actibus rationem reddere compulisse. Episcopos quoque, quorum subiectionem in questionem adduxerat, infra illud centum et xl annorum spacium per Dorobernenses archiepiscopos fuisse sacratos, ad consilia uocatos, quosdam quoque exigentibus culpis ab eis cum Romane sedis auctoritate depositos ; multaque in hunc modum que epistolaris modestia per singula explicare non potest. Diuersa ad legendum porrecta consilia que diuersis temporibus diuersis de causis a meis sunt antecessoribus celebrata. Que tamen, et si non eandem sue institucionis habuere materiam, eandem tamen de primatu et subiectionibus episcoporum tenuere sentenciam. Recitate eorundem de quibus questio uersabatur episcoporum ante predecessores meos facte electiones et per eos ordinationes, qui Dorobernensi ecclesie de sua obediencia scriptas reliquerunt professiones ; urbs nanque que nunc Cantuarberia nominatur antiquis temporibus ab ipsius terre incolis Dorobernia uocabatur. Accesserunt omnium testimonia, qui omnia que scripta sonuerunt se suis quisque temporibus uidisse et audisse constantissime firmauerunt. Nec defuere gesta quibus reseratum est, cum Anglia per plures esset regulos diuisa, Nordanunbrorum regem (ubi sita est ciuitas Eboraca) accepto precio cuidam symoniaco episcopium uendidisse, pro qua culpa a Dorobernensi archiepiscopo ad consilium uocatum fuisse, nolentemque uenire pro sua inobediencia excommunicationis pertulisse sentenciam. Cuius communionis atque consorcii omnis illarum parcium ecclesia tamdiu abstinuit quoadusque consilio seipsum exhibuit, culpam dixit, quod male gestum est correxit, de reliquo emendaturum se fore spopondit. Que res mediocre non tulit iudicium, antecessores meos super illam terram illamque ecclesiam habuisse primatum. Vltimum quasi robur totiusque cause firmamentum prolata sunt antecessorum [f.65v]uestrorum Gregorii, Bonifacii, Honorii, Vitaliani, Sergii, item Gregorii, Leonis, item ultimi Leonis priuilegia atque scripta, que Dorobernensis ecclesie presulibus Anglorumque regibus aliis atque aliis temporibus uariis de causis sunt data aut transmissa. (Reliqua enim reliquorum tam autentica quam eorum exemplaria in ea combustione atque abolicione quam ecclesia nostra ante quadriennium perpessa est penitus sunt absumpta). Hiis atque aliis que particulatim breuiterque explicari non possunt ex parte nostre ecclesie in causa peroratis, contra tantam tantarum auctoritatum euidenciam paucissimas contradictiones opposuit, epistolam illam precipue ferens in medium qua beatus Gregorius Londoniensem atque Eboracensem ecclesiam pares esse nec alteram alteri subiacere instituit. Quam scripturam cum in rem nichil facere concordi sentencia cuncti protinus definissent, pro eo quod nec ego Londoniensis episcopus essem nec de Londoniensi ecclesia esset questio instituta, uertit se ad alia egena atque infirma argumenta que post paucam moram Christo reuelante paucis sunt obiectionibus aboleta. Quem cum rex dulci paternaque reprehensione argueret quod contra tantam argumentorum copiam tam inops rationum uenire presumpsisset, respondit se antea ignorasse Dorobernensem ecclesiam tot tantisque auctoritatibus tamque perspicuis rationibus esse munitam. Versus itaque ad preces est ; rogauit enim regem ut me rogaret quatinus omnem mentis rancorem aduersus eum pro hac causa conceptum ommitterem, pacem diligerem, concordiam facerem, aliqua que mei essent iuris caritatis studio ei concederem. Cui peticioni ego libenter et cum gratiarum actione assensum prebui, quia miserante Deo non ego sed ille prisce consuetudinis uiolator causa erat istius scandali. Facta est igitur communi omnium astipulacione de hac re quedam scriptura, cuius exemplaria per principales Anglorum ecclesias distributa futuris semper temporibus testimonium ferant [f.66r]ad quem finem causa ista fuerit perducta. Cuius exemplar uobis quoque quibus sanctam totius mundi ecclesiam a Deo constat esse commissam transmittendum curaui, ut ex hoc atque aliis que transmissa sunt perspicue cognoscatis ex more antecessorum quid michi, quid ecclesie Christi quam regendam suscepi, concedere debeatis. Quod peto honeste et sine dilatione per indultum sedis apostolice priuilegium fieri, quatinus ex hoc quoque quantum me diligatis euidenter possit ostendi ; de me autem reuera estimate quod de fideli ac seruo beati Petri ac uestro sancteque Romane ecclesie. Nunquam enim res quelibet de archa pectoris mei eicere quauis occasione poterit inauditam illam humilitatem quam mihi extremo hominum tantis indigno honoribus Rome exhibuistis, quodque duo pallia, unum de altari ex more et alterum quo sanctitas uestra missas celebrare consueuerat, ad ostendendam circa me beniuolenciam uestram mihi impendistis ; illud quoque quod omnibus quorum mediator extiti quicquid iuste ac salubriter petierunt me interueniente protinus concessistis : ut taceam alia plura que in hac parte ab his minime discrepant, queque mihi memoriam uestri nominis si quid boni facio dulciter representant. Epistolam quam Berengerio scismatico, dum adhuc Cadomensi cenobio preessem, transmisi paternitati uestre sicut precepistis transmittere curaui. Omnipotens Dominus uitam uestram ad honorem sancte ecclesie uestris dispositionibus diuinitus commisse in tempore prolixam faciat, quatinus post tempus que sine tempore sunt prolixa eternitatis spacia uobis concedat.
Sur le même sujet, il écrivit ainsi à Hildebrand, de l’Église romaine137 : La querelle que l’archevêque de l’Église d’York a soulevée contre moi au sujet de la primatie et de la sujétion de certains évêques a été entendue et réglée selon le précepte du siège apostolique. J’ai transmis à notre seigneur le pape un bref compte rendu chronologique de la gestion de ce litige que je veux et vous demande de lire avec le soin qui convient, en sorte que votre charité tienne pour très certain ce qu’à moi ainsi qu’à mon Église, le siège apostolique doit concéder en le confirmant et le confirmer en le concédant par un privilègebb.
De eadem re scripsit Hildebrando Romane ecclesie archidiacono, ita : Calumnia quam Eboracensis ecclesie antistes aduersum me mouit de primatu et subiectione quorundam episcoporum secundum preceptum apostolice sedis audita atque determinata est. Cuius negocii gestionem breuiter ex ordine scriptam domino nostro pape transmisi, quam uolo et rogo a uobis competenti diligencia legi, quatinus caritas uestra certissimum teneat quid michi ecclesieque [f.66v]mee sedes apostolica confirmando concedere et concedendo confirmare per priuilegium debeat.
À cela, Hildebrand répondit à Lanfranc138 :
Ad hec Hildebrandus respondit Lanfranco :
Nous avons écouté de bon gré la demande de vos envoyés, mais nous déplorons grandement de n’avoir pu satisfaire votre volonté en vous envoyant un privilège alors que vous étiez absent comme ceux-ci le réclamaient. Que votre sagesse ne le prenne pas mal, car si nous avions constaté qu’on ait, de nos jours, accordé ce privilège à un évêque absent, nous aurions assurément rendu cet honneur à votre piété, par la charité la plus prompte, sans effort de votre part. C’est pourquoi il nous paraît nécessaire que vous veniez en visite ad limina, afin que nous puissions ensemble avec vous, sur ce qu’il convient sur cette affaire et d’autres, discuter et décidercc.
Verba legatorum uestrorum gratanter excepimus, sed quod uoluntati uestre in mittendo absenti persone uestre priuilegio ut illi petebant rite non potuimus satisfacere ualde doluimus. Neque id egre ferat uestra prudencia ; quoniam si alicui episcoporum nostris temporibus absenti hoc concessum fuisse uidissemus, profecto religioni uestre promptissima caritate honorem hunc absque uestra fatigatione impenderemus. Vnde necessarium nobis uidetur uos limina apostolorum uisitare, quatinus de hoc et ceteris una uobiscum efficatius quod oportuerit consulere ualeamus atque statuere.
XII - Concile de Londres en 1075.
En vertu du quatrième concile de Tolède, des conciles de Milève et de Braga, il fut statué que chacun siégerait en fonction de la date de son ordination sauf ceux qui, selon une ancienne coutume ou des privilèges de leurs Églises, détiendraient des sièges plus dignes145. À ce sujet, on interrogea les vieillards et ceux qui étaient avancés en âge sur ce qu’ils avaient vu par eux-mêmes ou ce qu’ils avaient reçu de vrai ou de probable de leurs ancêtres ou des plus anciens. Un délai pour rendre la réponse fut demandé et accordé jusqu’au lendemain. Ainsi, le jour suivant, il fut rapporté unanimement que l’archevêque d’York devait siéger à la droite de celui de Doroberne, l’évêque de Londres à gauche et celui de Winchester à côté de celui d’York. Si toutefois celui d’York était absent, celui de Londres serait à droite [de Lanfranc] et celui de Winchester à gauche146.
Ex consilio [f.67r]igitur Toletano iiiio Mileuitano atque Bracharensi statutum est ut singuli secundum ordinationis sue tempora sedeant, preter eos qui ex antiqua consuetudine siue suarum ecclesiarum priuilegiis digniores sedes habent. De qua re interrogati sunt senes et etate prouecti, quid uel ipsi uidissent uel a maioribus uel antiquioribus ueraciter atque probabiliter accepissent. Super quo responso petite sunt inducie ac concesse usque in crastinum. Crastina autem die concorditer perhibuere quod Eboracensis archiepiscopus ad dexteram Dorobernensis sedere debeat, Londoniensis episcopus ad sinistram, Wentanus iuxta Eboracensem. Si uero Eboracensis desit, Londoniensis ad dexteram Wentanus ad sinistram.
Que selon la « Règle du bienheureux Benoît », le « Dialogue » de Grégoire et l’ancienne coutume des établissements réguliers, les moines tiennent dignement leur rang ; qu’à la garde des enfants principalement et des jeunes moines soient assignés en tous lieux des maîtres appropriés147, qu’ils leur apportent des lumières pendant la nuit ; qu’en règle générale, ils soient privés de tout bien sauf ce qui leur aura été concédé par leurs supérieurs148. Cependant, si quelqu’un était surpris, au moment de la mort, à posséder quelque chose en propre, sans la permission susdite, et qu’il ne l’ait pas rendue avant de mourir, après avoir confessé son péché dans un esprit de pénitence et dans la douleur, on ne sonnerait pas les cloches pour lui, on ne consacrerait pas non plus l’hostie salvatrice pour son pardon, et il ne serait pas non plus enseveli au cimetière149.
Ex Regula beati Benedicti, ex Dyalogo Gregorii et antiqua regularium locorum consuetudine ut monachi ordinem debitum teneant : infantes precipue et iuuenes in omnibus lacis deputatis sibi idoneis magistris custodiam habeant, nocte luminaria ferant ; generaliter omnes nisi a prelatis concessa proprietate careant. Si quis uero aliquid proprii sine prefata licencia habere in morte fuerit deprehensus, nec ante mortem id reddiderit cum penitencia et dolore peccatum suum confessus, nec signa pro eo pulsentur nec salutaris pro eius absolutione hostia immoletur nec in cymiterio sepeliatur.
En s’appuyant sur les décrets des souverains pontifes, comme Damase et Léon150, ainsi que sur les conciles de Sardique151 et de Laodicée152, dans lesquels il est interdit qu’il y ait des sièges épiscopaux dans des domaines ruraux, a été concédé, par la générosité royale153 et par l’autorité synodale, le transfert de trois évêques de domaines ruraux à des villes : Hermann de Sherborne à Salisbury, Stigand de Selsey à Chichester, Pierre de Lichfield à Chester154. De quelques-uns qui se trouvaient encore dans des domaines ruraux ou des villages, le cas fut renvoyé à l’audience du roi qui, à ce moment-là, guerroyait de l’autre côté de la mer155.
Ex decretis summorum pontificum Damasi uidelicet et Leonis, necnon ex consiliis Sardicensi atque Laodicensi, in quibus prohibetur episcopales sedes in uillis existere, concessum est regia munificencia et synodali auctoritate prefatis tribus episcopis de uillis ad ciuitates transire : Hermanno de Siraburna ad Selesberiam, Stigando de Selengeo ad Cicestrum, Petro de Licifelde ad Cestrum. De quibusdam qui in uillis seu uicis adhuc degebant dilatum est usque ad regis audientiam, qui in transmarinis partibus tunc temporis bella gerebat.
En vertu de nombreux décrets des prélats romains et de diverses autorités des sacrés canons, qu’on ne garde pas ou qu’on n’ordonne pas un clerc étranger ou un moine sans lettres de recommandation156.
Ex multis Romanorum presulum decretis diuersisque sacrorum canonum auctoritatibus, ne quis alienum clericum uel monachum sine com[f.67v]mendaticiis litteris retineat uel ordinet.
Pour réprimer l’insolence de quelques indiscrets, il fut interdit d’un commun accord de parler au concile sans la permission du métropolitain, à l’exception des évêques et des abbés.
Ad comprimendum quorundam indiscretorum insolenciam, ex communi decreto sancitum est ne quis in consilio loquatur preter licenciam a metropolitano sumptam, exceptis episcopis et abbatibus.
En vertu des décrets de Grégoire le Majeur et aussi de Grégoire le Mineur, que personne ne prenne pour épouse une femme de sa propre parenté ou de la parenté d’une épouse défunte ou de la veuve d’un parent jusqu’au septième degré de parenté de part et d’autre157.
Ex decretis Gregorii Maioris necnon et Minoris, ut nullus de propria cognatione uel uxoris defuncte seu quam cognatus habuit uxorem accipiat, quoadusque parentela ex alterutra parte ad septimum gradum perueniat.
Que personne n’achète ou ne vende les ordres sacrés ou un office ecclésiastique qui a trait au soin des âmes. En effet, ce crime a été condamné d’abord par l’apôtre Pierre chez Simon le Magicien, ensuite interdit et frappé d’excommunication par les saints Pères158.
Ut nullus sacros ordines seu officium ecclesiasticum quod ad curam animarum pertineat emat uel uendat. Hoc enim scelus a Petra apostolo in Symone Mago primitus dampnatum est, postea a sanctis patribus uetitum et excommunicatum.
Qu’il ne soit pas suspendu, en quelque endroit que ce soit, d’os d’animaux morts, comme si on voulait éviter la peste animale ; que ne soient pas exercés de sortilèges ou d’aruspices, de divinations ou d’autres œuvres diaboliques de ce genre. En effet, les canons sacrés ont interdit l’ensemble de ces pratiques et ont excommunié, après décision, ceux qui en exercent de semblables159.
Ne ossa mortuorum animalium quasi pro uitanda animalium peste alicubi suspendantur ; ne sortes uel aruspicia seu diuinationes uel aliqua huiusmodi opera dyaboli ab aliquo excerceantur. Hec enim omnia sacri canones prohibuerunt, et eos qui talia exercent data sentencia excommunicauerunt.
En vertu des conciles d’Elvire160 et du onzième de Tolède161, qu’aucun évêque ou abbé ou bien quelqu’un du clergé ne décide d’une sentence de mort ou de la mutilation d’un membre ou encore n’accorde la faveur de son autorité à ceux qui exercent la justice.
Ex consiliis Eliberitano et Toletano undecimo, ut nullus episcopus uel abbas seu quilibet de clero hominem occidendum uel membris truncandum iudicet, uel iudicantibus sue auctoritatis fauorem accommodet.
Moi, Lanfranc, archevêque de Doroberne, j’ai souscrit.
Ego Lanfrancus Dorobernensis archiepiscopus subscripsi.
Moi, Thomas, archevêque de l’Église d’York, j’ai souscrit.
Ego Thomas Eboracensis ecclesie archiepiscopus subscripsi.
Ont souscrit également les autres évêques et abbés qui étaient présentsdd162.
Subscripserunt et alii episcopi et abbates qui interfuerunt.
XIII - Consécration de l’évêque des îles Orcades. Lanfranc, le roi et le bouffon. Consécrations d’Hernost et de Gondulf, évêques de Rochester. Paul abbé de Saint-Alban.
Dans un faubourg de la cité de Cantorbéry, il y a une église Saint-Martin dans laquelle il y eut, à ce que l’on rapporte, dans les temps anciens, un siège épiscopal et qui eut, comme l’on dit, un évêque, avant que Lanfranc ne parvienne dans ces régions164. Mais comme, selon l’autorité des canons, s’applique le précepte : « Qu’il n’y ait pas deux évêques en même temps dans une seule cité », Lanfranc statua que dorénavant un évêque ne serait plus ordonné en ce lieu165.
[f.68r]In suburbio ciuitatis Cantuarie est quedam Sancti Martini ecclesia, in qua (ut fertur) priscis temporibus fuit sedes episcopalis, et (ut aiunt) episcopum habuit antequam ad illas partes transiret Lanfrancus. Sed quia auctoritate canonum constat preceptum, « Ne in una ciuitate duo pontifices simul habeantur », statuit Lanfrancus ne ulterius ipsi loco ordinaretur episcopus.
Lors d’une fête – l’une des trois grandes dans lesquelles le roi, couronné, avait coutume de réunir sa cour – au jour de la célébration, comme le roi, paré du diadème et des vêtements royaux, siégeait à table avec Lanfranc à côté de lui, un bouffon, voyant le roi rayonnant d’or et de pierres précieuses, s’écria dans la grande salle d’une voix pleine de flatterie : « Voici que je vois Dieu ! Voici que je vois Dieu ! ». Lanfranc se tournant vers le roi, dit : « Ne souffrez pas qu’on vous impose de telles paroles ; elles ne conviennent pas pour un homme mais pour Dieu. Ordonnez que cet individu soit durement fouetté pour qu’il n’ait plus jamais l’audace de réitérer de tels propos ». Le roi ordonna qu’il en soit fait selon les mots de Lanfranc. En homme très prudent il savait que le troisième Hérode mourut frappé par un ange pour cette raison qu’il n’avait pas refusé les paroles de flatteurs qui l’acclamaient comme Dieu166.
In quadam festiuitate – de tribus magnis in quibus rex coronatus solebat tenere curiam – die festiuitatis cum rex dyademate et indumentis regalibus ornatus sederet ad mensam et Lanfrancus iuxta eum, quidam scurra uidens regem auro et gemmis radiantem exclamauit in aula magna adulacionis uoce et dixit, « Ecce Deum uideo ! Ecce Deum uideo ! ». Lanfrancus conuersus ad regem ait, « Nolite talia pati imponi uobis ; non sunt hec hominis sed Dei. Iubete illum acriter uerberari, ne unquam audeat talia iterare ». Quod rex iuxta uerbum illius fieri iussit. Nouerat uir prudentissimus quod tertius Herodes ideo ab angelo percussus interiit, quia adulatorum uerba, que quasi Deo sibi acclamabant, non respuit sed suscepit.
Lanfranc rétablit lui-même l’Église de Rochester et y ordonna évêque un moine du Bec nommé Hernost. À sa consécration, on choisit le verset de l’Évangile : « Apportez vite la plus belle robe… »167. Tout en écoutant, Lanfranc prédit que celui-ci mourrait bientôt, et c’est ce qui se produisit. En effet, comme il était décédé avant la fin de la première année de son épiscopat, Gondulf lui succéda. C’était un moine du Bec, homme aimable à Dieu et religieux, qui persévéra [dans sa charge] jusqu’au temps de saint Anselme et du roi Henri168. Il restaura encore en son état d’autrefois l’abbaye Saint-Alban où il plaça comme abbé, Paul, moine de Caen. Celui-ci y établit l’observance et la pratique de l’office ecclésiastique, comme on peut le voir encore aujourd’hui169.
Ecclesiam Rofensem ipse instaurauit et in ea episcopum ordinauit, Beccensem monachum nomine Hernostum. In cuius consecracione inuentus est euangelii uersus : « Cito proferte stolam primam, et cetera ». Quod cum audisset Lanfrancus predixit eum cito moriturum, et sic contigit. Namque ei in episcopatu nondum anno completo decedenti successit Gundulfus, et ipse monachus Beccensis, uir Deo amabilis et religiosus qui perseuerauit usque ad tempora sancti Anselmi et regis Henrici. Abbatiam quoque Sancti Albani restituit in pristinum statum, in qua posuit abbatem Paulum Cadomensem monachum, qui ibi ordinem et ecclesiastici officii usum instituit sicut est cernere usque hodie.
XIV - Le diacre démoniaque à la messe. Constructions à Cantorbéry.
XV - Correction des Écritures. Générosité envers les pauvres.
XVI - Visite d’Anselme à Lanfranc. Lanfranc et les saints anglo-saxons. Découverte de l’anneau d’or.
Entre-temps, il a été rapporté à Lanfranc lui-même qu’une nuit, l’abbé Anselme précédemment nommé, venant vers son lit après les matines, y trouva un anneau d’or. Faisant d’abord sur celui-ci le signe de la croix du Christ (de peur que ce ne fût une illusion du démon), il se saisit réellement de cet anneau et le montra à tous ceux entre les mains desquels passaient les biens du monastère, mais nul n’avoua l’avoir perdu ; ensuite, cet anneau a été vendu et [son montant] dépensé à l’usage des frères. Quand l’archevêque entendit cela, il répondit à celui qui le lui avait rapporté : « Sache avec certitude qu’après moi il sera archevêque ». Nous savons que cela est arrivé comme il l’avait prédit.
Interea relatum est ipsi Lanfranco quod prememoratus abbas Anselmus una nocte post matutinas ueniens ad lectum suum inuenit in eo anulum aureum, quem prius cruce Christi consignans (ne forte illusio demonis esset) accepit illum uere anulum ; et ostendit omnibus per quorum manus res monasterii transibant, et nullus fassus est se illum perdidisse ; deinde uenditus est ille anulus et in usus fratrum expensus. Quod cum audisset archiepiscopus, referenti sibi respondit, « Certissime scias ilium post me futurum archiepiscopum ». Sicut predixit ita euenisse scimus.
XVII - Qualités et vertus de Lanfranc. Mort de Lanfranc. Travaux d’Anselme dans l’église de Cantorbéry. Reliques de Lanfranc.
Fin de la vie du grand et glorieux Lanfranc archevêque de Cantorbéry.
[f.71r]Explicit uita magni et gloriosi Lanfranci archiepiscopi Cantuariensis.